Politique

[Édito] Âge des présidents : quand Mama Ellen (Johnson-Sirleaf) met les pieds dans la calebasse

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François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Ellen Johnson-Sirleaf en février 2015. © J. Scott Applewhite/AP/SIPA

À 80 ans, Ellen Johnson-Sirleaf a décidé de se fâcher avec le syndicat des chefs d’État. Dans une curieuse déclaration, l’ancienne présidente du Liberia exhorte ses pairs « trop âgés » à quitter le pouvoir afin de laisser la place aux générations montantes.

Dans son collimateur, une bonne dizaine de noms, dont un seul est explicitement cité par la « dame de fer » de Monrovia, dans une déclaration prononcée la semaine dernière : celui de l’Ougandais Yoweri Museveni. Pas le plus vieux des chefs d’État (74 ans, dont trente-deux consécutifs de pouvoir absolu au compteur), mais symboliquement coupable d’être le dernier à avoir fait sauter le verrou constitutionnel de la limite d’âge afin de briguer, début 2021, un sixième mandat.

« S’ils ne s’en vont pas à temps, s’ils ne permettent pas aux classes d’âge plus jeunes d’accéder aux affaires, c’est la stabilité de nos États qui est menacée, poursuit Ellen Johnson-Sirleaf, auréolée de ses prix Nobel et Mo Ibrahim. Il est tout à fait malheureux que le président Museveni ne le comprenne pas. »


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L’auteur de Sowing the Mustard Seed (« Semer la graine de moutarde »), auto-hagiographie écrite alors qu’il exerçait le pouvoir à Kampala depuis déjà onze ans, pourrait certes rétorquer à son ex-consœur qu’elle-même a quitté ses fonctions à l’âge respectable de 79 ans et que son bilan en matière de gouvernance n’est pas au-dessus de tout soupçon. Après tout, Mme la Présidente (jusqu’en janvier 2018) avait nommé trois de ses fils à la tête de secteurs clés de l’État (pétrole, banque centrale et services de renseignements), ce qui n’était sans doute pas la meilleure façon de faire place aux jeunes. Et son nom a été cité du côté des Bermudes dans l’enquête dite des « Paradise Papers ».

Choc des générations

Il n’empêche : quand on sait que la moyenne d’âge des présidents d’Afrique est la plus élevée des cinq continents (63 ans), alors que celle de leurs administrés est la plus jeune au monde (19,5 ans), il est clair que Mama Ellen n’a pas tort. Il y a problème, même si la fixation d’un âge limite pour gouverner relève du même casse-tête que celui posé par le nombre et la durée des mandats présidentiels.


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Les Tunisiens, qui ont très démocratiquement élu il y a quatre ans un chef d’État de 88 ans, pourraient en témoigner : la vieillesse est un état objectif qui ne correspond pas toujours à l’idée que les autres se font de vous.

Il suffit de lire ce qui s’écrit sur les réseaux sociaux pour s’apercevoir combien les cadets supportent de plus en plus mal la tutelle des aînés

Problème, donc, mais qui dépasse et de loin celui que pose l’âge du capitaine. Il suffit de lire ce qui s’écrit sur ces nouvelles plateformes d’expression des frustrations que sont les réseaux sociaux pour s’apercevoir combien, en Afrique, les cadets supportent de plus en plus mal la tutelle des aînés. Jeunes citadins des couches privilégiées parlant le langage du business ou jeunes rurbains rejetés dans l’économie informelle et contraints de peaufiner des stratégies de survie, ils sont de plus en plus nombreux à secouer le carcan des anciens, qui va de pair avec toute une série de normes sociales et culturelles qui étouffent les initiatives individuelles : poids écrasant de familles parasitaires, pression sociale, cotisations communautaires, etc.

S’il est encore difficile de lire la traduction concrète de ce rejet – si ce n’est à travers des mouvements citoyens acéphales du type Y’en a marre, Le Balai citoyen ou Filimbi – , c’est que la plupart de ces jeunes n’ont pas d’autre choix que celui de ruser avec les règles d’airain de la loi des aînés : ils font semblant de les respecter et de s’y plier, tout en dissimulant leurs revenus réels, leurs agissements parfois illégaux et l’ampleur de leur réussite, quand elle est au rendez-vous.


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« Trajectoire lugubre »

L’inadéquation entre les aspirations de la jeunesse africaine et les perspectives économiques et politiques qui lui sont offertes par les gérontocraties au pouvoir risque d’entraîner certains pays du continent sur une « trajectoire lugubre », avertit Johnson-Sirleaf, citant le dernier rapport de la Fondation Mo Ibrahim : instabilité sociale, conflits armés, fuite des cerveaux, émigration de masse…

Plus généralement, le déficit cruel d’emplois rend très aléatoire l’objectif pour l’Afrique de profiter enfin, après l’Asie et l’Amérique latine, du fameux « dividende démographique » qui exprime le fait que la population au travail devient plus nombreuse que la population dépendante. Tant que le nombre des inactifs par rapport aux actifs restera défavorable – ce qui est le cas en Afrique subsaharienne depuis les indépendances – , l’antienne des sommets de l’Union africaine selon laquelle une jeunesse nombreuse représente une chance et une richesse ne sera qu’un leurre (1).

Certes, je n’étais pas une jeune présidente, conclut Mama Ellen, mais j’ai fait ce que j’ai pu pour aider les jeunes à obtenir les libertés qu’ils méritent

Éternel recommencement ?

« Certes, je n’étais pas une jeune présidente, conclut Mama Ellen, mais j’ai fait ce que j’ai pu pour aider les jeunes à obtenir les libertés qu’ils méritent, puis je suis partie. » Son successeur de 52 ans, George Weah, fera-t-il mieux qu’elle ? Ne soyons pas naïfs : pas plus que l’alternance au pouvoir, le changement de génération n’est pas ipso facto synonyme de meilleure gouvernance.

J’ai toujours été étonné d’observer avec quelle facilité nombre de jeunes cadres africains reproduisaient, de retour au pays, les tares qu’ils reprochaient à leurs aînés

J’ai toujours été étonné d’observer avec quelle facilité nombre de jeunes cadres africains, de retour de leurs études en Europe ou en Amérique, voire de longs séjours au sein des diasporas, se coulaient dans le moule des dysfonctionnements locaux et reproduisaient au pays, passé un temps d’adaptation, les tares qu’ils reprochaient à leurs aînés. Avec, simplement, plus de sophistication que ces derniers dans la manière de capter les profits et une vraie aisance dans la pratique du double langage. Sur un continent où l’on passe très vite de l’enfance à l’âge adulte, la quête de la prospérité et du statut social, y compris par des voies détournées, finit presque toujours par effacer les répertoires de la contestation.

(1) Lire à ce sujet les éclairantes pages démographie du Grand Livre de l’Afrique, que l’ancien ambassadeur de France à Dakar, Bamako et Brazzaville Nicolas Normand vient de publier aux Éditions Eyrolles, à Paris.

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