Culture

Restitution du patrimoine africain : le combat de Felwine Sarr

Depuis onze ans, il enseigne à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis. © Léo-Paul Ridet, Hans Lucas pour JA

En préconisant la restitution de leur patrimoine aux pays qui en feraient la demande, l’universitaire sénégalais Felwine Sarr et la Française Bénédicte Savoy ont jeté un pavé dans la mare.

Le rapport sur la restitution du patrimoine africain n’aurait pas dû faire le buzz avant le 24 novembre. Soit le lendemain de sa remise à Emmanuel Macron. Mais dès le 21 novembre, il était commenté de toutes parts… Balayant les soupçons de fuite organisée, Felwine Sarr, 46 ans, se dit furieux. Pourtant, l’économiste sénégalais n’est pas vraiment du genre à taper du poing sur la table. Prenez-le, par exemple, au cours d’un débat. Les échanges peuvent être houleux, pétris des pires âneries. Il ne pipe mot jusqu’à ce que les brailleurs se rendent compte de son mutisme. Et là, voix monocorde, élocution bégayante, il fait part de son analyse sans jamais hausser le ton.

Cette caractéristique, c’est un de ses collègues de l’université Gaston-Berger de Saint-Louis qui la relève. Depuis onze ans, Sarr y enseigne l’économie et l’histoire des religions au sein de l’UFR des Civilisations, religions, arts et communications. « Les paroles révolutionnaires sont silencieuses », justifie-t-il en se référant à Nietzsche. Et puis il y a le langage dont il use, châtié en toutes circonstances. « Je ne m’en rends pas compte. J’ai une passion pour la justesse, ce n’est pas de la coquetterie », affirme cet ancien étudiant de l’université d’Orléans, qui vit entre Saint-Louis et Dakar.


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Combat de longue haleine

Opposer à ses adversaires un calme olympien, c’est tout Felwine Sarr. La méthode lui sera sans doute utile dans les semaines qui viennent, face à un Macron qui n’aura pas eu le privilège de consulter les grandes lignes du rapport avant sa parution en librairie ce lundi 26 novembre chez Philippe Rey et Seuil, éditeurs respectifs de Sarr et de la Française Bénédicte Savoy, coauteurs du texte. Les deux universitaires insistent sur la nécessité d’une restitution pérenne des œuvres. Et ont découvert qu’à voler si haut dans le ciel élyséen, on peut vite se brûler les ailes.

Mais pourquoi ce natif de Niodior, père d’un garçon de 21 ans et d’une fille de 16 ans, s’est-il lancé dans une telle odyssée ? « C’était important pour les Africains. Dans la façon dont on doit assurer notre présence au monde, le travail sur notre mémoire et notre patrimoine est fondamental », clame-t-il. N’a-t-il pas pressenti qu’il s’engageait dans un combat de longue haleine ? La réponse est à trouver dans sa citation favorite de René Char : « L’oracle ne me vassalise plus, j’entre : j’éprouve ou non la grâce. » C’est que les oracles sont nombreux à avoir tenté de le dissuader.

« À la croisée des humanités »

Huit mois plus tard, qu’en est-il de la grâce ? Il ne répondra pas. Felwine Sarr préfère que l’on sache qu’il construit son expérience « à la croisée des humanités » : sciences sociales, sciences humaines, art et musique. Ce mélomane compte d’ailleurs trois albums, entre reggae et chansons à texte, à son actif. Il fallait le voir, à Saint-Louis, jouer de la guitare lors d’une fête de Korité avec sa fratrie de musiciens – dont il est l’aîné. Bien loin de la fureur parisianiste, il s’adonnait alors aux arts martiaux, à la méditation ou à l’étude des livres saints…

C’était avant que son compagnon d’armes, Boubacar Boris Diop, ne se soit exilé au Nigeria. L’époque où, avec Nafissatou Dia, ils mettaient sur pied Jimsaan, leur maison d’édition sénégalaise. « Ce qui m’intéresse est de transmettre. À un moment donné, il convient de sortir de sa solitude pour la mettre en dialogue. C’est ce que je fais avec la littérature. »


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L’auteur n’en a pas fini avec la littérature

Il parle aussi de transmission dans l’espace académique. C’est chose faite avec son essai Afrotopia et avec les Ateliers de la pensée, cofondés en 2016 avec Achille Mbembe, et dont la troisième édition se tiendra en novembre 2019 à Dakar. La presse est séduite, mais lui dit « en avoir assez qu’on le réduise à cela ». « J’ai à mon actif toute une production littéraire qui est passée à la trappe. J’estime qu’elle est tout aussi importante si ce n’est même plus. »

D’ailleurs, il n’en a pas fini avec la littérature. En résidence à Cassis, dans le sud de la France, depuis le mois d’octobre, il écrit un roman qui se déroule dans l’empire du Gabou au XIXe siècle. « Pendant dix ans, j’ai mené des recherches. Il est désormais temps d’écrire. » Tout ça après avoir joué les nomades, pendant des mois, pour la rédaction d’un pavé jeté un poil trop tôt dans la mare.

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