Politique

Gabon : Emmanuel Issoze Ngondet sur la corde raide

Dans son bureau, à Libreville, le 23 mai. © François ZIMA pour JA

En l’absence d’Ali Bongo Ondimba, hospitalisé à l’étranger, le Premier ministre focalise tous les regards. Dans l’opposition comme dans son propre camp, on guette ses moindres gestes.

Emmanuel Issoze Ngondet marche sur des œufs. C’est un art délicat qu’il convient de pratiquer quand on est Premier ministre et que, subitement, on a la responsabilité de faire fonctionner un État privé de son chef, en « indisponibilité temporaire ». Nul ne sait quand Ali Bongo Ondimba, hospitalisé à l’étranger pour un accident vasculaire cérébral survenu le 24 octobre, reprendra les rênes du pays.


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« Libreville est une maison de verre, tout finit par se savoir », avait coutume de dire Omar Bongo Ondimba… Ça n’est plus vrai : ces dernières semaines, il a fallu vivre sans savoir et, dans le cas d’Emmanuel Issoze Ngondet, avancer dans l’épais brouillard du marécage politique gabonais tout en sachant que les sauriens qui l’infestent ont opportunément retrouvé l’appétit d’un pouvoir qu’ils croient bientôt remis en jeu.

Qui est fou ? Il ne faut rien dire ni entreprendre qui apparaisse comme une trahison envers le président. Cela se paierait cash après son retour

Question de survie

À 57 ans, Issoze Ngondet ne se fait guère d’illusions. Il sait que, dans les semaines qui viennent, il va devoir protéger le président des ambitieux du Parti démocratique gabonais (PDG, au pouvoir) aussi sûrement que de ses traditionnels adversaires de l’opposition. Volontiers badin sur les plateformes de messagerie cryptée, il n’a plus donné suite aux sollicitations sitôt la nouvelle de l’hospitalisation du chef de l’État rendue publique.

Pas de doute, il a décidé de jouer profil bas. Selon ses proches, ce bon vivant appréciant les plaisirs de la conversation a même perdu de sa bonhomie habituelle. Il n’est pas le seul. Les membres de son gouvernement se tiennent tous cois. « Qui est fou ? Il ne faut rien dire ni entreprendre qui apparaisse comme une trahison envers le président. Cela se paierait cash après son retour », décrypte un dignitaire.

Le Premier ministre en est conscient : les plus fidèles du chef de l’État guettent le moindre de ses faux pas

Les ministres qui s’interrogeaient sur leur avenir dans la perspective du remaniement attendu après les législatives des 6 et 27 octobre dernier ont changé de perspective. L’absence d’Ali Bongo Ondimba a tout changé. Il n’est plus question de partage de maroquins mais de survie. Et, plus que tout autre, le chef du gouvernement est épié.

« Issoze s’y voit-il ? » interroge le journal Échos du Nord, proche de l’opposition. « Ces insinuations ne viennent pas de loin », croit-on savoir dans l’entourage de l’intéressé. Le Premier ministre en est conscient : les plus fidèles du chef de l’État, ceux qui ne supportent pas l’idée qu’un homme qui n’appartient pas au sérail librevillois « hérite » – fusse momentanément – de tant de pouvoir, ne le lâcheront pas. Ils guettent le moindre de ses faux pas.

Le président gabonais Ali Bongo Ondimba au sommet Union africaine-Union européenne le 29 novembre 2017 à Abidjan, en Côte d'Ivoire. © Diomande Ble Blonde/AP/SIPA


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Homme de confiance

Le Premier ministre est pourtant réputé proche du président, bien plus sans doute que tous ceux qui l’ont précédé à ce poste : n’appartenant pas à la même génération, Paul Biyoghe Mba et Ali Bongo Ondimba n’étaient pas forcément sur la même longueur d’onde. Vint ensuite Raymond Ndong Sima, un profil atypique issu du secteur privé qui ne correspondait pas aux attentes, puis Daniel Ona Ondo, un cacique avec lequel la communication n’était pas toujours fluide.

« Depuis 2016, avec Issoze Ngondet, cela fonctionne plutôt bien, témoigne un habitué du palais. Le chef de l’État lui fait confiance. » Ce n’est pas un hasard si c’est lui qui a conduit le dialogue politique, en 2017, et s’il a été maintenu dans ses fonctions, en mai dernier, après la dissolution du gouvernement. Pour ne rien gâcher, il est parvenu à consolider son socle électoral en se faisant réélire député dans l’Ogooué-Ivindo.

Seul à incarner le pouvoir exécutif, Issoze Ngondet a donc une cible dans son dos

Revivifiée par la perspective d’une présidentielle anticipée, l’opposition rêve de le mettre hors jeu. Seul à incarner le pouvoir exécutif, Issoze Ngondet a donc une cible dans son dos. En homme averti, ce diplomate qui a effectué l’essentiel de sa carrière à l’étranger, de Londres à Addis-Abeba en passant par Séoul et New York, semble se conformer aux préceptes édictés par son lointain homologue, Jules Mazarin, dans son Bréviaire des politiciens : « Simule. Dissimule. Ne te fie à personne. Dis du bien de tout le monde. Prévois avant d’agir. » Ce n’est pas la panacée, mais ça peut aider.

Le 14 novembre, la Cour constitutionnelle a autorisé le vice-président et le chef du gouvernement à tenir le Conseil des ministres. © STEVE JORDAN/AFP

 

Il est le premier rouage du mécanisme qui déclenche la transition

Rôle clé dans la conduite des affaires de l’État

Car à Libreville, le livre dont tout le monde parle, c’est la Constitution. Elle est lue et relue, notamment dans ses dispositions relatives à la vacance du pouvoir et aux prérogatives du vice-président, du Premier ministre… Et c’est à cause du rôle clé qui est le sien dans la conduite des affaires de l’État qu’Issoze Ngondet est un homme cerné : la loi fondamentale lui permet de saisir la Cour constitutionnelle pour lui faire constater la vacance de la présidence de la République. Il est le premier rouage du mécanisme qui déclenche la transition.

Qu’attend donc Issoze Ngondet pour faire ce que prévoit la loi ? Si en privé ses détracteurs pestent contre ce Premier ministre manquant de courage, aucun poids lourd ne veut ouvertement lui dire ce qu’il doit faire. Même Jean Eyeghe Ndong, chef du gouvernement en juin 2009, au moment de la maladie (et du décès) d’Omar Bongo Ondimba, botte en touche : « Ce n’est pas le même contexte ni les mêmes acteurs. » L’esquive en dit long sur la complexité de la situation.

Proche de Jean Ping, Eyeghe Ndong est une figure de l’opposition radicale, celle qui n’a jamais reconnu les résultats de la présidentielle de 2016. Il n’a aucune raison de ménager Issoze Ngondet, mais se contente de « se plaindre de l’opacité entretenue au sommet de l’État » et d’affirmer qu’on « aurait dû publier l’intégralité du bulletin de santé du président ». Maudit soit le secret médical, que les politiciens n’apprécient que lorsqu’il protège leurs propres intérêts.

Prérogatives élargies

Les milieux proches du pouvoir attendent du Premier ministre qu’il fasse fonctionner l’État comme si de rien n’était, répétant qu’il « n’y a pas de crise institutionnelle ». Sauf que, dans ce pays centralisé, le président est la clé de voûte du système, et il est parti à Riyad sans laisser d’habilitations en bonne et due forme susceptibles d’autoriser le vice-président, le cas échéant, à convoquer les Conseils des ministres. Il a fallu qu’Issoze Ngondet saisisse la Cour constitutionnelle, laquelle a répondu favorablement le 14 novembre.

Et, au passage, le chef du gouvernement a grappillé un peu de pouvoir en plus : « En cas d’indisponibilité temporaire du président, pour quelque motif que ce soit, certaines fonctions dévolues à ce dernier […] peuvent être exercées, selon le cas, soit par le vice-président de la République, soit par le Premier ministre, sur autorisation spéciale de la Cour constitutionnelle. » Ainsi la Cour lui a-t-elle accordé, concurremment avec le vice-président, le pouvoir de tenir les Conseils des ministres.

Issoze Ngondet y a-t-il trouvé quelque satisfaction ? Une chose est sûre : lorsque, en mai dernier, la présidente de cette instance, Marie-Madeleine Mborantsuo, avait constaté l’incapacité du gouvernement à organiser des élections législatives dans les temps, et exigé sa démission, le Premier ministre l’avait vécu comme un camouflet.

Dossiers urgents

Aujourd’hui, en l’absence d’Ali Bongo Ondimba, c’est pourtant avec elle et surtout avec le directeur de cabinet du chef de l’État – alors que les relations entre les deux hommes semblent parfois empreintes de rivalité – qu’Issoze Ngondet tient la barre du navire. Et les dossiers sont tous plus urgents les uns que les autres. Un conseil d’administration du FMI est attendu en décembre, au cours duquel devrait être normalement approuvée la troisième revue effectuée à Libreville du 7 au 16 novembre.

Parmi les réformes structurelles exigées figurait notamment la suppression de certaines entités de l’État, comme celle de la Société nationale du logement social (SNLS), décidée lors du fameux Conseil des ministres du 16 novembre, dirigé donc par le vice-président. Cela suffira-t-il à contenter le FMI ? Celui-ci acceptera-t-il de débloquer la troisième tranche de l’aide promise sur la foi d’un simple communiqué du Conseil des ministres ?

Pour Issoze Ngondet, la partie s’annonce serrée

Rassurer les marchés

Le monde de la finance est lui aussi sur le qui-vive. Quand le Gabon tousse, le marché obligataire, d’où le pays tire l’essentiel de ses emprunts, s’enrhume… Les marchés n’aimant pas l’incertitude politique, les investisseurs redoutent que le pays ne puisse plus honorer ses engagements. Il n’est donc pas étonnant de noter l’augmentation de la prime de risque des emprunts gabonais émis en eurobonds cotés à la Bourse de Londres, d’une valeur nominale globale de 3,7 milliards de dollars.

En plus de résister aux pressions politiques, le Premier ministre va devoir rassurer les marchés autant que la communauté internationale sur la capacité des institutions à fonctionner normalement. À la mi-novembre, l’Union africaine a paru s’en inquiéter, annonçant l’envoi prochain d’une mission au Gabon. « Le gouvernement est disposé, le moment venu et tant que de besoin, à recevoir une mission de l’UA à une date qui sera convenue » par les deux parties, a-t-on rétorqué Libreville. Pour Issoze Ngondet, la partie s’annonce serrée.


Ministres clés et dossiers chauds

Combien de Gabonais savent à quoi sert vraiment le département ministériel des Relations avec les institutions constitutionnelles ? Celui-ci vient pourtant d’acquérir une importance stratégique remarquable. Ils ne sont pas plus nombreux à connaître le profil du titulaire du poste, Nelson Messone. Cet ancien ministre des Affaires étrangères va se charger de faire la navette entre la Primature, le Parlement et la Cour constitutionnelle… Et de la fluidité de cette communication dépend la continuité de l’État.

À n’en pas douter, eu égard à ses nouvelles responsabilités, le Premier ministre va tout faire pour éviter les couacs. Les dossiers chauds sont pourtant nombreux : le ministre de l’Intérieur, Lambert Noël Matha, va devoir monter en première ligne alors que l’opposition annonce une série de manifestations pour demander que la transition soit ouverte. Proche conseiller de Jean Ping, Jean Eyeghe Ndong lui a écrit pour l’informer de son intention d’occuper l’espace public à partir du 23 novembre.

Quant au ministre du Budget, Jean-Fidèle Otandault, il défend actuellement devant le Sénat un projet de loi des Finances en légère baisse de 3,8 % par rapport à 2018. Contexte oblige, le gouvernement est aussi préoccupé par les questions de communication. Le ministre concerné, Guy-Bertrand Mapangou, devra s’adresser avec plus de régularité aux médias et informer le public de l’actualité du gouvernement, voire de l’état de santé du président.

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