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Présidentielle en RDC : les coulisses des tractations entre Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe

Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe. © Colin Delfosse pour JA/ Vincent Fournier/JA

Tournant le dos aux autres leaders de l’opposition, Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe ont décidé d’unir leurs forces en vue de la présidentielle du 23 décembre. Enquête sur les coulisses d'une alliance.

Cet après-midi-là, à Paris, les températures sont légèrement au-dessus des normales de saison. Par intermittence, les nuages laissent même passer quelques rayons de soleil. Il n’en faut pas plus à Vital Kamerhe. Sans manteau, mais en jean, chemise à carreaux et veste de costume, une casquette de velours rouge vissée sur la tête, l’ancien président de l’Assemblée nationale congolaise se fraie un chemin jusqu’à nos bureaux, rue d’Auteuil. À bientôt 60 ans, il paraît revigoré, confiant. Il sourit beaucoup, lâche quelques plaisanteries au téléphone. La tempête qui a secoué l’opposition congolaise, en Suisse, semble loin.

Dix jours plus tôt, le 11 novembre, à Genève, Vital Kamerhe et six autres leaders de l’opposition – Jean-Pierre Bemba, Moïse Katumbi, Adolphe Muzito, Freddy Matungulu, Martin Fayulu et Félix Tshisekedi – avaient conclu un « accord de coalition ». Mais ce deal, qui faisait de Fayulu le candidat commun de l’opposition, a coulé dès le lendemain. Brandissant le désaccord de leurs bases respectives, Vital Kamerhe et Félix Tshisekedi ont quitté le navire.


>>> À LIRE – Présidentielle en RDC – Vital Kamerhe : « Pourquoi je me désiste au profit de Félix Tshisekedi »


Nouveau front

Annoncés au départ comme les favoris au sein de l’opposition, les deux hommes ont depuis repris langue. Avant même de quitter Genève, ils sont convenus de former un nouveau front. La première rencontre a lieu dans la chambre de Félix Tshisekedi, à l’hôtel Warwick. Convaincu que leurs anciens camarades ont essayé de les flouer, Vital Kamerhe ne mâche pas ses mots : « Ils se sont arrangés pour écarter les candidats représentant les forces réellement implantées sur le terrain », affirme-t-il. Pour le chef de l’Union pour la nation congolaise (UNC), « Genève a été une duperie, un gros mensonge ». « Cela nous a permis de faire un pas en avant, c’est un mal pour un bien », tempère le leader de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS).

Ensuite, les choses sont allées très vite. Multiples appels, échanges via WhatsApp, tête-à-tête hors caméra à Paris avant une rencontre publique, le 16 novembre, à Bruxelles… Pendant quelques jours, Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe discutent stratégie. Faut-il miser sur un « encerclement » du candidat de la majorité ? Dans ce scénario, tous les deux maintiendraient leur candidature pour tenter de faire le plein de suffrages dans leurs fiefs respectifs – Tshisekedi à Kinshasa et au Kasaï, dans le centre du pays, Kamerhe au Kivu, dans l’Est. Ou alors faut-il miser sur la stratégie du rassemblement, avec une candidature commune ?

Vincent Fournier/Jeune Afrique

Nous nous devions de nous mettre d’accord

Les états-majors des deux partis retiennent leur souffle. À Kinshasa, la « base » de l’UDPS ne jure que par son chef et n’envisage pas qu’il puisse se retirer. Dans le camp de l’UNC, « les partisans et sympathisants sont moins obtus », glisse un proche de Vital Kamerhe.

Seront-ils plus enclins à accepter un désistement de leur champion ? À en croire les deux principaux intéressés, ces considérations n’ont pas joué. « Nous nous devions de nous mettre d’accord, explique Vital Kamerhe. Sinon, le pouvoir allait dire que ce n’était finalement pas la faute de Moïse Katumbi ou de Jean-Pierre Bemba si nous ne nous sommes pas entendus à Genève. »

Avec leurs collaborateurs respectifs, les bokonda (« beaux-frères », en tshiluba) comme ils aiment à s’appeler – l’épouse de Félix est originaire du Sud-Kivu comme Kamerhe – ont commencé par harmoniser leurs programmes. « Nous n’avons pas eu trop de mal à le faire parce que nous sommes tous les deux des socio-­démocrates, raconte Kamerhe. Nous voulons l’un comme l’autre rompre avec la mauvaise gouvernance et faire en sorte que l’État ne soit plus, comme c’est le cas aujourd’hui, le premier ennemi du peuple. Il nous faut un leadership exemplaire à la tête du pays et la restauration de l’État de droit. »

Kamerhe parle de lui, il le sait, nous le savons, mais il n’y avait ce jour-là toujours rien d’officiel

Quid du « ticket » ? Qui s’efface au profit de l’autre ? Alors que les rumeurs allaient bon train à Kinshasa, le 20 novembre, Félix Tshisekedi nous confiait : « L’accord entre Vital et moi est imminent. » Le lendemain, alors qu’il prenait le temps de poser pour notre photographe, Vital Kamerhe affirmait quant à lui qu’il avait déjà pris sa décision et qu’il en avait informé son « frère » : « Je l’ai toujours dit et je le répète : j’ai une vocation pour la présidence de la République, mais ce n’est pas une obsession. » Non sans fausse modestie, il ajoutait : « Celui qui acceptera de passer la main à l’autre sera, à coup sûr, considéré comme le Mandela congolais. Il aura réussi à sauver la démocratie au Congo ! »

Kamerhe parle de lui, il le sait, nous le savons, mais il n’y avait ce jour-là toujours rien d’officiel. C’est le 23 novembre que l’entente a été rendue publique depuis Nairobi, le leader de l’UNC officialisant son désistement. Dans le projet d’accord, le « ticket » entre les deux hommes s’étend sur dix ans : un quinquennat et un poste de Premier ministre chacun à tour de rôle. « Une sorte de Poutine-Medvedev à l’africaine mais bâti sur de bonnes bases », tente de théoriser Kamerhe.

Sans Bemba ni Katumbi

Colin Delfosse pour ja

Le Cap pour le changement devra se passer du soutien de deux autres poids lourds de l’opposition, Jean-Pierre Bemba et Moïse Katumbi

En attendant, il faudra gagner les élections. Et la tâche paraît bien compliquée. Le Cap pour le changement (dénomination choisie par les deux hommes) devra se passer du soutien de deux autres poids lourds de l’opposition, Jean-Pierre Bemba et Moïse Katumbi. Eux vont appeler à voter pour Martin Fayulu, ce qui pourrait handicaper Félix Tshisekedi dans les provinces où Bemba et Katumbi demeurent populaires.

« Au Katanga et ailleurs dans le pays, il nous suffira de dire aux Congolais : “Si vous voulez que Katumbi rentre, votez Fayulu !” » assure un lieutenant de l’ancien gouverneur contraint à l’exil depuis plus de deux ans. Quant à Bemba, il a promis de revenir dans son fief de l’Équateur pour mobiliser son électorat en faveur de Fayulu.

Félix Tshisekedi devra aussi faire sans l’appui financier de son ex-allié, Moïse Katumbi. À moins qu’il ne parvienne à le convaincre de lui maintenir une forme de soutien… L’UDPS affirme néanmoins qu’il ne comptait pas dessus « à 100 % » et qu’il aura d’autres ressources à sa disposition.

L’opération « 1 dollar pour la campagne électorale de l’UDPS » a été lancée en septembre. « D’autres partenaires nous ont également promis des contributions », assure un collaborateur de Tshisekedi. Il en aura bien besoin : dans un pays grand comme quatre-vingts fois la Belgique, l’ancienne puissance coloniale, l’avion est très souvent le seul moyen de se déplacer d’un bout à l’autre du territoire. Là aussi, pas de panique : l’UDPS prévoit de louer un jet privé pour les déplacements de son candidat.

Vital Kamerhe se dit « écœuré » que lui et Félix aient été traités de « voyous » par Jean-Pierre Bemba

Encerclement complet

À ceux qui continuent à les soupçonner, lui et son nouvel allié, de jouer un double jeu, Félix Tshisekedi rétorque qu’il « continue à être opposant » et que « [s’il était] avec Kabila, ça se saurait ». A-t-il glissé un faux diplôme dans son dossier de candidature, comme on le raconte dans les officines politiques à Kinshasa, se mettant à la merci des pressions du régime ? Ça n’est qu’un « montage destiné à me déstabiliser, balaie l’intéressé, espérant couper court à la polémique. Dans mon dossier, j’avais le loisir d’introduire le diplôme ou une attestation pour services rendus. J’ai opté pour le deuxième choix ».

De son côté, Vital Kamerhe se dit surtout « écœuré » que lui et Félix aient été traités de « voyous » par Jean-Pierre Bemba, après l’épisode de Genève (lire JA no 3019). « Je l’ai toujours beaucoup respecté, mais je viens de découvrir son vrai visage. »

À un mois des élections présidentielle, législatives et provinciales du 23 décembre, les voix des opposants n’ont jamais été aussi discordantes. Contrairement à Martin Fayulu, qui réclame toujours l’abandon de la machine à voter et le nettoyage du fichier électoral, Tshisekedi et Kamerhe ne posent plus de préalable à leur participation aux élections.

« Le vrai problème réside dans notre capacité à surveiller les bureaux de vote, car il est plus facile de tricher avec des bulletins papier qu’avec des machines à voter », estime d’ailleurs le patron de l’UNC, arrivé troisième lors de la présidentielle de 2011. Il l’assure, la porte restera ouverte pour tous ceux qui voudraient les rejoindre. Objectif : « Réaliser un encerclement complet » du candidat Emmanuel Ramazani Shadary. Et en cas de victoire, « se retrouver pour gouverner ensemble ». Tel est le pari des deux beaux-frères.

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