Politique

Maroc : la classe politique aux abonnés absents

Le 12 novembre, à Rabat, lors d’une manifestation de lycéens.

Le 12 novembre, à Rabat, lors d’une manifestation de lycéens. © fadel senna/AFP

À l’image de ce qui se passe en Occident, les mouvements de protestation spontanés se multiplient, tandis que se creuse le fossé entre la population et les partis.

C’est un fait admis et qui est au cœur du dernier rapport annuel du Conseil économique, social et environnemental (Cese) : l’actualité marocaine est marquée par la grogne. Ces dernières semaines, ce sont les lycéens qui donnent de la voix, défilant spontanément par milliers pour dénoncer le maintien de l’heure GMT +1, qui leur ferait courir des risques en les contraignant à se rendre en cours le matin alors qu’il fait encore nuit. Les jeunes manifestants se montrent vindicatifs. À Rabat, des drapeaux sont brûlés, des véhicules vandalisés. Les organisations de jeunesse, elles, manquent à l’appel. Pour Mounir Bensalah, blogueur et auteur de Réseaux sociaux et Révolutions arabes, « aucune organisation ne peut encadrer un mouvement comme celui-ci ».


>>> À LIRE – Maroc : l’ascenseur social en panne et les citoyens frustrés, selon le dernier rapport du CESE


Le scénario en rappelle d’autres. Le Hirak du Rif, mouvement social de grande ampleur entre 2016 et 2018. Suivi, au printemps dernier, du boycott d’entreprises, dont Centrale Danone, accusées de favoriser la vie chère.

En septembre, ce sont de jeunes ultras, supporters du club de Tétouan, qui sont descendus dans la rue pour protester, entre autres, contre les violences policières. Des mouvements sociaux émergent dans plusieurs villes et régions, comme à Zagora (Centre-Est) ou à Jerada (Nord-Est).

On se sent globalement coupés de la société

Laïla Slassi, avocate, qui vient de lancer une campagne contre le harcèlement sexuel, s’étonne : bien que son initiative connaisse un certain succès d’estime, aucun parti n’est venu la soutenir. Même absence des politiques lors de l’adoption d’une loi-cadre sur la question des violences faites aux femmes en février dernier. Plusieurs voix historiques du mouvement féministe ont dénoncé un texte minimaliste. La cause concerne pourtant la moitié des citoyens du royaume. Et les partis auraient pu espérer une forme de retour sur « investissement ».

3% de syndiqués

« On se sent globalement coupés de la société », admet, en off, un cadre du Parti Authenticité et Modernité (PAM). La dernière participation d’un responsable politique à une manifestation aura eu, il est vrai, des suites pour le moins chaotiques.

Au printemps 2018, le ministre islamiste des Affaires générales, Lahcen Daoudi, s’était invité dans un sit-in d’employés de Centrale Danone et avait scandé avec eux des slogans antiboycott, provoquant les moqueries des réseaux sociaux. De manière générale, nombre de politiques se font discrets face à la contestation. Ilyas El Omari, Rifain et ex-secrétaire général du PAM, brille par son absence depuis le Hirak.


>>> À LIRE – Ilyas El Omari : « Nous n’avons pas les mains libres pour développer nos projets »


L’homme fort du Nord n’a pas pu empêcher la propagation de la colère, illustrant parfaitement les conclusions du Cese. Idem pour les militants islamistes d’Al Adl Wal Ihsan ou marxistes d’Annahj Addimocrati, campés dans l’opposition extra-parlementaire et qui admettent avoir eu du mal à se greffer au mouvement.

Manifestation à Jerada, le 3 février 2018.

Manifestation à Jerada, le 3 février 2018. © AP/SIPA

La confiance dans les institutions d’encadrement et d’intermédiation s’est affaiblie

Quant aux syndicats, dont un certain nombre sont affiliés à des partis, ils ne constituent plus que les relais de rares secteurs comme la fonction publique. Seuls 3 % des travailleurs marocains en sont membres. « La confiance dans les institutions d’encadrement et d’intermédiation s’est affaiblie », confirme le Cese.

À qui la faute ? Aux politiques eux-mêmes, selon le roi Mohammed VI, qui ne cache plus son insatisfaction. « Les pratiques de certains responsables élus poussent un nombre de citoyens, notamment les jeunes, à bouder l’engagement politique et la participation aux élections, déclarait-il en 2017. La raison en est qu’ils ne font tout simplement pas confiance à la classe politique… » Le Palais s’est lui aussi détourné des politiques au profit de profils plus « technos » – à l’instar du ministre de l’Agriculture, Aziz Akhannouch, en poste depuis dix ans.

À la même question, le Cese répond : les réseaux sociaux. « Le monde numérique est de plus en plus exploité en tant qu’espace libre d’expression et de débat autour de sujets qui intéressent la société, notamment la question des inégalités, notent les auteurs du rapport. L’ouverture accrue sur Internet […] a énormément facilité la […] mobilisation de l’opinion publique. »

Andrew Tanenbaum, un chercheur américain, prophétisait, dès 1980, une trajectoire plus radicale : « Dans le futur, chacun possédera chez soi un terminal connecté à un réseau d’ordinateurs. On pourra faire des référendums instantanés sur des questions législatives importantes. Plus tard, on pourra supprimer les représentants du peuple au bénéfice de l’expression populaire directe. »

« Modernité liquide »

Force est de constater que sa prédiction se vérifie tant les débats publics se mènent souvent sans élus ni mandatés. Celui sur l’accueil des immigrés engage, depuis 2013, institutions consultatives – comme le CNDH –, associations – comme le Gadem – et le ministère de l’Intérieur. Là encore, les partis sont aphones. Il aura aussi fallu que Tizi, une association qui se propose de « réenchanter le monde politique pour les jeunes qui ont déserté l’agora », organise une table ronde sur le rétablissement du service militaire pour qu’enfin on entende des partis donner leur point de vue.

L’associatif a pris le pas sur le champ partisan. Depuis une décennie, ce phénomène n’est plus réservé aux élites urbaines. Dans son étude « Jeunes fellahs en quête de leadership », le chercheur Zakaria Kadiri observe ainsi « l’émergence de nombreuses associations » dans les zones rurales. À l’instar des femmes « soulaliyates » qui revendiquent les mêmes droits que les hommes sur les terres tribales et collectives.


>>> À LIRE – Maroc – Droits des femmes : première victoire pour les soulaliyates sur l’accès aux terres collectives


Des associations contrôlent aussi l’action des élus, dressent des rapports, vérifient le respect des promesses… Ce mouvement associatif participe-t-il du « mythe de la gouvernance dépolitisée », selon l’expression d’Ali Bouabid, chercheur et ancien membre du bureau politique de l’USFP ? « La pluralisation des formes d’expression, explique-t-il, s’opère au détriment de la démocratie parlementaire, qui n’est plus le lieu de la légitimité politique. »

Le philosophe américain Zygmunt Bauman évoque, lui, une « modernité liquide » où la notion de réseau a remplacé celle de structure. « Contrairement aux “structures” de naguère, dont la raison d’être était d’attacher par des nœuds difficiles à défaire, les “réseaux” servent autant à déconnecter qu’à connecter », écrivait-il dès 2012. Ainsi, au-delà des particularités marocaines, dont le rôle central du Palais, l’arène politique du royaume se délite comme ailleurs. C’est un phénomène universel qui a d’ailleurs gagné la France à travers le mouvement des « gilets jaunes ». Est-ce pour autant si grave ? Après tout, dans « modernité liquide », il y a « modernité ».


Abstention massive

Le Maroc ayant connu son premier scrutin communal et régional en 2015, seules les législatives sont pertinentes pour prendre la mesure de la désaffection des électeurs. Les résultats sont calculés en fonction seulement du nombre d’inscrits. Les non-votants sont donc plus nombreux encore.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte