Pétrole & Gaz

Hydrocarbures : Rubis Énergie s’active sur tous les fronts

Vue d'une raffinerie de pétrole. © Dirk Ingo Franke/CC/Flickr

Encore méconnu, le distributeur français de produits pétroliers s’ouvre les portes du marché est-africain grâce au rachat du réseau de stations-service du kényan KenolKobil.

« Dès qu’il y a une opportunité, on étudie de près le dossier », résume Olivier Gasbarian, directeur général de la filiale djiboutienne de Rubis Énergie. Installé dans le pays depuis 2015, après la reprise des actifs de Total, ce leader français de la distribution et du stockage de produits pétroliers, dont de GPL (gaz de pétrole liquéfié) s’est développé dans des marchés de niches. Peu connu, le groupe réalise un chiffre d’affaires déjà impressionnant et en forte croissance (3,9 milliards d’euros en 2017, + 31 % sur un an), dont 20 % sur le continent.

Parti avec pertes et fracas après une affaire de pollution dans le port qui lui avait coûté 200 millions d’euros, Total lui a laissé un petit réseau d’une dizaine de stations-service, un dépôt pour l’aviation, la livraison de carburant aux bases militaires, ainsi qu’une activité de distribution de lubrifiants…


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Des Caraïbes jusqu’à la Corse en passant par le continent, Rubis adopte toujours la même méthode. L’entreprise reprend, dans des zones isolées mais souvent stratégiques, les réseaux de stations-service dont se sont délestées Shell, Mobil, BP ou Repsol. « Total excepté, les grandes majors ont désinvesti de manière très large la distribution, pour financer les activités en amont, plus rentables », rappelle Olivier Gasbarian.

Depuis quelques années, nous réalisons une grosse acquisition par an

Présent dans onze pays africains

Après avoir d’abord axé sa croissance sur la reprise de distributeurs spécialisés dans les services aux professionnels, le groupe français s’intéresse de plus au plus au grand public.

Aujourd’hui, le groupe est présent dans onze pays africains, dont le Maroc, le Togo, le Nigeria, le Sénégal et l’Afrique du Sud. « Depuis quelques années, nous réalisons une grosse acquisition par an », poursuit Olivier Gasbarian. L’année dernière, à Madagascar, Rubis s’emparait ainsi de Galana, premier réseau de distribution pétrolière de la Grande Île avec 71 stations-service (part de marché de 30 %), détenu par Iqbal Rahim, l’une des premières fortunes malgaches. « En distribution, si vous comptez sur l’Europe, vous êtes condamné à la décroissance du parc automobile, qui va augmenter en Afrique », explique Olivier Gasbarian.

Avec un tiers de croissance interne et deux tiers de croissance externe, le groupe affiche un profil attractif

L’entreprise, où travaillent beaucoup d’anciens salariés des grands pétroliers, a réalisé une quarantaine d’acquisitions depuis les années 2000. « Avec un tiers de croissance interne et deux tiers de croissance externe, 10 à 15 % de croissance annuelle, le groupe affiche un profil attractif pour nombre d’investisseurs », constate Christine Ropert, analyste financière chez Gilbert Dupont. La compagnie aux entités autonomes et aux effectifs réduits limite les frais d’organisation.

« Ils ont une structure financière saine. Avec le système de la commandite, les dirigeants ont un pourcentage du capital réduit (2 %) mais sont exposés sur leurs biens propres si cela se passe mal. Cela exige une discipline financière plus importante que pour n’importe quelle autre société. Elle s’illustre par des ratios d’acquisition modérés. Le groupe est sur une longue période peu sensible aux cours du brut, car il répercute le prix auprès du consommateur final », poursuit-elle.


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Le milieu de la finance attendait ces derniers mois une opération d’ampleur, pour conjurer la première déconvenue boursière – intervenue en mai – d’une valeur qui apparaissait jusque-là comme une pépite de la Bourse de Paris. Juste avant que n’entre en vigueur le nouvel embargo américain, le rachat malheureux du producteur iranien de bitume FCG (revente en cours de finalisation), qui lui aurait permis d’approvisionner l’Afrique de l’Est, lui avait fait perdre en mai un quart de sa valeur.

Le 24 octobre, Rubis signait pour 353 millions de dollars une OPA amicale sur les 75 % qui lui manquaient de KenolKobil

Un secteur promis à une croissance de 12 % à 13 % par an

Le 24 octobre, c’était fait. Rubis signait pour 353 millions de dollars une OPA amicale sur les 75 % qui lui manquaient du leader kenyan de la distribution, KenolKobil (CA 2017 1,4 milliard de dollars). Une opération financée par dette et sur fonds propres « qui augmentera le résultat par action de KenolKobil de 9 à 10 % par an dès 2019 », indique Jean-Michel Belanger, analyste à la Société générale.

« C’était un groupe familial très bien géré qui pourra désormais accélérer le développement de son réseau », poursuit l’expert. Dans la foulée de ce changement d’actionnaire, Kenol, qui avait renoncé en 2016 à la RD Congo et à la Tanzanie, rachetait 33 stations du réseau Delta Petroleum, présent au Rwanda et en Ouganda. L’absorption est prometteuse pour le français, qui double ses volumes de distribution en Afrique et change ainsi de dimension. Car, désormais fort de 433 stations au Kenya, au Burundi, en Éthiopie, en Ouganda, au Rwanda et en Zambie, KenolKobil ouvre à Rubis les portes d’un marché est-africain de plus de 200 millions d’habitants « où la distribution de produits pétroliers croît de 4 à 5 % par an », soulève Jean-Michel Belanger.

Rubis a le champ libre pour jeter son dévolu sur des distributeurs locaux ou familiaux

L’entreprise, qui a comme plus gros actionnaires (avec chacun 5 % des parts) le groupe industriel Marcel Dassault et Orfim, holding de Sébastien Picciotto, un proche de Vincent Bolloré (et important actionnaire du groupe du milliardaire breton), promet à ses investisseurs une croissance de la consommation de produits pétroliers sur le continent de 12 à 13 %, contre 0,1 % en France. Alors que des distributeurs indépendants comme Vivo et Puma se sont développés sur les anciens actifs de Shell et de BP, Rubis a le champ libre pour jeter son dévolu sur des distributeurs locaux ou familiaux.

« Il y a encore beaucoup de pays où l’industrie de la distribution est fragmentée, comme le Togo, le Bénin, le Sénégal, la Guinée ou la Côte d’Ivoire, qui n’a pas achevé sa consolidation », souligne le négociant Charles Thiémélé, directeur du développement en Afrique d’AOT Trading.

600 millions de capacités d’acquisition

À Djibouti, l’entreprise française projette également de construire son propre terminal pétrolier, pour profiter de la croissance des besoins de l’Éthiopie, en cherchant l’appui actionnarial d’Addis-Abeba et du pays d’Ismaïl Omar Guelleh. La vente probable du terminal Horizon par le dubaïote Enoc, dans la foulée du désengagement progressif des Émiratis, pourrait aussi être une opportunité. À Madagascar et au Maroc, Rubis dispose déjà de terminaux d’importation de GPL et de propane qui lui confèrent la maîtrise de toute la chaîne logistique.

Rubis est aussi actif dans le transport de bitume, qui peut transiter par ses terminaux pétroliers

Outre la distribution de carburant, Rubis est aussi actif dans le transport de bitume, qui peut transiter par ses terminaux pétroliers. Une activité à fort potentiel en Afrique tant les besoins en nouvelles routes restent importants. « Leur construction est à la base de la croissance de l’économie », juge Charles Thiémélé. En 2015, il s’est emparé, pour 288 millions d’euros, d’Eres, leader du secteur présent au Sénégal, au Togo et au Nigeria. Avec des capacités d’acquisition de près de 600 millions d’euros, Rubis peut continuer de nourrir des ambitions.


Négociations avec Djibouti pour un nouveau terminal pétrolier

Le français, qui prévoit d’ici à 2020 la construction d’un terminal pétrolier à Djibouti, voudrait bien l’installer à Doraleh, près de la capitale, qui dispose déjà de toutes les infrastructures, notamment du chemin de fer vers Addis-Abeba.

Mais il discute toujours avec l’État, qui préférerait intégrer un terminal sur le site de son complexe gazier de Damerjog – à la frontière somalienne –, toujours en construction. Ce qui exigerait de Rubis un investissement plus important : 240 millions d’euros contre 200 millions à Doraleh.


Soupçon de délit d’initiés

Échauffement à la Bourse de Nairobi le 23 octobre. Le nombre de transactions est passé, en un jour, de 29,51 millions à 373 millions de titres juste avant la reprise de KenolKobil par Rubis. Interpellée, l’Autorité des marchés financiers soupçonne un délit d’initiés et a ouvert une enquête.

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