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Littérature : « Le magasin des petits explorateurs », plongée au temps maudit des colonies

Une des pièces présentée dans le cadre de l'exposition "Le magasin des petits explorateurs" au musée du Quai Branly, à Paris. © Capture d'écran youtube

Le catalogue de l’exposition « Le magasin des petits explorateurs » dissèque le regard porté sur de lointains territoires dans les productions enfantines françaises.

Le jeu a pour nom « tir comique ». Il ressemble à un petit castelet abritant quatre cibles dont la tête se décroche lorsqu’elle est atteinte par une flèche tirée par le joueur. Mais ces cibles sont un peu particulières : l’une est un Noir lippu aux yeux exorbités tenant un régime de bananes, une autre est une « mama » aux gigantesques créoles avec son bébé, mais il y a aussi un Asiatique au chapeau conique, bol de riz à la main, et un fantassin marocain menaçant, portant un poignard recourbé…

Édité par une société parisienne vers 1900, ce divertissement proposait donc aux plus jeunes ni plus ni moins que de décapiter des « exotiques ». Il fait partie des nombreux objets aussi surprenants qu’effarants recensés dans Le Magasin des petits explorateurs, catalogue de l’exposition du même nom, qui a eu lieu au Musée du quai Branly du 23 mai au 7 octobre.

Le sauvage et le civilisé

L’ambition du projet est de comprendre comment on parlait aux petits Français de cet ailleurs colonial tant fantasmé au début du XXe siècle. Il y eut bien sûr des expériences lumineuses, comme un ouvrage édité par La Nouvelle Revue française, Macao et Cosmage. Cette utopie écologiste et anticolonialiste raconte l’histoire de deux amants vivant seuls sur une île déserte et qui voient leur bonheur s’évaporer avec l’arrivée de conquérants « civilisés ». Il y eut également des publications ethnologiques à visée plus scientifique. Mais, avouons-le, ce sont surtout les productions accumulant les stéréotypes racistes qui pullulent.

Au XXe siècle, le développement de la photographie puis du cinéma, l’industrialisation des jouets, les expositions universelles et coloniales vont aboutir à la multiplication de supports pour promouvoir les conquêtes françaises. Mais, aussi divers qu’ils paraissent, ces récits visent presque tous plus ou moins volontairement à asseoir la domination des colons et à tracer une frontière entre le sauvage et le civilisé.

Voyages très extraordinaires de Saturnin Farandoul, par Albert Robida : une vision pour le moins caricaturale& © claude germain/musée du quai Branly


>> Fiction : quand l’école française justifiait la colonisation


Terre d’aventures

S’appuyant sur de nombreux textes de l’époque, Mathilde Lévêque, maître de conférences en littérature comparée et littérature pour la jeunesse, note ainsi que « les exactions et les revers des expéditions sont évoqués de façon exceptionnelle, et c’est essentiellement la mission “civilisatrice” d’une France puissante et généreuse qui est mise en avant ».

Les Noirs, eux, sont de grands enfants maladroits, dans les aventures de Bibiche et François (éd. Barbe), par exemple. Ils sont également dépeints comme des êtres terrifiants qui se révèlent finalement serviles (Bille et Cube à travers le monde, Micha). Ou encore comme de dangereux cannibales, des figures récurrentes de la littérature enfantine que l’on retrouve jusque dans les aventures de Zig et Puce. Caricaturé, l’Africain est généralement renvoyé à une bestialité supposée, animalisé.

Se développant jusque dans les manuels scolaires, ces récits ont structuré durablement l’imaginaire français. Et si, aujourd’hui, l’image de l’Afrique s’est considérablement transformée, il faut rappeler, à la suite du chercheur Christian Jannone, qu’elle reste globalement une terre d’aventures réservée aux hommes blancs…

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