Politique

[Tribune] Crise politique en Tunisie : l’UGTT en première ligne

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Frida Dahmani est correspondante en Tunisie de Jeune Afrique.

Le siège de l'UGTT, à Tunis. © Citizen59 /CC/Wikimedia Commons

Alors que le pouvoir tunisien tâtonne, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) fait pratiquement à elle seule figure de contre-pouvoir. Analyse d'un succès.

À un an de la fin du premier mandat présidentiel de la IIe République, le pouvoir tunisien tâtonne, hésite et se perd en tiraillements politiques. Bien que bruyante, l’opposition ne peut jouer son rôle tant elle est réduite à peau de chagrin. Au-delà de cet improductif vacarme, une voix se fait entendre : celle de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), dont la mission dépasse largement la défense des droits des travailleurs. Elle fait pratiquement à elle seule figure de contre-pouvoir.

Son appel à la grève dans la fonction publique a été suivi le 22 novembre par 95 % des agents. Et plus de 8 000 manifestants ont battu le pavé pour porter leurs revendications – la revalorisation de la rémunération des ­fonctionnaires – devant le siège de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP). Forte de ce succès, l’UGTT peut continuer à faire la pluie et le beau temps en imposant ses exigences à l’exécutif. Lequel a déjà renoncé, sous la ­pression et à rebours de ses engagements auprès des bailleurs internationaux, à la ­privatisation d’entreprises publiques.


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Acteur clé

Dans la critique du gouvernement, l’UGTT est en première ligne. Elle dénonce ses errements et demande des comptes sans ménagement. L’Union a su se faire l’écho du malaise des Tunisiens et ­conforter sa position de refuge des mécontents. Le syndicat peut se le permettre, car son passé parle pour lui : il fut un acteur essentiel de la lutte pour l’indépendance sous la houlette de Farhat Hached, son fondateur, puis une composante politique majeure de la construction de la Tunisie moderne.

En 2015, l’UGTT a été couronnée, avec ses partenaires, par le Nobel de la paix

L’UGTT a été présente à tous les moments clés. En 2011, il suffisait de faire savoir que « les fils de Hached en étaient » pour que les manifestants descendent dans la rue. La ­centrale avait alors réussi à structurer les mouvements protestataires et à assurer leur transition des régions de l’intérieur vers les grands centres urbains. Elle n’a pas non plus plié face à la troïka gouvernementale en 2012, jouant un rôle crucial pour éviter que le pays ne bascule dans la guerre civile. Avec son initiative du dialogue national, auquel elle a associé patronat et société civile, l’UGTT prend une nouvelle dimension : elle est couronnée, avec ses partenaires, par le Nobel de la paix en 2015.

La nation comme cause à défendre

Son champ lexical évolue. Elle ne s’adresse plus aux ­travailleurs mais au peuple, au nom duquel elle pointe les erreurs et les promesses non tenues. Acclamé par une foule des grands jours, son secrétaire général, Noureddine Taboubi, dénonce en amont de la grève générale, le 17 novembre, « l’hypocrisie politique ».

Le 22, devant l’Assemblée, il exige « la souveraineté et l’indépendance de nos décisions ­nationales », assumant « l’escalade des revendications ». Des mots qui ­galvanisent les manifestants bien plus que tous les discours politiques. Les ténors de l’UGTT font de la nation elle-même, au-delà des mots d’ordre partisans, une cause à défendre. Force incontournable, elle définit les débats sur la Tunisie de demain, comme les accords de l’Aleca (Accord de libre-échange complet et approfondi) avec l’Union européenne, et pousse l’exécutif à s’émanciper de l’emprise internationale.

L’UGTT fait finalement de la politique avec de bien ­meilleurs résultats que les partis

Confiance des Tunisiens

Le syndicat n’est pourtant pas exempt de dérives. Le bras de fer engagé avec le ­ministère de l’Éducation prend en otage élèves et familles. Mais si sa virulence a fini par ­lasser, nul ne semble lui en tenir rigueur tant elle a su s’attirer et conserver la confiance des Tunisiens. De quoi contredire la maxime de la sociologue Hela Yousfi, qui estimait en 2014 que l’UGTT, avec ses 750 000 adhérents, « est plus qu’un syndicat et moins qu’un parti ».

L’UGTT fait finalement de la politique avec de bien ­meilleurs résultats que les partis. Si elle se muait en ­mouvement ­politique, nul doute qu’elle caracolerait en tête des ­sondages. Sa recette est simple : centrer les ­revendications sur les ­préoccupations socio-économiques, refuser le ­compromis, n’éluder aucune question, surtout pas celles qui fâchent.

Une approche ­appréciée par les Tunisiens mais aussi par les ­partenaires ­internationaux, bailleurs compris, qui disent in fine ­comprendre ses demandes. Plus locomotive que frein, la centrale ouvrière dépasse enfin les ­clivages internes. Une leçon pour les élus, actuels ou futurs, de tous bords ?

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