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Littérature : « Sous les branches de l’udala » déconstruit les mécanismes d’exclusion au Nigeria

La romancière vit aujourd’hui aux États-Unis. © BRUNO LEVY POUR JA

Dans « Sous les branches de l’udala », la Nigériane Chinelo Okparanta déconstruit les mécanismes d’exclusion liés aux religions et aux normes sociales.

Le 7 janvier 2014, le président du Nigeria, Goodluck Jonathan, promulgue une loi qui criminalise les relations entre personnes du même sexe. Chinelo Okparanta vient alors de terminer son premier roman, Sous les branches de l’udala, qui raconte la trajectoire d’Ijeoma, une femme qui en aime une autre.

Le récit se déroule au Nigeria, des années 1960 jusqu’à l’aube des années 2000. « Goodluck a signé ce décret pour des raisons électoralistes. Il a perdu les élections, mais la loi reste. La plupart des gens ne s’en préoccupent pas, mais certains membres de la communauté LGBTQ se font harceler et s’entendent dire : “Je vais vous dénoncer si vous ne me donnez pas d’argent.” C’est une forme de chantage. Et ce n’est pas parce que les gens sont des fervents religieux, c’est une forme d’exploitation », analyse l’écrivaine de 37 ans, professeure de littérature aux États-Unis.

J’écris parce que je veux soulever de vraies questions

« Lutter pour les droits humains »

« Je n’écris pas par provocation, continue-t-elle d’une voix douce mais affirmée. J’écris parce que ça me touche, que c’est important pour moi. » Ce fil rouge, elle le suit depuis ses premiers écrits. À 11 ans, elle gagne un concours d’écriture sur la justice sociale. La jeune fille, tout juste arrivée aux États-Unis après une enfance à Port Harcourt, y traite des violences domestiques. « J’écris parce que je veux soulever de vraies questions et lutter pour les droits humains. »

Poser des questions, provoquer la réflexion, c’est toute la force de Sous les branches de l’udala, qui commence en 1968, pendant la guerre du Biafra, dont la mère de la romancière est une survivante. Le père d’Ijeoma, la narratrice, lui, ne sortira pas vivant du conflit. Les repères de la jeune fille s’effondrent, sa mère la confie à une famille chez qui elle rencontre Amina, sa première amoureuse. Une découverte qui entraîne une longue série de questionnements, renforcés à chaque étape de sa construction d’adolescente puis de femme.


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« Je voulais montrer deux guerres parallèles : une guerre intérieure et une guerre extérieure. Les guerres extérieures peuvent se terminer. Mais la guerre intérieure d’Ijeoma continue, car elle vit dans une société qui ne l’accepte pas. » Si le décor du récit est le Nigeria, pays où Chinelo Okparanta séjourne régulièrement, l’auteure insiste : « Les persécutions envers la communauté LGBTQ existent partout, même aux États-Unis, où je vis. Il faut discuter de ces questions de manière globale. »

Avant que les missionnaires arrivent, il y avait des systèmes où les personnes de même sexe pouvaient se marier. C’était permis

Et à celles et ceux qui, au Nigeria notamment, lui opposent que l’homosexualité est une réalité importée de l’Occident, elle rétorque : « Avant que les missionnaires arrivent, il y avait des systèmes où les personnes de même sexe pouvaient se marier. Par exemple, ma grand-mère s’est mariée avec une autre femme. C’était permis. »

Réflexions intimes

Sous les branches de l’udala n’est autre, dans la profondeur, la sincérité et la complexité de réflexions intimes, qu’une déconstruction minutieuse des mécanismes d’exclusion et de haine. Des mécanismes justifiés régulièrement par l’interprétation des textes religieux ou de traditions érigées en normes immuables.

Ijeoma les questionne sans cesse, décortique les textes, confronte les discours : « Ce n’est pas parce que la Bible s’était attachée à une série d’événements précis, à une histoire spécifique, que cela invalidait ou discréditait toutes les autres histoires […]. D’accord la femme avait été créée pour l’homme. Mais en quoi cela excluait-il le fait qu’elle ait pu être aussi créée pour une autre femme ? De même que l’homme pour un autre homme ? Les possibilités étaient infinies, et chacune d’entre elles parfaitement viable. »

Qu’est-ce qu’être femme ? Comment se définir par soi-même ? Comment s’aimer dans une société qui définit la femme par l’appartenance et la reproduction ?

Imprégnée de contes nigérians, notamment igbos, Chinelo les fait alors dialoguer avec la Bible, avec laquelle elle a été éduquée. Son père étant témoin de Jéhovah. « Ma mère me racontait beaucoup de contes traditionnels. Je voulais montrer que, oui, il y a la Bible, mais qu’à l’instar des contes c’est un recueil d’histoires », explique-t-elle. Une légende raconte que, pour avoir un enfant, la femme doit se recueillir sous les branches de l’udala, dont le fruit est symbole de fertilité. « Qui a décidé que les femmes doivent avoir beaucoup d’enfants ? Qui a dit que les femmes doivent aller sous les branches de l’udala ? Peut-être y a-t-il des femmes qui ne veulent pas avoir d’enfants », interpelle Chinelo Okparanta.


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Séances d’exorcisme

Remettre en question ce qui est revendiqué comme une évidence, comme une norme, comme une injonction, c’est ce que lui permet le personnage d’Ijeoma, à qui la mère impose des séances d’exorcisme et répète : « Une femme sans un homme n’est pas vraiment une femme. » Qu’est-ce qu’être femme ? Comment se définir par soi-même ? Comment s’aimer dans une société qui définit la femme par l’appartenance et la reproduction ? Comment s’épanouir ? Quel compromis sans compromission cela implique-t-il ?

Et c’est dans les textes mêmes, dans les traditions qu’elle choisit de garder, et non dans leur rejet absolu, que le personnage d’Ijeoma trouve les leviers de son émancipation : « Voilà me semble-t-il la leçon de la Bible : affirmer l’importance de la réflexion, de la révision, une révision qui permette de se débarrasser des lois anciennes, vite erronées. » Et face à la violence de la société, de son entourage, aux injonctions intégrées, Ijeoma trouve ses espaces de liberté, de paix intérieure, regardant avec espoir l’avenir avec « cette nouvelle génération de Nigérians beaucoup plus sensibles à l’amour qu’à la peur, [qui] ne considère pas les gays et les lesbiennes avec cette crainte qui mène à la haine ».

Aujourd’hui, nous n’avons pas une grande confiance dans les gouvernements, la littérature est une manière de changer les choses du bas vers le haut

Sur le pouvoir de la littérature, Chinelo Okparanta est ferme : « La littérature peut donner l’espoir. Des gens m’écrivent aujourd’hui du Nigeria, des États-Unis, d’Europe pour me dire : “Merci d’avoir écrit ce roman, ça me montre que je ne suis pas seule.” On peut changer la vie d’une population entière si on lit et discute les livres. Aujourd’hui, nous n’avons pas une grande confiance dans les gouvernements, la littérature est une manière de changer les choses du bas vers le haut. »

Le prénom Ijeoma signifie « bon voyage », et c’est tout ce que l’on souhaite à ce livre, vers un horizon où « l’amour peut dire son nom, que ce soit entre homme et femme, entre deux hommes, entre deux femmes, ou bien entre Yorubas et Igbos, Haoussas et Foulanis ».


Les livres qui ont changé sa vie

« J’aime les livres de Chinua Achebe. Things Fall Apart m’a montré que je pouvais écrire sur ma culture. C’est important. Quand j’étais petite, on nous faisait lire beaucoup de littérature britannique, américaine. Nous ne lisions pas notre littérature nigériane.

Aussi, j’aime les livres d’Alice Munro, cette femme canadienne qui écrit sur les femmes et leurs luttes dans la société. J’aime également Marilynne Robinson. Housekeeping est un roman où elle écrit sur une famille mais aussi sur la religion. C’est très beau, délicat. J’aime beaucoup sa voix. »

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