Diplomatie

Libye – Ghassan Salamé : « On n’organise pas d’élections sous le feu des canons »

Ghassan Salamé le 13 novembre, dans les couloirs de la Villa Igeia, à Palerme, en Italie. © Francesco Bellina/Cesura pour Jeune Afrique

Dans la foulée de la conférence de Palerme, l’émissaire onusien pour la Libye fait le point sur sa mission. Entre avancées sécuritaires et flou institutionnel, Ghassan Salamé veut croire en de réels progrès.

Jeune Afrique : Vous êtes chargé du dossier libyen à l’ONU depuis un an et demi. Quel bilan tirez-vous ?

Ghassan Salamé : Première avancée : nous avons ramené la mission de l’ONU à Tripoli ! Et j’espère que nous ouvrirons bientôt une section à Benghazi. Vous n’imaginez pas les complications que cela a causées, mais c’était important de le faire. Sans cela, notre impact sur le terrain aurait été extrêmement limité. Nous avons ensuite commencé à mettre en place le plan d’action que le Conseil de sécurité de l’ONU a accepté à l’automne 2017. Chaque élément a connu un début d’exécution. Tous n’en sont pas au même stade : certains sont à 20 %, d’autres à 40 %.

La sécurité par exemple ?

À Tripoli, la situation a récemment connu des développements positifs. Non seulement nous avons négocié avec succès le cessez-le-feu, mais nous avons également réussi à convaincre les autorités de mettre en place un vrai plan de sécurité, conçu pour la première fois par des officiers de police professionnels. Nous avons aussi contribué à la mise en place d’un centre d’opérations chargé de surveiller le respect de ce cessez-le-feu.

Enfin, le nouveau ministre de l’Intérieur, Fathi Bashagha [qui a remplacé Abdessalam Achour], s’est engagé à appliquer le plan de sécurité pour le grand Tripoli. Nous sortons de cette phase où les trêves étaient constamment rompues par les groupes armés. Nous sommes passés à une logique d’État. Aurons-nous des résultats en deux jours ? Certainement pas. Mais la nouvelle voie est bien tracée.

Si le système antérieur a pu perdurer pendant sept ans, c’est qu’il profitait à certains. Et ceux-ci vont essayer de saboter le nouvel arrangement fondé sur l’idée d’État

Cette solution trouvée dans la capitale peut-elle être étendue au reste du pays ?

On ne peut pas retarder indéfiniment le retour de l’État. Si nous réussissons cette pacification de Tripoli, ce sera positif. Pas seulement parce que la capitale abrite plus de 30 % de la population du pays et la plupart des institutions souveraines et des ministères. Mais aussi parce que nous allons essayer de transposer ce modèle ailleurs. Et pour ce faire, il faut consolider ce plan à Tripoli qui fait quelques mécontents.

Car si le système antérieur a pu perdurer pendant sept ans, c’est qu’il profitait à certains. Et ceux-ci vont essayer de saboter le nouvel arrangement fondé, je le répète, sur l’idée d’État. Nous tenons bon, et j’espère que le gouvernement aussi. Nous devons sortir d’une sécurité assurée par le dialogue parfois chaotique entre groupes armés, et parvenir à un ordre public garanti par une force régulière. L’idée étant que, pendant que nous essayons de mettre en place cette ceinture de protection contre des attaques extérieures, nous libérions de plus en plus d’institutions officielles des intimidations qu’elles subissent de la part des milices.

Quels sont les obstacles à l’intégration des milices dans les forces de l’ordre ?

Malheureusement, elles sont intégrées ! Mais mal. Les hommes de la plupart des groupes armés sont payés par le ministère de l’Intérieur, de la Défense ou de la Justice. Il y a maintenant près de 200 000 révolutionnaires rémunérés sur le budget de l’État. Le problème, c’est qu’ils continuent à prendre les ordres de leur chef et pas de leur ministre.

Ce travail de clarification de la situation individuelle est une tâche herculéenne. Mais elle a débuté

Nous avons un énorme travail à faire sur ce dossier, qui aurait dû commencer il y a des années déjà, tout cela s’étant mis en place en 2012. Il faut d’abord identifier ces 200 000 personnes, déterminer ce qu’elles font et dans quelle mesure elles peuvent réellement être formées pour être intégrées à l’armée ou à la police. Ce travail de clarification de la situation individuelle des uns et des autres n’a pas été fait. Nous y travaillons avec le ministère de l’Intérieur, au moins pour les 110 000 personnes qui en dépendent. C’est une tâche herculéenne. Mais elle a débuté.


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Au niveau économique, quels sont vos principaux défis ?

Quand je suis arrivé en Libye, le 4 août 2017, le dollar était à 10,5 dinars [taux réel au marché noir]. Je suis satisfait de voir que ce cours a aujourd’hui été divisé par deux. Mais ce n’est toujours pas assez. Il faut aller plus loin, notamment pour ce qui est des subventions du prix du fioul, qui sont à l’origine de l’enrichissement des groupes armés. Il est anormal que, dans un pays si riche en hydrocarbures, plus de 260 lycées manquent de tout, qu’il y ait des hôpitaux où aucun appareil ne fonctionne.

La Libye a quand même engrangé 13 milliards de dollars de recettes sur les seuls six premiers mois de l’année ! Où sont-ils passés ?

La Libye a quand même engrangé 13 milliards de dollars [près de 11,2 milliards d’euros] de recettes sur les seuls six premiers mois de l’année ! Où sont-ils passés ? Nous voulons qu’ils servent à financer la relance des services de santé et d’éducation, ainsi qu’à l’organisation de forces de l’ordre régulières. L’idée qu’il y ait chaque jour un nouveau millionnaire en Libye, alors que la classe moyenne souffre, est intolérable.

La photo de famille clôturant la conférence de Palerme, sans le maréchal Haftar. © Francesco Bellina/Cesura pour jeune afrique

C’est aussi l’un de mes objectifs : que les Libyens retrouvent le plaisir de la vie en commun. Et pas simplement « une coexistence pacifique »

Comment jugez-vous les résultats de la conférence de Palerme ?

Rien de spectaculaire n’arrive parce qu’on a simplement réuni des gens. Mais la conférence a été un élément positif. D’abord, elle s’est tenue quatre jours après mon appel à soutenir le plan d’action tel qu’il a été réajusté après les événements de l’été. Les partenaires internationaux n’ont jamais été aussi unanimes sur ce soutien. Des engagements ont été pris pour financer plusieurs opérations, notamment la mise en place d’une nouvelle police ainsi que son entraînement.

Et puis quand je vois ces Libyens se réunir, cela confirme mon impression qu’il y a depuis quinze mois une convivialité qui réémerge et, de manière générale, de plus en plus d’interactions positives, par exemple entre les deux assemblées de l’Est et de l’Ouest. Cette convivialité était perceptible à Palerme. J’étais à un moment assis à la même table qu’Aguila Saleh [président de la Chambre des représentants, à Tobrouk], Khaled al-Mishri [président du Haut Conseil d’État à Tripoli] et Fayez al-Sarraj [chef du gouvernement d’entente nationale, à Tripoli]. Khalifa Haftar n’était pas encore arrivé. L’ambiance était joviale.

Il n’y a pas encore de rapports cordiaux entre tous les acteurs libyens, et pas même entre les États. Mais la tendance est plutôt positive

C’est aussi l’un de mes objectifs : que les Libyens retrouvent le plaisir de la vie en commun. Et pas simplement « une coexistence pacifique ». Je leur dis : « La coexistence pacifique, c’est entre ennemis, entre l’URSS et les États-Unis pendant la guerre froide ! » J’ai assisté à Palerme à des scènes où cette vie en commun paraissait naturelle. Tout cela m’encourage à croire à la tenue d’une conférence nationale en janvier.


>>> À LIRE – [Tribune] Commedia dell’arte à la conférence de Palerme sur la Libye


Même s’il a participé à une réunion à huis clos avec Fayez al-Sarraj, le maréchal Haftar a refusé de poser pour la traditionnelle « photo de famille » clôturant la conférence…

Il y aura d’autres conférences internationales, avec des formats différents. À Paris, il y a aussi eu une réunion à huis clos avant la séance officielle. Tous les responsables libyens sont-ils aujourd’hui prêts à s’asseoir à la même table ? À se serrer la main ? Tous sont-ils prêts à poser sur la même photo ? Ce n’est pas acquis. Mais sont-ils plus nombreux à vouloir le faire aujourd’hui qu’il y a un an ? Oui. La conférence nationale que j’appelle de mes vœux et qui aura lieu dans quelques semaines pourrait aplanir les derniers différends. Il n’y a pas encore de rapports cordiaux entre tous les acteurs libyens, et pas même entre les États. Mais la tendance est plutôt positive.

Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné dans le plan français [qui prévoyait la tenue d’élections avant 2019] ?

La situation à Tripoli n’a pas aidé. La Haute Commission électorale a été la cible d’une attaque terroriste féroce qui a fait plusieurs morts. Il a fallu recruter, remplacer l’essentiel du matériel détruit. Nous avons ensuite connu une série de problèmes qui ont polarisé le pays : la bataille de Derna, celle du Croissant pétrolier, les combats à Tripoli. Tout cela interdisait d’envisager le moindre processus politique, a fortiori électoral. Il y a eu à Tripoli quelques nuits très difficiles.

Mais aujourd’hui, nous pouvons à nouveau parler d’élections. Les conditions me paraissent plus propices. Il vaut mieux prendre le temps de réunir les conditions nécessaires à des élections tout à fait crédibles que d’organiser précipitamment un scrutin qui sera forcément contesté. Il était logistiquement impossible d’organiser des élections alors que les canons tonnaient.

Jusqu’au dernier moment, les autorités italiennes ont douté de la venue de l’homme fort de l’Est libyen. © Francesco Bellina/Cesura pour jeune afrique

Le Parlement de Tobrouk a voté en septembre la loi sur le référendum constitutionnel. Quelles sont les prochaines étapes avant la tenue d’élections ?

Je n’ai pas vu cette loi dont vous me ­parlez ! La Haute Commission électorale non plus. Le président du Parlement de Tobrouk nous a informés que cette loi ne sera validée que s’il y a un amendement constitutionnel qui permette d’introduire des conditions ­supplémentaires dans le texte. À savoir l’approbation des deux tiers des votants pour que ce projet constitutionnel soit adopté, ce qui était initialement prévu. Mais aussi que le oui l’emporte à plus de 50 % des suffrages dans chacune des trois provinces [Tripolitaine, Fezzan et Cyrénaïque]. Il faudrait pour cela un amendement constitutionnel et un quorum beaucoup plus important.

Or cet amendement n’a pas été voté. Le président du Parlement nous dit que la loi a été votée, mais qu’il faut également cet amendement constitutionnel. Pour être franc, nous n’avons pas beaucoup avancé sur cette affaire. À l’heure qu’il est, le référendum ne peut être tenu.

[Entre temps, le 26 novembre, la Chambre des représentants de Tobrouk a adopté l’amendement constitutionnel en question, ndlr]

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