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Politique

Mauritanie : Mohamed Ould Abdelaziz cherche son Medvedev

Le président mauritanien lors d'un défilé militaire, en novembre 2017. © AFP

S’il est presque sûr que le chef de l’État ne briguera pas sa propre succession en 2019, nul doute qu’il choisira avec soin son successeur. À l’instar d’un certain Vladimir Poutine.

À Nouakchott, ce 31 octobre, l’état-major des armées ne désemplit pas. On se presse pour venir féliciter son chef, Mohamed Ould Ghazouani, nommé la veille ministre de la Défense. L’incessant ballet va durer trois jours. Le très influent général de division, régulièrement présenté comme le numéro deux du pays et dauphin putatif de Mohamed Ould Abdelaziz, aurait pu recevoir à la « maison », comme le veut la tradition mauritanienne.

Mais il est ici chez lui, entre ces murs blancs ultra-sécurisés, et ce depuis 2009. Il ne se résoudra à quitter son grand bureau qu’une semaine plus tard, une fois son successeur nommé. Sa nomination au gouvernement – sa première fonction politique – comme simple ministre a surpris jusque dans les sphères du pouvoir et l’a sans doute lui aussi pris au dépourvu. Les rumeurs persistantes sur sa mise en orbite pour 2019 ont-elles agacé le chef ? Seul ce dernier détient la clé du mystère.

Il teste et il avisera. Il est désormais sûr qu’il ne reculera pas et qu’il n’ira pas lui-même à la présidentielle, assure un proche

L’épisode est loin d’être anecdotique. Depuis qu’il s’est engagé à ne pas ­modifier la Constitution pour pouvoir ­briguer un troisième mandat en 2019 (bien qu’il ­n’exclue pas de se représenter en 2024), et qu’il a annoncé à JA qu’il soutiendrait un candidat, Mohamed Ould Abdelaziz veut faire passer plusieurs messages. Aux Mauritaniens qui en doutaient encore, Aziz tient à rappeler qu’il reste le seul chef et qu’il contrôle tout. « C’est très clair : il n’y a qu’un président, pas deux », souligne l’un de ses amis. À ses collaborateurs, il démontre ­qu’aucun scénario n’est écrit. Aucun responsable, aussi proche soit-il, n’est à l’abri d’une mise à l’écart, provisoire ou non. « Lui seul sait ce qu’il a en tête, il ne s’en est ouvert à personne », résume l’un de ceux qui ont l’oreille du raïs.

Malgré ses promesses répétées, la question demeure : l’homme tiendra-t-il parole ? Pour beaucoup, il est difficile d’y croire tant l’intéressé n’a cessé d’entretenir le flou sur ses intentions, que ce soit dans des discours ambigus prononcés lors des campagnes législatives et locales cet été, qu’il a menées lui-même pour le compte de l’Union pour la République (UPR). Ou encore en 2017, lorsqu’il n’a pas hésité à organiser un référendum constitutionnel pour supprimer le Sénat et modifier le drapeau et l’hymne national, alors même que l’opposition était vent debout contre ce projet. Mais aujourd’hui, son premier cercle est unanime. « Il teste et il avisera. Il est désormais sûr qu’il ne reculera pas et qu’il n’ira pas lui-même à la présidentielle », assure un proche.

Système verrouillé

Autre certitude : s’il n’est pas candidat, Aziz restera très proche de l’exécutif qu’il aura lui-même mis en place. « Je suis un Mauritanien et je le resterai. Tant que je serai en vie, je m’intéresserai à ce qu’il se passe dans mon pays », déclarait-il à JA en février. Soit il prendra en main l’UPR, s’imposant comme le véritable chef de la majorité, soit il reviendra comme Premier ministre afin de rester dans le jeu. « Il est certain qu’il n’a pas choisi cette seconde option », souffle un proche. Reste que, sitôt les résultats des législatives proclamés, en septembre, Aziz s’est employé à verrouiller à triple tour le système qu’il a mis en place.


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Après que l’UPR a raflé 89 sièges de députés et la présidence des 13 wilayas (régions), lui assurant une majorité très confortable à l’Assemblée nationale, Aziz s’est immédiatement attelé à enrayer la montée en puissance de Tawassoul, parti « à référentiel islamique » et première force d’opposition. Le 24 septembre, la police a fermé, sans raison officielle, le centre de formation des oulémas de Mokhtar el-Hacen Ould Dedew. Cet imam, dont l’influence dépasse largement les frontières de la Mauritanie, est considéré comme le guide spirituel de la formation.

En parallèle, les hommes d’Aziz s’emparaient de postes clés : la présidence de l’Assemblée nationale pour Cheikh Ould Baya, ex-maire et député UPR de Zouérate, ami proche d’Aziz ; la première vice-présidence pour l’« opposant » Boydiel Ould Houmeid, qui a dissous son parti El Wiam pour intégrer l’UPR.

La « méthode Aziz »

Le 31 octobre, le remaniement ministériel attendu depuis plusieurs semaines était enfin annoncé. Là encore, Aziz a pris soin de placer ses fidèles. Le président de l’UPR, Sidi Ould Mohamed Maham, fait son entrée au gouvernement en tant que porte-parole, ministre de la Culture, de l’Artisanat et des Relations avec le Parlement. Quant au Premier ministre sortant, Yahya Ould Hademine, il est nommé ministre d’État chargé de mission. Cette nouvelle fonction s’apparente à un poste de « vice-Premier ministre » – un privilège auquel n’avait pas eu droit son prédécesseur, Moulaye Ould Mohamed Laghdaf. Aziz conserve aussi la haute main sur l’armée en désignant deux de ses hommes à sa tête. Mohamed Ould Cheikh Ould Mohamed Lemine succède à Mohamed Ould Ghazouani en tant que chef d’état-major. Isselkou Cheikh El Wely devient son adjoint.

C’est l’une des caractéristiques de la « méthode Aziz » : aller vite et ne s’embarrasser de rien. Ayant toujours vécu dans l’ombre de l’ex-président Maaouiya Ould Taya en tant que commandant du Bataillon pour la sécurité présidentielle (Basep), Aziz est un nouveau venu sur la scène politique quand, en août 2008, il renverse Sidi Ould Cheikh Abdallahi. Général réservé, peu disert, contesté par la communauté internationale et une partie de la classe politique locale, il est alors en quête de légitimité. Alors qu’on reprochait à son prédécesseur sa discrétion, voire sa lenteur, lui mise d’emblée sur la proximité et la célérité : meetings de soutien en sa faveur – quand ceux de ses opposants sont interdits – , mesures pour améliorer les conditions de vie des plus démunis…


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Élu une première fois en juillet 2009, puis réélu en 2014, il ne cessera de chercher à asseoir son autorité et à vanter son bilan sécuritaire. « Il est en campagne permanente », glisse un proche. Alors qu’Aziz contrôle les leviers du pouvoir, l’État et l’armée, une alternance est-elle possible en 2019 ? Ou aura-t-il à cœur de livrer un système clé en main à un successeur qu’il aura lui-même désigné ?

Une opposition divisée

Quelques noms circulent avec insistance : le ministre de la Défense, Mohamed Ould Ghazouani ; son homologue à l’Économie, Moctar Ould Diay ; le président de l’Assemblée nationale, Cheikh Ould Baya, et l’ancien Premier ministre Yahya Ould Hademine. Mais tous se gardent bien d’afficher des ambitions.

Désunie mais déterminée, l’opposition s’est décidée à ne pas boycotter la présidentielle, contrairement à 2014. Son mot d’ordre : tout sauf Aziz. « Une commission planche sur la meilleure stratégie électorale, précise Mohamed Ould Maouloud, patron de l’Union des forces de progrès (UFP) et président du Forum national pour la démocratie et l’unité (FNDU), principale coalition de l’opposition. Une candidature unique ne manque pas d’avantages. C’est actuellement notre option favorite. »

Pour l’heure, aucun nom ne s’impose naturellement. « Un tel projet est certes rationnel mais utopique, grince un responsable du FNDU. L’opposition n’est plus qu’un champ de ruines. »

Aux yeux de tous, je suis un allié du pouvoir, mais celui-ci ne m’a jamais aimé ! déplore Messaoud Ould Boulkheir

De son côté, le leader de la lutte antiesclavagiste, Messaoud Ould Boulkheir, « en rupture avec [ses] compagnons de route », fait bande à part et reste ouvert aux négociations avec le pouvoir. Il a déposé une « feuille de route » à la présidence, dans laquelle il formule une série de propositions en vue de favoriser une alternance.

« Aux yeux de tous, je suis un allié du pouvoir, mais celui-ci ne m’a jamais aimé ! déplore-t-il. Il veut nous détruire, Ahmed Ould Daddah et moi, en ne modifiant pas cet article scélérat de la Constitution qui nous interdit d’être candidats. » Celle-ci fixe à 75 ans la limite d’âge pour se présenter à la présidentielle. C’est précisément l’âge de ces deux figures historiques de l’opposition. Difficile, si près de l’échéance, de justifier une réforme des textes tout en interdisant à Aziz de les retoucher à son profit.

« Ahmed Ould Daddah est d’accord avec moi : on ne change pas les règles du jeu avant 2019, tranche Mohamed Ould Maouloud, du FNDU. C’est totalement exclu ! » Là encore, le dernier mot reviendra à Mohamed Ould Abdelaziz.


E5JWBN Nouakchott, Mauritania. 2nd Aug, 2014. president ABDEL AZIZ receives a ribbon and the medal during the presidential inauguration ceremony in the Olympic stadium in Nouakchott.Abdel Aziz was sworn in as a president of Mauritania after the landslide victory during the elections held in June 2014. The ceremony was attended by thousands of people, several heads of states, diplomatic core of various countries so as the representatives of United Nation. Credit : ZUMA Press, Inc./Alamy Live News © Photo12/Alamy

Promesse d’investiture

Le 2 août 2014 à Nouakchott. Lors de son investiture, Mohamed Ould Abdelaziz réitère une promesse faite cinq ans plus tôt, lors de sa première élection : il respectera la Constitution. Le président le jure, la main sur le Coran. La limitation du nombre des mandats à deux – et la limite d’âge à 75 ans pour être candidat – a été introduite dans la Constitution en 2006 par l’ex-président Ely Ould Mohamed Vall.


Scénarios tuniso-algériens

Au Maghreb, la Tunisie et l’Algérie prévoient toutes deux une limitation dans le temps des mandats présidentiels. Côté tunisien, la Constitution précise que « nul ne peut exercer les fonctions de président de la République pour plus de deux mandats entiers, successifs ou séparés » et qu’« aucun amendement ne peut augmenter en nombre ou en durée les mandats présidentiels ».

Introduit par Ben Ali, ce principe de limitation avait déjà cours entre 1988 et 2002. Mais le même Ben Ali abrogera par la suite cette disposition pour se faire élire une troisième fois. Scénario similaire en Algérie. Le verrou instauré par Liamine Zéroual, président entre 1994 et 1999, saute en 2008 pour permettre à Abdelaziz Bouteflika de briguer un troisième mandat en 2009. En 2016, alors qu’il en est à son quatrième mandat, le même rétablit la limitation à deux du nombre de mandats présidentiels.

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