Médias

[Tribune] La liberté de la presse pilonnée

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Ancien journaliste à Jeune Afrique, spécialiste de la République démocratique du Congo, de l'Afrique centrale et de l'Histoire africaine, Tshitenge Lubabu écrit régulièrement des Post-scriptum depuis son pays natal.

Un présentoir de journaux près de Kampala (Ouganda) en 2016. © Ben Curtis/AP/SIPA

Les détenteurs du pouvoir veulent-ils museler les journalistes, les transformer en flatteurs invétérés et en griots chargés d’applaudir et de valider tout ce qu’ils déclarent ? Pour le journaliste Tshitenge Lubabu M.K., la presse doit être libre, et non aux ordres.

Vous avez sans doute tous vu l’inénarrable Donald Trump prendre à partie Jim Acosta, journaliste de la chaîne CNN, lors d’une conférence de presse à la Maison-Blanche. Le président américain – ce n’est pas une surprise – a démontré une fois de plus son manque de savoir-vivre en société. Non seulement Trump n’a pas voulu répondre aux questions de notre confrère de CNN, il n’a pas non plus hésité à le rudoyer d’une manière très peu orthodoxe ou diplomatique. « Ça suffit ! Ça suffit ! » a-t-il hurlé sans aucune retenue, comme s’il s’adressait à un moins que rien. C’est normal quand on est président, surtout des États-Unis, non ?

Chaque téléspectateur a vu comment le locataire de la Maison-Blanche a tenté de foncer sur le coriace Acosta, dont l’accréditation a été suspendue « provisoirement » le jour même. Comment comprendre que le même Trump, qui avait montré son « émotion » après l’assassinat du confrère saoudien au consulat d’Arabie saoudite en Turquie, ne se gêne pas pour empêcher un journaliste de faire tout simplement son travail ?


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Être un relais des pouvoirs en place ?

Pourtant, les États-Unis sont une grande démocratie, comme chacun le sait. Que se serait-il passé si ce confrère travaillait dans l’un de ces pays où la démocratie est balbutiante depuis des décennies ? La garde présidentielle se serait tout simplement emparée de lui et l’aurait conduit brutalement dans un cachot sordide. Là, son corps aurait été transformé en punching-ball jusqu’à ce que, qui sait, mort s’ensuive. S’il est « chanceux », le malheureux sera condamné pour offense au chef de l’État, trouble à l’ordre public, subversion et j’en passe.

Les détenteurs du pouvoir veulent-ils nous museler, nous transformer en flatteurs invétérés et en griots chargés d’applaudir et de valider tout ce qu’ils déclarent ?

À ce rythme-là, que deviendra la liberté de la presse, sans oublier celle d’opinion ? Les détenteurs du pouvoir, où qu’ils soient, veulent-ils nous museler, nous transformer en flatteurs invétérés et en griots chargés d’applaudir et de valider tout ce qu’ils déclarent ? Veulent-ils d’une presse aux ordres chargée de faire de la propagande et de dire : « Le président est beau et gentil » ?

Il est indéniable qu’il y a dans notre profession, hélas, des confrères qui ont choisi d’être le relais des pouvoirs en place en les défendant bec et ongles en échange de quelques avantages matériels. Vous conviendrez avec moi que ce n’est pas le rôle du journaliste.


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Le journaliste n’est pas l’ennemi public numéro un

Affirmer que c’est blanc quand c’est noir n’est pas glorieux. Les petits arrangements entre « maîtres » et « aboyeurs » non plus. La presse doit être libre, et non aux ordres.

Si vous estimez qu’il s’est trompé, apportez un démenti au lieu de l’embastiller ou de l’assassiner. La terreur ne mène à rien

À tous les tortionnaires, à tous les caporaux et soldats, à tous les intolérants, une mise en garde : le journaliste n’est pas l’ennemi public numéro un. Son rôle est fondamental. Si vous estimez qu’il s’est trompé, apportez un démenti au lieu de l’embastiller ou de l’assassiner. La terreur ne mène à rien.

Un métier est à haut risque

Notre métier est à haut risque. Un exemple ? Je me souviens de ce soir d’octobre 1982. J’avais 27 ans et je travaillais depuis un an à Télé Zaïre, où je présentais une émission de quarante-cinq minutes consacrée à la littérature. Ce soir-là, j’étais très content de recevoir un écrivain soviétique venu de Moscou à l’invitation de l’Union des écrivains zaïrois. J’avais décidé de lui poser des questions « embarrassantes » sur le goulag, sur l’écrivain Alexandre Soljenitsyne, qui avait été expulsé de son pays en 1974 et sur la liberté dans un pays communiste…

Après avoir reçu un écrivain soviétique venu de Moscou, on m’a reproché mon « manque de maturité politique »

Je croyais bien faire. Sauf que les autorités, à un très haut niveau, étaient furieuses. L’émission, en direct, est passée sans son. Après, on m’a reproché mon « manque de maturité politique ». Quarante-huit heures plus tard, j’étais suspendu d’antenne pour une durée indéterminée. La raison ? « Pour avoir créé des problèmes d’ordre technique à l’antenne. » Il y a eu, en plus, une filature des services de renseignements pour savoir si j’étais… communiste !

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