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Eau : Suez ne craint plus l’Afrique

Usine Suez pour le traitement des eaux (photo d'illustration). © Capture écran/YouTube/SUEZ France

Le groupe français, jusque-là cantonné à la conception d’usines de production d’eau, vise désormais des contrats de délégation de service public au sud du Sahara.

L’attribution « provisoire » à Suez, le 23 octobre, du contrat de gestion de production et de distribution d’eau potable des agglomérations sénégalaises est au centre d’une bataille féroce qui n’a pas encore rendu son verdict. La Sénégalaise des eaux (SDE), qui effectuait cette mission depuis 1996 et avait soumis l’offre la moins-disante, a déposé le 5 novembre un recours auprès de l’Autorité de régulation des marchés publics (ARMP). La filiale d’Eranove ne comprend pas ni pourquoi ni comment son offre (286,90 F CFA le mètre cube d’eau contre 298,50 F CFA/m3 pour Suez, soit 0,44 et 0,46 € respectivement) n’a pas eu la faveur du ministre de l’Hydraulique et de l’Assainissement, Mansour Faye.

Les vainqueurs provisoires sont évidemment plus philosophes. « Le monde de la délégation de service public devient plus disputé en Afrique. Les contrats sont désormais de plus en plus mis en concurrence sur le continent. C’est le cas partout dans le monde aujourd’hui. Parfois nous gagnons des contrats, parfois c’est la concurrence », relativise Bertrand Camus, directeur général adjoint du groupe Suez chargé des zones Afrique, Moyen-Orient, Inde, Asie et Pacifique, qui oppose à la compétitivité du prix de la SDE une offre « plus cohérente ».


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Si cette délégation – qui génère un chiffre d’affaires annuel de près de 130 millions d’euros – devait être confirmée dans les jours à venir, elle représenterait une grande victoire pour Suez et un joli trophée pour son directeur général adjoint. Mais, même si ce contrat devait être remis en cause, l’entreprise n’entend pas renoncer à ses nouvelles ambitions africaines.

15,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2017

Le numéro deux mondial de l’eau (15,9 milliards d’euros de CA en 2017), derrière son compatriote et ennemi juré Veolia, connaît depuis plus d’une décennie une relative stagnation dans ses activités sur le continent. Solidement ancrée au Maroc autour de sa filiale Lydec (585 millions d’euros de chiffre d’affaires), qui gère la distribution de l’eau et de l’électricité et l’assainissement du Grand Casablanca pour trente ans (jusqu’en 2027), Suez génère à peine 300 millions d’euros sur le reste du continent, où son activité se concentre sur la conception et l’exploitation d’unités de production et de traitement d’eau et sur quelques missions de conseil. Un marché sur lequel elle est experte.

Degrémont, son ancienne filiale fondue dans le groupe depuis 2015, a construit 90 % des usines de production d’eau en Afrique

Suez conçoit des usines, fournit les technologies et procédés de traitement de l’eau et confie la partie génie civile à un partenaire, le tout pour des contrats équivalant à plusieurs dizaines de millions d’euros. Si vous rencontrez l’un de ses cadres sur le continent, il manquera rarement de vous rappeler que Degrémont, son ancienne filiale fondue dans le groupe depuis 2015, a construit « 90 % des usines de production d’eau en Afrique », soit plus de 500 unités.

Ainsi, cet été, le groupe a annoncé la signature de nombreux contrats, tels que la réalisation d’une unité de valorisation énergétique des boues générées par l’usine de traitement d’eau d’Alexandrie (65 millions d’euros) au côté d’Arab Contractors, la conception d’une usine de production d’eau potable à Katosi en Ouganda (25,5 millions d’euros pour Suez, 56,7 millions pour son partenaire Sogea-Satom) ou encore l’extension de son activité de conseil auprès du « Programme d’appui au delta du Niger » au Nigeria (5 millions d’euros).

Déjà constructeur via Degrémont des stations sénégalaises de Keur Momar Sarr 1 et 2, à 300 km au nord de Dakar, Suez a remporté en mai l’appel d’offres pour la construction d’une usine de traitement d’eau dite KMS3 pour un montant de 61 millions d’euros.

Ce contrat au Sénégal fait figure d’exception sur les dix dernières années

Ces signatures restent toutefois du business as usual. Au contraire du contrat arraché à Eranove. Celui-ci offrirait à Suez son premier contrat de délégation de service public (DSP) au sud du Sahara et le premier en Afrique depuis le partenariat public-privé (PPP) noué avec la capitale algérienne – à travers la Société des eaux et de l’assainissement d’Alger. Une disette qui s’explique par une aversion pour le risque héritée de ses déboires dans les pays émergents au cours des années 2000 (Argentine et Indonésie, notamment) mais aussi par la rareté des occasions sur le continent.

« Ce contrat au Sénégal fait figure d’exception sur les dix dernières années, juge Christopher Gasson, éditeur du magazine Global Water Intelligence. Le secteur de l’eau a besoin d’argent, et les gouvernements africains, qui ne sont pas prêts à emprunter pour cela, cherchent donc des financements privés. Mais il est très difficile d’en attirer pour la raison simple que, dans ce business, c’est le consommateur final qui paie. »


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Un marché qui s’ouvre au Bénin et bientôt en Angola et au Nigeria

« Vous savez, abonde Bertrand Camus, il n’y a pas eu d’appel d’offres et de mise en concurrence sur la zone depuis quasiment le milieu des années 1990. C’est pourquoi ce contrat au Sénégal est si important. Nous espérons maintenant le conclure. Nous en ferions une vitrine de notre savoir-faire en Afrique de l’Ouest et au-delà. » Alors Suez n’a pas hésité à engager « plusieurs millions d’euros » dans l’appel d’offres avec plus d’une cinquantaine de collaborateurs qui ont travaillé le dossier pendant près de trois ans.

Les têtes d’affiche du développement international du groupe ont même mis la main à la pâte, comme Diane Binder (membre du conseil présidentiel pour l’Afrique voulu par Emmanuel Macron) ou Eric Ghebali. « C’est un service qui va se développer de façon exceptionnelle, rappelle le directeur général adjoint. Le Sénégal compte près de 16 millions d’habitants, il en comptera 25 millions en 2025, 40 millions en 2050… » Un calcul applicable pour bon nombre de pays africains.

« C’est une étape importante pour accélérer notre développement », déroule Bertrand Camus, ambitieux. En effet, si le marché était jusque-là étriqué, il semble bien s’ouvrir. Le Bénin vient de lancer un appel d’offres de préqualification pour un contrat d’affermage couvrant l’ensemble des zones urbaines du pays. D’autres sont attendus en Angola, au Mozambique, au Nigeria…

Si Suez pouvait s’appuyer sur une nouvelle victoire, mais cette fois en Afrique subsaharienne, l’année 2018 serait pour lui celle de la reconquête

Début octobre, Suez a déjà obtenu un joli succès en la matière avec la prolongation de son contrat de gestion à Alger. « On pensait que les Algériens leur diraient “merci pour l’apprentissage et à bientôt”, rigole Christopher Gasson, mais ils sont encore parvenus à améliorer le fonctionnement de la compagnie, notamment avec le recours au numérique, et les Algériens ont voulu qu’ils poursuivent pour trois ans de plus. C’est une belle réussite pour eux. » Si le groupe pouvait s’appuyer sur une nouvelle victoire, mais cette fois en Afrique subsaharienne, l’année 2018 serait pour lui celle de la reconquête.


Le Gabon en point de mire

L’expulsion de Veolia du Gabon début 2018 pourrait-elle représenter une chance pour Suez ? En interne, on confie effectivement étudier la possibilité de reprendre la concession gérée par la Société d’énergie et d’eau du Gabon si Libreville est intéressée. Pas sûr que Veolia, qui a requis un arbitrage, apprécie.


L’Afrique comme tremplin ?

Pour Bertrand Camus, le contrat sénégalais, s’il est confirmé, arrive à point nommé. Le diplômé des Ponts et Chaussées est candidat au poste de directeur général en remplacement de Jean-Louis Chaussade, qui devrait passer la main en mai 2019.

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