Livres

Littérature : « Frère d’âme », la boue et le sang

L'écrivain français David Diop durant une séance photo à Paris; le 20 septembre 2018. © joel saget/AFP

Cent ans après la fin de la Première Guerre mondiale, l’écrivain sénégalais David Diop obtient le Goncourt des lycéens avec un roman saisissant sur la dérive meurtrière d’un tirailleur confronté à l’horreur des tranchées.

Il est des livres qui vous coupent le souffle, oppressent votre poitrine, retournent votre estomac, des livres que pourtant vous continuez à lire avidement, emporté par les mots, avec l’impression à la fois honteuse et jouissive de contempler l’humanité à nu. Frère d’âme, du Sénégalais David Diop, appartient à cette catégorie rare. Passé la surprise des premières lignes, le flux palpitant des phrases diffuse son poison, provoquant frissons et émotions contradictoires : sa lecture est une épreuve bouleversante.

Dès la deuxième page du roman, le décor est posé : « Ah Mademba Diop, mon plus que frère, a mis trop longtemps à mourir. Ça a été très, très difficile, ça n’en finissait pas, du matin aux aurores, au soir, les tripes à l’air, le dedans dehors, comme un mouton dépecé par le boucher rituel après son sacrifice. Lui, Mademba, n’était pas encore mort qu’il avait déjà le dedans du corps dehors. Pendant que les autres s’étaient réfugiés dans les plaies béantes de la terre qu’on appelle les tranchées, moi je suis resté près de Mademba, allongé contre lui, ma main droite dans sa main gauche, à regarder le ciel bleu sillonné de métal. »

Basculement dans la folie

Première Guerre mondiale, le tirailleur Alfa Ndiaye n’achève pas son ami Mademba Diop après qu’il a été éventré par un Allemand. Dans la boue des tranchées et le fracas des obus, cet événement sera celui de trop, celui qui fait basculer le soldat Ndiaye dans la folie. « J’ai eu l’idée de ce livre après avoir lu Paroles de poilus : lettres et carnets du front, 1914-1918, de Jean-Pierre Guéno et Yves Laplume, raconte David Diop, maître de conférences à l’université de Pau. J’ai été très touché par l’intensité émotionnelle de ces écrits, qui sont un peu comme le compte rendu des derniers moments de soldats qui écrivent sans avoir pleinement conscience de ce qui les attend… »

Des lettres de tirailleurs sénégalais à proprement parler, il en existerait quelques-unes, mais de facture essentiellement administrative. Du coup, ce spécialiste de la littérature française du xviiie siècle, qui enseigne aussi la littérature d’expression française d’Afrique noire, a eu recours à son imagination pour restituer l’atmosphère de la « grande boucherie » – et les pensées de son personnage.

« Je suis tombé sur un passage d’Amkoullel, l’enfant peul, d’Amadou Hampâté Bâ, selon lequel certains effets des tirailleurs sénégalais de la Première Guerre mondiale seraient conservés quelque part à Bamako, explique-t-il. Je n’y suis pas allé, j’ai préféré imaginer le récit de la guerre vu comme par effraction à travers les yeux d’un soldat. Je souhaitais aller vers la plus grande intimité possible à travers le flux de conscience du personnage. »


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Déferlement de la pensée

C’était sans doute l’un des défis les plus difficiles à relever de ce roman : comment faire parler un tirailleur du début du xxe siècle, en français, et trouver le ton juste ? David Diop, qui a effectué de nombreuses recherches autour de la littérature de voyage en Afrique au xviiie siècle et plus spécifiquement sur les constructions relatives à la représentation de l’Africain dans l’Histoire, a opté, tout en gardant une ponctuation très classique, pour le déferlement quasi ininterrompu de pensée, comme le fit en son temps James Joyce à la fin d’Ulysse et, plus récemment, Alain Mabanckou dans Verre cassé.

« La langue d’Alfa Ndiaye m’est venue assez naturellement à partir du moment où je me suis dit que j’allais être le rapporteur d’une pensée, affirme Diop. Ndiaye pense en wolof, et il fallait trouver un moyen de le suggérer au lecteur, et, sur ce plan, l’écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma nous a montré la voie. Cela passe par le rythme ou par des leitmotivs, parfois exagérés, comme cette répétition de “par la vérité de Dieu”, qui est une traduction du wolof “walahi bilahi”. J’ai essayé de contrôler l’écriture pour arriver à traduire au plus près l’émotion que je ressentais moi-même. »

S’il s’est aussi documenté sur l’histoire de la Grande Guerre, Diop a tenu à prendre ses distances avec le froid déroulé des faits. « On étudie les chiffres, les données historiques, mais ça reste théorique et désincarné, dit-il. On imagine difficilement le choc que cela a pu être pour les tirailleurs d’arriver dans cette boucherie. »

Gusman/Leemage

J’ai voulu montrer que c’était la violence industrielle, cette capacité des chefs à envoyer des soldats à une mort certaine pour gagner 20 ou 30 m, qui était inhumaine

Ce choc, chacun peut désormais s’en faire une idée en lisant Frère d’âme, à condition d’avoir le cœur et les tripes suffisamment bien accrochés pour entreprendre ce voyage jusqu’au bout de l’enfer. Sans atermoiements ni précautions oratoires, le romancier sénégalais nous propulse dans les méandres d’un cerveau au bord du gouffre.

Parce que, après avoir assisté à la mort atroce de son ami, Alfa Ndiaye devient un meurtrier en temps de guerre, une sorte de tueur en série qui éventre des soldats aux yeux bleus, les laisse agoniser quelques instants avant de les achever, de trancher leurs mains au coupe-coupe et de ramener ces dernières dans ses rangs comme autant de trophées de chasse… « J’ai voulu montrer que c’était la violence industrielle, cette capacité des chefs à envoyer des soldats à une mort certaine pour gagner 20 ou 30 m, qui était inhumaine, analyse David Diop. Cette violence industrielle appelle la violence dérisoire du tirailleur qui devient fou, qui décide d’aller au-delà de la violence de ses chefs, trouvant par là une forme de liberté dans l’obéissance… »

Sur le champ de bataille, sur « la terre à personne, comme dit le capitaine », il n’y a plus de repères moraux, il n’y a plus aucun repère. « Qu’on ne me raconte pas qu’on n’a pas besoin de fous sur le champ de bataille, pense Alfa Ndiaye. Par la vérité de Dieu, le fou n’a peur de rien. Les autres, Blancs ou Noirs, jouent les fous, jouent la comédie de la folie furieuse pour pouvoir se jeter tranquillement sous les balles de l’ennemi d’en face. Ça leur permet de courir au-devant de la mort sans trop avoir peur. »


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Déjouer la propagande

Roman profondément actuel, Frère d’âme n’entend pas seulement dénoncer l’inhumanité de la guerre : il s’agit aussi, pour son auteur, de réparer une injustice (parmi d’autres) commise à l’encontre des tirailleurs. « J’ai voulu déjouer la propagande française, qui a instrumentalisé ces hommes en les présentant comme des soldats qui allaient terroriser l’ennemi parce qu’ils portaient un coupe-coupe, soutient Diop. J’ai voulu déjouer la propagande allemande, qui caricature le tirailleur, le présente avec des crânes pendus à la ceinture et accuse la France d’avoir “négrifié” son armée et introduit la barbarie en Europe. »

Considéré au début comme un héros, Alfa Ndiaye finit par faire peur dans les rangs mêmes de l’armée française, si bien que ses chefs décident de le renvoyer à l’arrière. Si la folie continue d’affleurer dans ses pensées, ses propos et sa manière de voir le monde, le calme de l’hôpital de campagne lui permet de s’évader vers les terres de son enfance, vers l’Afrique. C’est là-bas qu’il a goûté brièvement à l’amour. C’est de là-bas qu’il a emporté des blessures, profondes, comme le souvenir d’une mère disparue.

« Alfa Ndiaye est un personnage partagé, il est le fruit des amours d’un paysan – symbole d’enracinement – et d’une femme peule, dans le mouvement, dans l’instabilité joyeuse. Il a cette faille en lui. » Une faille que la guerre des Blancs rend béante quand la mort de son frère l’ampute d’une partie de lui-même – une partie de trop.


Un homme discret

C’est une entrée en littérature fracassante : avant le succès de Frère d’âme, rares étaient ceux qui connaissaient le nom de David Diop. Enfin si, mais il s’agissait d’un homonyme, le poète sénégalais David Léon Mandessi Diop (1927-1960), décédé prématurément dans un accident d’avion. Né en 1966 à Paris, David Diop avait pourtant déjà publié, en 2012, un premier roman, 1889. L’attraction universelle, sur l’histoire d’une délégation partie de Saint-Louis du Sénégal pour aller assister à l’Exposition universelle de 1889, à Paris. « J’ai très peu écrit, raconte-t-il. J’étais avant tout préoccupé par mon travail universitaire. Mais j’ai toujours pensé à créer des œuvres de fiction. »

Élevé au Sénégal, passé par khâgne et hypokhâgne entre Toulouse et Paris, David Diop est le fils d’un ancien directeur du personnel de l’Office national de coopération et d’assistance pour le développement (Oncad), « entreprise d’État chargée d’approvisionner les agriculteurs sénégalais en semences d’arachide », et d’une mère au foyer. C’est d’elle essentiellement qu’il dit tenir sa passion pour les livres.

Une certaine image de l’homme noir

« Je suis certain d’avoir été influencé par ma mère, philosophe de formation, anthropologue, dit-il. Elle avait une bibliothèque très riche dans laquelle j’ai puisé allègrement. » Spécialiste de la littérature française du xviiie siècle, David Diop fait partie du Groupe de recherches sur les représentations européennes de l’Afrique aux XVIIe et XVIIIe siècles (Grrea XVII-XVIII), qui étudie la manière dont les Occidentaux ont contribué à construire une certaine image de l’homme noir. Il enseigne à l’université de Pau.

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