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Cet article est issu du dossier «Présidentielle en RDC : l'alternance, et après ?»

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Politique

RDC : comment l’opposition a sabordé l’accord de Genève pour un candidat commun

Martin Fayulu au téléphone après sa nomination comme candidat commun des ténors de l'opposition. © FABRICE COFFRINI/AFP

Conclu le 11 novembre, l’accord autour d’une candidature unique pour la présidentielle du 23 décembre aura tenu moins de vingt-quatre heures. Retour sur un fiasco.

  • Vendredi

Ce 9 novembre au matin, l’atmosphère est inhabituellement tendue aux abords de l’hôtel Warwick, près de la gare de Genève. C’est ici que la fondation Kofi Annan a invité les sept principaux leaders de l’opposition congolaise à venir discuter pour désigner un candidat commun en vue de la présidentielle du 23 décembre. Parmi eux, l’ex-gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi, l’ancien vice-président Jean-Pierre Bemba et l’ex-Premier ministre Adolphe Muzito, tous trois écartés du scrutin. Et les quatre opposants encore en lice : Martin Fayulu, Vital Kamerhe, Freddy Matungulu et Félix Tshisekedi.

Les voilà qui arrivent, par vagues successives, sur les bords du lac Léman. En guise de comité d’accueil, des « combattants » de la diaspora congolaise, favorables à Félix Tshisekedi, ont pris place devant l’établissement. Vital Kamerhe reçoit des insultes. Il en est quelque peu choqué. Les deux hommes sont les grands favoris du scrutin à venir, avec un avantage pour Tshisekedi, donné largement en tête par un récent sondage de l’institut congolais Berci et du Congo Research Group (CRG) de l’Université de New York.

Un point fait déjà l’objet de divergences : faut-il boycotter les élections si le pouvoir ne cède pas aux revendications sur la transparence du scrutin ?

À l’intérieur de l’hôtel, les discussions débutent sur les aspects les moins épineux : état du pays, stratégie pour y remédier… Un point fait toutefois déjà l’objet de divergences : faut-il boycotter les élections si le pouvoir ne cède pas aux revendications sur la transparence du scrutin ?

Tirage au sort rejeté

Voici des mois qu’elle accuse la commission électorale d’œuvrer à la victoire du candidat du pouvoir, Emmanuel Ramazani Shadary. Des mois qu’elle demande que les noms de 6 millions d’électeurs, inscrits sans recueil des données biométriques, soient barrés des listes électorales et que la fameuse machine à voter soit abandonnée. Félix Tshisekedi semble prêt à aller aux élections coûte que coûte alors que ses partenaires ont pour priorité l’obtention de concessions.

Les tractations pour la désignation d’un candidat commun commencent. Les quatre leaders encore en lice s’entretiennent avec Alan Doss, le président de la fondation Annan et, à ce titre, facilitateur des discussions. Ce Gallois connaît bien la politique congolaise et ses acteurs. De 2007 à 2010, il a été le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies en RD Congo.

Dans les discussions, les deux principaux prétendants s’entendent dire des choses désagréables. On reproche à Vital Kamerhe ses nombreux revirements passés et l’on met en doute la réalité des diplômes présentés par Félix Tshisekedi lors de sa candidature. Plusieurs craignent que cela ne fragilise le leader de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), et le place même à la merci de pressions du pouvoir. Freddy Matungulu suggère un tirage au sort. La proposition est immédiatement rejetée.


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  • Samedi

Les choses sérieuses commencent véritablement en fin de matinée. Les sept hommes laissent leurs délégations à l’hôtel et embarquent dans un bus, direction le siège de la fondation, à quelques minutes de là. Ils sont invités à se défaire de leurs téléphones avant de pénétrer dans la salle de réunion. Félix Tshisekedi opine. Tous craignent des fuites et, encore plus, un espionnage à distance.

Certains points font l’objet d’un consensus assez rapide, comme le nom donné à la coalition. La question de la stratégie est plus épineuse

Ils pourront à nouveau les utiliser à chacune des nombreuses pauses qui vont émailler cette journée marathon. Certains points font l’objet d’un consensus assez rapide, comme le nom donné à la coalition qu’ils s’apprêtent à former : Lamuka (« réveille-toi », en lingala). La question de la stratégie est plus épineuse.

Le boycott écarté

L’idée du boycott est finalement écartée. Personne ne veut prendre la responsabilité d’ouvrir un boulevard au pouvoir. Les grands partis ont aussi intérêt à participer, ne serait-ce que pour permettre à leurs partisans d’accéder aux très rémunérateurs mandats de députés à l’Assemblée. Il est en revanche convenu de continuer le combat pour obtenir la révision du fichier électoral et le retrait des machines à voter. Cela suppose un front uni derrière le candidat commun. Autre point d’accord : s’il gagne, le champion de l’opposition devra organiser dans deux ans un nouveau scrutin, réintégrant toute l’opposition dans le jeu politique.

De nouveaux oraux ont lieu. Chacun des quatre candidats encore en lice passe devant une sorte de « jury », composé du facilitateur et des trois autres leaders présents : Jean-Pierre Bemba, Adolphe Muzito et Moïse Katumbi. Minuit passe et aucun consensus ne se dessine. La suite des discussions est remise au lendemain.


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  • Dimanche

Les débats reprennent à la fondation, le 11 novembre en fin de matinée. Martin Fayulu, Freddy Matungulu, Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe ne parviennent à s’entendre que sur une répartition du pouvoir entre eux. Le vote devient inévitable. On commence par se mettre d’accord sur la méthodologie du scrutin. Un premier tour va être organisé entre les quatre candidats en lice : chacun disposera de deux voix et est invité à signer une lettre par laquelle il s’engage « sur l’honneur à respecter scrupuleusement toutes les dispositions de l’accord Lamuka » : « Si je ne respecte pas mes engagements, je mettrai fin à ma carrière politique et je serai soumis à l’opprobre de la Nation et à la sanction de mes pairs. »

Je me suis dit que l’engagement sur l’honneur pouvait être utile pour Vital Kamerhe, dont on connaît la versatilité

« À ce moment, j’ai estimé que ce document était inutile puisque nous avions tous déjà signé un accord, confie un des participants. Je ne pensais pas que quelqu’un pourrait revenir sur sa signature. » « Je me suis dit que cela pouvait être utile pour Vital Kamerhe, dont on connaît la versatilité », commente un autre.

Les quatre candidats sont réunis dans une pièce à part pour voter, par bulletin secret, et la facilitation passe relever les copies. Le résultat va sidérer l’assistance : Martin Fayulu et Freddy Matungulu, les deux outsiders, arrivent en tête. Les deux poids lourds se sont neutralisés. « Un choix par accident », confie l’un des sept leaders.

De g. à dr. : Jean-Pierre Bemba, Adolphe Muzito, le président de la fondation Kofi Annan Alan Doss, Martin Fayulu, Freddy Matungulu, Félix Tshisekedi, Moïse Katumbi et Vital Kamerhe le 11 novembre à Genève. © Fabrice COFFRINI/AFP

Victoire de Martin Fayulu

Moïse Katumbi, qui n’a pas visiblement pas anticipé ce scénario, prend la parole : ce choix ne convient pas, estime-t-il, car les deux hommes sont originaires de l’Ouest du pays. Il propose de repêcher quelqu’un de l’Est ou du Centre-Est. Tout le monde comprend alors qu’il plaide pour Félix Tshisekedi, son allié depuis trois ans. Mais à la surprise générale, Félix intervient lui-même pour demander la poursuite du processus dont il vient d’être exclu.

« Ni la facilitation ni nous-mêmes n’aurions de toute façon accédé à la requête de Moïse », tranche l’un des participants. Les leaders doivent alors départager les deux candidats encore en lice. Martin Fayulu ne l’emporte que d’une très courte tête : quatre voix contre trois pour Freddy Matungulu. Le petit poucet n’est pas passé loin de rafler la mise.

Les leaders de l’opposition ont choisi Fayulu, car ils savent que l’enjeu principal, c’est d’arriver à mobiliser le peuple pour obtenir des élections transparentes

Les dés sont jetés. Les autres participants sont appelés à choisir leur futur poste, en cas de victoire, lors de cette présidence qu’ils veulent transitoire : Jean-Pierre Bemba opte pour la Primature, Félix Tshisekedi pour la présidence du Sénat, Adolphe Muzito pour celle de l’Assemblée nationale, Freddy Matungulu pour le gouvernorat de la Banque centrale, et une vice-primature chargée de l’Économie et des Finances est proposée à Moïse Katumbi. Seul Vital Kamerhe se refuse à choisir (on lui avait suggéré la présidence de l’Assemblée nationale). « Il était très énervé et sous le choc », justifiera plus tard un de ses proches.

Néanmoins, la conférence de presse se tient. Mais qui va lire la déclaration finale ? Lydie Omanga, la conseillère de Vital Kamerhe ? Elle esquive. Delly Sesanga, proche de Moïse Katumbi ? Il préfère passer son tour et c’est Freddy Matungulu qui s’y colle. Sitôt l’annonce faite, la société civile affiche sa satisfaction. « Les leaders de l’opposition ont enfin dépassé leurs ego, croit pouvoir affirmer l’une de ses figures. Ils n’ont pas voulu boycotter pour ne pas ouvrir de boulevard à Kabila. Mais ils ont choisi Fayulu, qui est un combattant de terrain, car ils savent que l’enjeu principal, c’est d’arriver à mobiliser le peuple pour obtenir des élections transparentes. »


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Lundi

C’était sans compter la réaction des militants de l’UDPS. À Kinshasa, dès le 12 au matin, ils protestent contre le retrait de Félix Tshisekedi. Lors d’une scène surréaliste, le secrétaire général du parti, Jean-Marc Kabund, donne même quarante-huit heures à son chef, via les réseaux sociaux, pour qu’il revienne sur son engagement et se présente à la présidentielle.

À Paris, où il s’est rendu depuis Genève, Jean-Pierre Bemba est inquiet : « Je crains que Félix ne renonce, il n’est pas fiable. » De fait, le soir même, il renie sa parole pour écouter sa « base ». Vital Kamerhe qui, à la dernière minute, a décommandé un dîner chez Delly Sesanga à Paris, lui emboîte le pas. L’union de l’opposition n’aura tenu que vingt-quatre heures.

Ce sont des voyous ! lance Bemba

Parmi les leaders échaudés qui soutiennent encore Martin Fayulu, rares sont ceux qui croient en la sincérité du chef de l’UDPS. On l’imagine lié par des accords ou des compromissions secrètes avec le pouvoir de Kinshasa. « Ces accusations sont grotesques, proteste son fidèle conseiller, Gilbert Kankonde. Nous sommes le seul parti qui ne s’est jamais compromis avec le pouvoir. » À Bruxelles, tenu au lit par une légère grippe, Moïse Katumbi fait savoir par texto qu’il continue de soutenir Fayulu. Mais jusqu’à quand ? Bemba, lui, est amer : « Ce sont des voyous ! », lance-t-il.

Le psychodrame de Genève va, en tout cas, rendre quasi impossible toute nouvelle relation de confiance entre les cinq membres de l’opposition restés fidèles à Lamuka et leurs ex-alliés, qui ont décidé de faire cavalier seul. La présidentielle doit se tenir dans à peine plus d’un mois. Le pouvoir peut se frotter les mains.


Une médiation au pied levé

Jusque début novembre, c’est l’In Transformation Initiative (ITI), une ONG sud-africaine spécialiste de la résolution des conflits, qui prenait en charge la « facilitation » des discussions entre les opposants congolais. Les 24 et 25 octobre, elle avait réuni à Pretoria les délégations de chacun des sept leaders, qui s’étaient engagés à trouver un candidat commun avant le 15 novembre.

Après avoir envisagé un nouveau round de négociations à Conakry, ITI, confrontée à des problèmes logistiques et financiers, a dû jeter l’éponge. La fondation Kofi Annan a donc repris cette charge au pied levé, le 7 novembre. Il s’agissait de l’une des rares structures qui disposait d’assez de fonds et d’un siège dans un État – en l’occurrence la Suisse – qui acceptait d’accueillir une telle réunion. La fondation n’a donc eu que quarante-huit heures pour tout préparer. Outrée que Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe soient sortis de l’accord, elle a pris l’initiative, rare, de les mettre face à leurs contradictions en publiant leurs « lettres d’engagement » sur son site internet, le 13 novembre.

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