Politique

Maroc – Aïcha El Khattabi : « Armstrong, Hassan II et mon père »

Réservé aux abonnés | | Par - envoyé spécial à Casablanca
Mis à jour le 23 octobre 2019 à 20h44
Aïcha El Khattabi, fille Abdelkrim El Khattabi.

Aïcha El Khattabi, fille Abdelkrim El Khattabi. © Yassine Toumi

À près de 80 ans, la fille d’Abdelkrim partage volontiers ses souvenirs et ses opinions. Récemment, elle a plaidé la grâce des manifestants du Hirak auprès du roi. Rencontre.

« I touch your lips… » Dans un anglais parfait, Aïcha El Khattabi entonne du Louis Armstrong… « Imagine la tête du héros de la bataille d’Anoual quand sa fille lui a dit : je veux aller à l’école américaine pour apprendre l’anglais et comprendre la chanson Kiss of Fire. » La petite dernière d’Abdelkrim El Khattabi rit encore de son insolence adolescente. À près de 80 ans, la fille du guérillero rifain dit parfois qu’elle « perd la tête », mais elle n’a pas oublié les paroles de sa chanson préférée.

Aïcha est née sur l’île de La Réunion, où sa famille a été contrainte à l’exil par les Français en 1926. Elle se souvient à peine de cette fameuse nuit de 1947 durant laquelle son héros de père, embarqué vers la France, profite d’une escale dans le canal de Suez pour échapper aux colons et trouver asile en Égypte. « Je dormais, un homme me portait dans ses bras… », se remémore-t-elle, assise dans sa maison, à Casablanca, la « villa Anoual ». Du nom de cette ville du nord du Maroc où Abdelkrim humilia les Espagnols en 1921


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Rencontre avec Hassan II

À l’entrée, d’imposantes moukahlat (fusils à silex) encadrent des portraits du Rifain le plus célèbre du monde : « Le président Nasser était fan de mon père. Mais rien à voir avec Naguib. C’était le président Naguib qui frappait à notre porte au Caire et qui accompagnait mon père jusqu’à la chambre à coucher. » Aïcha sait que son géniteur, homme pieux et redoutable tacticien, fascine. Elle se lève pour nous tendre un tarbouche, typique de ceux portés par les figures du mouvement nationaliste : « Il le portait le soir. Vas-y, regarde. »

J’étais chez le mari de ma belle-sœur, le docteur El Khatib, très proche du roi. Celui-ci est entré, et alors que je me levais pour le saluer il m’a dit de rester assise. Il était très galant

Après son mariage avec Mustapha Boujibar – fils d’un fidèle soutien, notamment financier, de la cause d’Abdelkrim – et le décès de son père, Aïcha retourne au Maroc en 1964. Elle se souvient de sa première rencontre avec Hassan II. « J’étais chez le mari de ma belle-sœur, le docteur El Khatib, très proche du roi. Celui-ci est entré, et alors que je me levais pour le saluer il m’a dit de rester assise. Il était très galant. Ça m’a touché. Un de mes frères m’en a voulu. Il disait : « Tu oublies d’où tu viens ? Qui tu es ? » Mais, moi, je suis une dame, devant la galanterie, j’oublie l’Histoire. »

Elle le recroisera plusieurs fois, sur le green : « Il payait mes consommations au bar. Toutes. » D’autres membres de la famille El Khattabi se montrent plus méfiants, comme son frère Driss. Il se dit qu’Abdelkrim ne tenait pas Hassan II en haute estime. Et ce dernier se méfiait de la mémoire du guérillero anticolonial, fondateur d’une éphémère république.

La mémoire d’Abdelkrim, un sujet qui reste sensible

Ce qui n’empêchera pas Aïcha de se rapprocher d’une princesse et de rencontrer le successeur de Hassan II, le roi Mohammed VI. « Lui aussi est charmant », commente-t-elle. Sous ce nouveau règne, le débat sur le retour de la sépulture d’Abdelkrim, inhumé en Égypte, est rouvert. En 2005, Saïd, un frère d’Aïcha, est invité à en parler devant l’Instance Équité et Réconciliation (IER), créée en 2004 pour que les Marocains fassent la paix avec leur passé, et notamment avec la période Hassan II. En vain.

Il semble que la famille ne veuille pas créer trop de soucis aux autorités, qui savent qu’Abdelkrim est un symbole important pour le mouvement rifain

« C’est un sujet compliqué, les autorités ne semblent pas prêtes », souffle Aïcha. Une source qui a suivi le dossier explique : « Il semble que la famille ne veuille pas créer trop de soucis aux autorités, qui savent qu’Abdelkrim est un symbole important pour le mouvement rifain, pas commode et assez puissant… » La mémoire d’Abdelkrim reste un sujet sensible. Sous Mohammed VI, le guerrier a droit à des reconnaissances symboliques, notamment une avenue centrale de Marrakech. De son côté, le roi s’assure que les descendants du « Lion » ne connaissent pas de problèmes financiers.

En parallèle, des historiens rendent visite à Aïcha. Le plus souvent étrangers, comme l’Espagnole Maria Rosa de Madariaga, ou proches de l’opposition, comme Zakya Daoud ou Maâti Monjib. Abdelkrim redevient un emblème entre 2017 et 2018, quand son portrait est brandi dans le stade de football de Tétouan ou dans les rues d’Al Hoceima.


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Une figure historique toujours inspirante

Le Hirak bat son plein dans le nord du Maroc. Islamistes, gauchistes et berbéristes apprécient cette figure historique, un authentique Marocain, symbole de l’indépendance, qui s’est construit loin de Rabat, de Casablanca ou des villes impériales. Aïcha El Khattabi suit de près le mouvement. Elle prend sa plume et écrit au monarque après que de jeunes manifestants ont été condamnés à des peines de prison ferme. Trop sévères, juge-t-elle.

C’est Mansouri Ben Ali, membre du cabinet royal, originaire de la région de Nador, dans le Rif oriental, qui passe le message. Dans la foulée, la fille du héros rifain est reçue par le roi au palais Marshan, à Tanger. « Il m’a tendu les mains pour m’aider à monter les marches vers lui, je suis à cheval sur la galanterie », insiste-t-elle. La conversation a-t-elle pesé ? À la suite des multiples appels à la clémence, Mohammed VI a gracié 188 prisonniers du Hirak en août. D’autres sont toujours derrière les barreaux.

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