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Politique

Algérie : et si Abdelaziz Bouteflika renonçait ?

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 17h28
Une affiche de Bouteflika sur un arrêt de bus, place la grande poste Alger,  Alger le 13 novembre 2018

Une affiche de Bouteflika sur un arrêt de bus, place la grande poste Alger, Alger le 13 novembre 2018 © Louiza AMMI pour ja

Ses proches assurent que, malgré son état, le président Abdelaziz Bouteflika sera candidat à sa succession. Mais si, à six mois de la présidentielle et une fois de plus, il surprenait tout le monde ? Plusieurs scénarios seraient alors possibles.

C’est une confidence faite par Mohamed-Cherif Messaadia, cacique parmi les caciques du FLN, à son cardiologue au début des années 2000, et que le temps ne dément pas : « Bouteflika, c’est d’El Mouradia à El Alia [cimetière de la banlieue d’Alger où sont enterrés les dignitaires du régime] sans escale. Personne ne le délogera. » La formule est savoureuse. Près de deux décennies plus tard, elle confine à la divination. La prophétie se vérifie davantage encore, maintenant que l’option d’un cinquième mandat sonne comme une évidence pour les soutiens politiques d’Abdelaziz Bouteflika, toujours en poste, quand Mohamed-Cherif Messaadia lui s’est éteint en 2002…


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« Ma maîtresse, c’est le pouvoir. J’ai trop fait pour sa conquête pour me la laisser ravir ou souffrir même qu’on la convoite. Quoi que vous disiez que le pouvoir m’est venu de lui-même, je sais ce qu’il m’a coûté de peines, de veilles et de combinaisons. » La confession est de Napoléon Bonaparte, en novembre 1804, quelques semaines avant son sacre. Abdelaziz Bouteflika aurait pu la faire sienne, lui qui cite parfois l’empereur français.

Un mandat à vie ?

Au crépuscule de son existence, reclus dans sa résidence médicalisée de Zeralda, très éprouvé par les séquelles de sa maladie dont les images diffusées le 1er novembre n’ont rien caché, quel dernier souhait lui reste-il ? « Finir comme Boumédiène, répond l’une de ses connaissances. Le cercueil transporté sur un char de l’armée, des funérailles nationales et les hommages de la nation et de l’étranger. » Mourir en tant que président en exercice.

Depuis sa prise de pouvoir en 1999, il aura tout fait, tout calculé pour durer. Autant dire que la probabilité qu’il renonce de son propre chef à se représenter en avril prochain est proche de zéro. Et ce n’est faire preuve ni de cynisme ni de sarcasme que de dire que seul le cycle naturel de la vie mettra un terme à sa présidence. Ainsi, un nouveau mandat ne serait pas le cinquième, mais un mandat à vie. Ses partisans ne disent pas autre chose quand ils parlent de « poursuivre sa mission ».

Sur ses intentions, Bouteflika ne lèvera pas le mystère de sitôt. « Si vous êtes en bonne santé, avril c’est demain. Si vous êtes malade, cela semble loin », glisse un politique, comme pour justifier que la décision soit prise dans les dernières longueurs. Par le passé, et pour des considérations stratégiques, le raïs s’était aussi déclaré au dernier moment, laissant le marigot politique supputer et tenter de décrypter les oracles. Brouiller les pistes, en lancer de fausses, faire durer le suspense pour désespérer les prétendants, prêcher le faux pour débusquer d’éventuels déloyaux et félons…

Il n’est pas dans la tradition des présidents à vie de désigner un dauphin ou de songer à leur propre succession

Bouteflika a toujours fait de la politique comme d’autres jouent la comédie. Deux personnalités, qui lui avaient rendu visite à Zeralda au début de 2014, peuvent en témoigner. À la première, le président a fait croire qu’il n’avait encore rien décidé. À la seconde, il a signifié que son état de santé ne lui permettait pas de rempiler pour un nouveau bail au palais d’El Mouradia. Optera-t-il pour le même modus operandi en 2019 ? Et si, contre toute attente, Bouteflika partait ? Politique-fiction pour ses proches. « Il peut rester encore dix ans. En tout cas, je l’espère », assène l’un d’eux.

L’Algérie n’a pas de plan B pour la succession de Bouteflika, et Dieu seul sait ce qui se passera, résume Abdelaziz Ziari, ex-président de l’Assemblée nationale. « Il n’est pas dans la tradition des présidents à vie de désigner un dauphin ou de songer à leur propre succession. Bouteflika fera pareil, prédit-il. Il partira en laissant tout le monde en plan. » L’intéressé lui-même l’affirmait à l’un de ses visiteurs à l’hiver 2014 : « Je n’ai pas de favori… » « La question n’est plus le cinquième mandat, mais la succession. Et ce qui nous importe plus que tout, c’est la stabilité », insiste un diplomate européen en poste à Alger. L’incertitude inquiète les chancelleries occidentales.

Saïd, candidat de substitution ou par défaut ?

Faute d’un plan B, Saïd Bouteflika, 60 ans, ferait-il un candidat de substitution ou par défaut ? L’idée, farfelue, qu’il prenne la place de son aîné a souvent été avancée. Mais, le régime algérien n’étant ni héréditaire ni monarchique, le cadet de la fratrie a bien peu de chances de succéder à Abdelaziz, même si la loi ne lui interdit pas formellement de concourir aux élections. L’intéressé préfère d’ailleurs l’ombre à la lumière. Il pourrait cependant être l’ordonnateur de la succession.

Président par procuration ou par défaut depuis l’AVC de son frère, il s’est imposé comme seul interlocuteur entre ce dernier et les institutions. Dans le secret de Zeralda, nombreux sont ceux qui le soupçonnent de prendre des décisions à l’insu même du chef de l’État. Impossible à vérifier : le culte de l’omerta et de la confidentialité est la clé de voûte de cette gouvernance. Saïd Bouteflika a en tout cas toutes les cartes en main. Ou presque.


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Car si des hommes d’affaires lui doivent leur ascension, des ministres et gradés de l’armée leur promotion et des politiques leur carrière, Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée et vice-ministre de la Défense, lui, ne lui doit rien. De notoriété publique, les deux hommes sont comme chiens et chats. « Gaïd a juré loyauté à Abdelaziz et non à Saïd », rappelle un accoutumé des palais de la République.

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Saïd est devenu fou. Il souhaite contrôler le prochain président comme il contrôle son frère, glisse un partisan du chef d’état-major

Dans ce théâtre d’ombres, certains prédisent une fin de match par KO technique entre le frère cadet et le chef d’état-major de l’armée. Ce dernier serait écarté dans le sillage des purges qui touchent l’armée depuis le début de l’été. Peu importe alors le nom du successeur d’Abdelaziz Bouteflika, celui-ci présidera au nom de la continuité en sauvegardant les intérêts particuliers des uns et des autres. Scénario idéal pour les partisans et courtisans de l’actuel chef de l’État, qui murmurent, dans le secret des villas d’Alger, qu’Ahmed Gaïd Salah aurait en outre des problèmes d’ordre familial à régler.

« Saïd est devenu fou. Il souhaite contrôler le prochain président comme il contrôle son frère, glisse un partisan du chef d’état-major. S’il pense y parvenir, c’est qu’il a vraiment fondu un câble. » Pour le général-major à la retraite Ali Ghediri, ce scénario de la continuité et de la stabilité est mortel pour le pays. « Les retombées d’une telle approche ne peuvent être que dévastatrices tant elles portent en elles les germes du désordre et de la désunion, qu’aucune force, quelle qu’elle soit, ne serait en mesure de contenir, écrit-il dans El Watan, dans une inhabituelle dérogation à son devoir de réserve. Elle serait suicidaire aussi bien pour les individus que pour l’État et la nation. »

L'ancien président algérien Abdelaziz Bouteflika lors de sa réélection le 10 avril 2009, conduit par son petit frère Saïd.

L'ancien président algérien Abdelaziz Bouteflika lors de sa réélection le 10 avril 2009, conduit par son petit frère Saïd. © AP/SIPA

Concentration des pouvoirs

Les amis de Gaïd Salah disent que celui-ci a un plan en cas de défection de Bouteflika. Sa fidélité à ce dernier ne pouvant être prise à défaut, l’imposant général martèle que l’armée reste républicaine et qu’elle n’interfère pas en politique. Sauf qu’en temps de crise, comme ce fut le cas au moment de la mort de Boumédiène en 1978, ou des démissions de Chadli Bendjedid en 1992 et de Liamine Zeroual en 1998, l’institution militaire intervient directement pour trancher la question tout en mettant les formes. Rien n’exclut un tel scénario si la succession de Bouteflika se déroulait dans un désordre et une confusion qui menaceraient la paix sociale.

L’hypothèse que l’armée joue un rôle majeur dans les prochains mois est d’autant plus vraisemblable qu’elle parle aujourd’hui d’une seule voix, alors qu’elle fonctionnait avec un système de collégialité entre une poignée de généraux influents à la fin des années 1990, lorsqu’Abdelaziz Bouteflika revenait aux affaires. Les mues opérées dans les commandements militaires au cours des derniers mois ont renforcé les pouvoirs de son chef qui contrôle désormais l’état-major, les forces terrestres et navales, les chefs de régions militaires, la police, la gendarmerie sans parler des services de renseignements, organiquement reliés à son ministère.

À moins d’une surprise, ce dont Bouteflika est coutumier, Ahmed Gaïd Salah est l’homme qui compte le plus à Alger. D’aucuns jurent l’avoir entendu dire que le choix du prochain président ne se fera pas sans lui. Avant cela, le chef de l’État actuel veillera à mettre sa famille à l’abri. La manière brutale avec laquelle celle-ci a été malmenée quand il a quitté le giron du pouvoir après la mort de Boumédiène reste encore un traumatisme dans l’esprit des Bouteflika.

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