Enquête

Sciences et maths : le déficit de professionnels constitue un frein au développement de l’Afrique

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L’Afrique ne forme pas assez de scientifiques, de mathématiciens et d’ingénieurs, ce qui constitue un frein à son développement. Comment remédier au problème ?

La désaffection des étudiants pour les mathématiques ou la physique, on la constate d’abord dans les chiffres. Dans son rapport 2017, la Fondation pour le renforcement des capacités en Afrique (ACBF), une agence spécialisée de l’Union africaine, estime que le continent présente « un déficit de 4,3 millions d’ingénieurs et de 1,6 million de scientifiques et de chercheurs agricoles » – ce qui, naturellement, constitue un frein à son développement. La cause de ce phénomène est clairement identifiée par le rapport : « Plus de 80 % des étudiants sont actuellement inscrits en sciences sociales et en sciences humaines. Ils s’intéressent très peu aux disciplines liées à la science, à la technologie et à l’ingénierie. »

Les sciences et les maths seraient-elles devenues des repoussoirs ? À en croire Ludovic Rifford, professeur à l’université française Sophia-Antipolis (Alpes-Maritimes) et président du Centre international de mathématiques pures et appliquées (Cimpa), cette désaffection est mondiale. « Je ne sais pas trop l’expliquer, commente-t-il. Beaucoup sont sans doute davantage attirés par le business. Faire une carrière en maths, obtenir un poste à l’université, c’est difficile, particulièrement pour nos collègues africains. Faire une thèse de maths en Afrique, c’est un combat, surtout si vous avez une famille à nourrir. »

Le rôle des mathématiques

Paradoxalement, lorsqu’on s’intéresse à la science en Afrique, aux initiatives récentes, aux centres d’excellence nationaux ou régionaux, ce sont souvent des noms de mathématiciens ou d’institutions enseignant cette discipline qui viennent à l’esprit.

On songe bien sûr au Sud-Africain Neil Turok, fondateur de l’African Institute for Mathematical Sciences (Aims), qui essaime dans un nombre croissant de pays du continent et se trouve être à l’origine de la très médiatique Next Einstein Initiative. On pense aussi au mathématicien et homme politique français Cédric Villani, très impliqué auprès de l’Aims, au Nigérian Hallowed Olaoluwa, qui poursuit ses recherches à Harvard, au Burkinabè Stanislas Ouaro…


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Tous insistent sur l’importance des mathématiques, sur le rôle qu’elles peuvent jouer dans le développement de l’Afrique. Une idée partagée par le rapport de l’ACBF, qui conseille de mettre l’accent sur l’enseignement des maths et de l’ingénierie afin de « constituer une masse critique de ressources humaines éduquées » de laquelle émergera « la prochaine génération d’innovateurs, d’entrepreneurs et de scientifiques ».

En Afrique, écrivait Turok dès 2016, étudier les maths est souvent considéré comme le choix de s’enfermer dans une tour d’ivoire

Peine perdue, les amphis restent à moitié vides, et l’image des maths ne s’améliore pas vraiment. Cette discipline reste perçue comme difficile, austère, abstraite. « En Afrique, écrivait Turok dès 2016, étudier les maths est souvent considéré comme le choix de s’enfermer dans une tour d’ivoire. » Hallowed Olaoluwa acquiesce. Chaque fois qu’il plaide en faveur de sa matière de prédilection, on lui rétorque immuablement : « En quoi est-ce utile ? Sur quelles applications cela peut-il déboucher ? »

Si l’Afrique reste consommatrice, et non productrice, des technologies dont elle a besoin, elle restera sous-développée et sous le contrôle de l’étranger

En vase clos

Ce soupçon d’inutilité ressemble fort à celui qui pèse sur la recherche fondamentale, souvent accusée, par opposition aux sciences appliquées ou à la recherche et développement, de fonctionner en vase clos. Physicien et mathématicien à l’université d’Orsay (près de Paris), membre de l’Aims et président de l’Association pour la promotion scientifique de l’Afrique (Apsa), Vincent Rivasseau balaie l’objection : « La science fondamentale, ce sont les applications de demain. Par exemple, les nombres premiers ont longtemps été considérés comme quelque chose de très, très abstrait. Mais aujourd’hui, tous les dispositifs de cryptage des communications y ont recours ! » « Si l’Afrique reste consommatrice, et non productrice, des technologies dont elle a besoin, elle restera sous-développée et sous le contrôle de l’étranger », tranche Turok.

Modélisations

Nombre de scientifiques le disent : les maths permettent d’appréhender, et parfois de résoudre, la plupart des problèmes auxquels l’Afrique est confrontée. Ces problèmes, estime Villani, sont même « intrinsèquement mathématiques ». Sans les maths, comment développer des technologies modernes dans les domaines des télécoms, des satellites, de la médecine, de l’épidémiologie, de l’urbanisme ou même de l’organisation du travail ?

Bon nombre de ces problèmes sont mathématiques dans leur structure comme dans leur dynamique

Peuvent-elles aider à réduire la pauvreté, les maladies, les difficultés d’accès à l’eau, à l’alimentation et à l’énergie ? « Bon nombre de ces problèmes sont mathématiques dans leur structure comme dans leur dynamique », estime le Camerounais Wilfred Ndifon, qui, après un doctorat à Princeton, enseigne au Ghana, en Afrique du Sud et au Canada. Comme ses confrères, il est convaincu que les maths peuvent à tout le moins être utilisées pour créer des modélisations et développer des algorithmes utiles à la résolution des difficultés rencontrées sur le terrain.

Emballement inconsidéré de spécialistes ? Certains ne sont pas loin de le penser : à les en croire, jamais un algorithme ne permettra de remplir un estomac ou de vacciner un enfant ! Vincent Rivasseau nuance donc quelque peu les propos de ses collègues : « Je suis tout à fait d’accord avec Turok et Villani, mais je serai sans doute moins lyrique. Les maths ne sont peut-être pas la clé de tout, mais elles sont quand même le langage de la nature, un langage universel. Sans elles, vous vous condamnez à rester dans l’empirique. Prenez le développement urbain. En recourant aux maths, vous vous donnez la possibilité de quantifier des flots, de calculer, par exemple, combien de personnes ou de véhicules vont passer à tel endroit, ce qui vous permettra de dimensionner les infrastructures. Le résultat obtenu sera forcément plus opérationnel. »

Où en est la formation des matheux ?

Dernière question : en admettant que les maths aient en effet un rôle majeur à jouer dans le développement du continent, où en est la formation des matheux ? Sont-ils assez nombreux, et leur niveau est-il suffisant ? Sur le premier point, la réponse est clairement négative. Et, sur le second, plus nuancée. On entend souvent dire que les maths ne sont, chez nous, pas très bien enseignées. Que, dans les établissements primaires et secondaires notamment, le « par cœur » serait privilégié au détriment de l’analyse critique. Les témoignages que Jeune Afrique a recueillis contredisent cette idée, au moins dans la partie occidentale du continent.

Nous avons interrogé le Sénégalais Cheikh Latyr Fall, actuellement doctorant au Québec, le Béninois Tite Yokossi, diplômé du Massachusetts Institute of Technology (MIT) après être passé par un grand lycée parisien, et un autre Sénégalais, Mamadou Ndao, un ancien de l’EDHEC Business School. Tous s’accordent à dire que, lorsqu’ils ont débarqué en classe préparatoire ou à l’université, ils n’ont eu aucun problème de niveau, bien au contraire. « À la fac, le niveau était à peu près celui que j’avais en seconde », se souvient Ndao, tandis que Fall, passé par le prytanée militaire de Saint-Louis, s’amuse : « En première année à Montpellier, mon prof de physique voulait savoir si j’avais déjà assisté à ses cours et de quelle école je venais. »

Ces propos n’étonnent nullement le Français Ludovic Rifford : « En Afrique, estime-t-il, certains pays enseignent le programme qui était celui de la France il y a dix ou vingt ans. Or, chez nous, le niveau a baissé. Quand ils arrivent ici, leurs connaissances sont donc supérieures. C’est vrai pour le Bénin, le Sénégal, mais aussi des pays comme la Roumanie. » Aux étudiants africains de profiter au mieux de ce décalage.

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