Livres

Littérature : Fouad Laroui, vers l’infini et au-delà

Fouad Laroui est l'auteur d'une douzaine de romans.

Fouad Laroui est l'auteur d'une douzaine de romans. © DR

Romancier prolifique, notre collaborateur Fouad Laroui est aussi un fou de mathématiques. Dans son dernier ouvrage, il s’attache à nous faire partager cette passion à travers un récit particulièrement vivant.

Problème : soit Fouad Laroui, auteur de romans multiprimés, dont Une année chez les Français, Les Tribulations du dernier Sijilmassi, L’Insoumise de la porte de Flandre… Soit le même Fouad Laroui, essayiste, poète, nouvelliste récompensé en 2013 par le prix Goncourt de la nouvelle avec L’Étrange Affaire du pantalon de Dassoukine. Admettons que son dernier livre s’appelle Dieu, les mathématiques, la folie, que pouvons-nous en conclure sur l’écrivain maroco-néerlandais ?

Fous géniaux

Les 270 pages de cet essai passionnant démontrent une nouvelle fois les talents multiples de l’auteur de chroniques qui réjouissent les lecteurs de Jeune Afrique depuis des années. À la fois romancier quand il raconte avec esprit les parcours des grands mathématiciens, didacticien quand il décortique les grands théorèmes, philosophe quand il aborde les questions de la foi et de Dieu, poète quand il met à l’honneur l’imagination des fous géniaux, Fouad Laroui ferait presque oublier qu’il est aussi ingénieur des Ponts et Chaussées, tant son livre est à l’opposé du caractère abscons que l’on prête aux mathématiques : il se dévore comme ses romans.

Comment Fouad Laroui s’y prend-il pour rendre les mathématiques accessibles, pour les initiés comme pour les non-initiés ? En les incarnant : « Je dirais que, dans toutes les disciplines, il faut passer par le visage (quand on l’a) et la biographie de ceux et celles qui les ont faites. Cela les rend vivantes, et on comprend mieux leur évolution. Même des anecdotes qui semblent triviales peuvent être révélatrices à cet égard. »

Selon Galilée, la vie est une « errance vaine dans un labyrinthe obscur » quand on ne comprend pas le langage mathématique

En plus des mathématiciens, c’est aux équations elles-mêmes qu’il parvient à donner vie : « Au-delà des chiffres, il y a le rapport des mathématiques avec le monde qui nous entoure, qui est bien réel, lui. Galilée disait que celui-ci est écrit en langage mathématique et que, si on ne connaît pas ce langage, la vie n’est qu’une « errance vaine dans un labyrinthe obscur ». Belle formule… Il s’agit en fait de l’essence même du monde. C’est bien plus que des chiffres. »


>>> À LIRE – [Tribune] Les fous sont au pouvoir


À l’origine de ce projet, une « commande » de son professeur de lycée répondant à la question du jeune Fouad demandant pourquoi certains grands mathématiciens sombrent dans la folie. La réponse est structurée en trois parties qui développent comment, à travers la quête de l’infini, la recherche de la structure logico-mathématique du monde et l’exploration de l’au-delà du monde, les mathématiciens se sont tour à tour « mesurés » à Dieu, ont essayé d’« être Dieu » et comment ils ont « dépassé » Dieu à travers le formalisme.

La métaphysique est un domaine dans lequel il n’y a ni chiffres ni démonstrations. La foi appartient à ce domaine. »

Le rationnel peut-il conduire à l’irrationnel ? « Oui, c’est bien ce qu’avait noté cet amateur de paradoxes qu’était G. K. Chesterton : « C’est la logique qui rend fou. » Ou, comme l’exprime le dicton populaire : « Rien n’est pire que la folie du sage. » Disons qu’il y a un domaine dans lequel la raison et la logique s’appliquent et font des merveilles. Mais il ne faut pas en sortir : au-delà, la folie guette. Il n’est pas anodin que le mot métaphysique signifie « au-delà de la physique, de la nature ». C’est un domaine dans lequel il n’y a ni chiffres ni démonstrations. La foi appartient à ce domaine pour lequel le silence devrait être la règle d’or. »

Double vérité

Dans cette longue quête vers l’infini et son au-delà, les mathématiciens se sont souvent heurtés aux Églises. La religion est-elle un frein ou un moteur ? Pour Laroui, « tout dépend de l’attitude de celui qui s’y adonne. La meilleure attitude me semble être celle de Louis Pasteur, qui était catholique pratiquant mais qui traçait une ligne de démarcation stricte entre le laboratoire où l’on travaille et l’oratoire où l’on prie. Il disait aussi : « Je dépose ma foi à l’entrée du laboratoire. » Cette attitude présuppose la théorie de la double vérité d’Ibn Rochd [NDLR : nom arabe d’Averroès, lequel a écrit que « la vérité ne peut pas contredire la vérité », ce que Fouad Laroui reformule en ces termes : « Il faut accepter les résultats scientifiques même quand ils semblent contredire la révélation »].


>>> À LIRE – Averroès et Maïmonide mènent l’enquête


En revanche, celui qui veut mélanger les deux est mal parti. Si Darwin était resté anglican (il avait perdu la foi après la mort d’un de ses enfants) et qu’il eût voulu soumettre ses recherches aux dogmes de son Église, il n’aurait certainement rien publié. Et c’est Wallace qui serait devenu le père de la théorie de l’évolution… »

Les mathématiques peuvent devenir un pont entre les cultures

Libérées de ces résistances, les mathématiques peuvent devenir un pont entre les cultures : « Certainement, mais il ne faut pas s’arrêter aux théorèmes, il faut réfléchir à la démarche scientifique, faire de l’histoire et de l’épistémologie. Et là, on s’aperçoit qu’au-delà des cultures il y a l’aventure de l’espèce humaine, qui est une. C’est cela qui nous unit. »

Quand on demande à Fouad Laroui quel mathématicien il aurait aimé être, il répond : « Henri Poincaré, parce qu’il était totalement polyvalent. » Un adjectif taillé sur mesure pour celui qui ajoute qu’il aurait aimé démontrer le théorème dit « des quatre couleurs », pour la beauté de l’appellation. Ce qu’il réalise – et même dépasse – en donnant mille belles couleurs aux mathématiques. CQFD.


Extrait

« Je me souviens en particulier d’un professeur du lycée Lyautey de Casablanca, M. D., qui nous initia à l’aspect ludique des mathématiques […].

Eh bien, c’est ce professeur bien avisé qui nous dit un jour, l’air rêveur :

— C’est étonnant, la plupart des grands mathématiciens étaient un peu fous… ou carrément fous à lier.

Bien qu’étant alors d’une timidité maladive, je ne pus m’empêcher de crier :

— Pourquoi ?

Oui, je l’avais crié, pas demandé… Surpris, M. D. fronça les sourcils.

— Pourquoi, pourquoi… Vous en avez de bonnes, vous… On n’en sait rien, au fond !

Puis un sourire que je ne peux m’empêcher de qualifier de sardonique avait éclairé son visage.

— Eh bien, vous nous l’expliquerez un jour, mon jeune ami. Nous comptons sur vous. Ne nous décevez pas ! »

Dieu, les mathématiques, la folie, de Fouad Laroui, Robert Laffont, 270 pages, 19 euros

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte