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Littérature – Henri Lopes : « Au Congo, le français est l’antidote au tribalisme »

Henri Lopes à Paris 17 octobre 2018 © Bruno Levy pour JA

Écrivain, diplomate, ancien candidat à la direction de l’Organisation internationale de la francophonie, le Congolais revient sur son parcours avec un livre somme, « Il est déjà demain ».

S’il n’est pas certain que son autobiographie, Il est déjà demain, soit son dernier ouvrage, le politique et diplomate congolais Henri Lopes dit avoir ressenti le besoin de se démasquer, d’avancer à visage découvert. À visage découvert ? On en doute un brin. Qui est ce métis congolais de 81 ans qui a poursuivi, sans heurt, son petit bonhomme de chemin au sein de l’appareil d’État congolais au point de finir ambassadeur du Congo à Paris jusqu’en 2015 ?

Les grandes révélations y sont rares, et les omissions nombreuses

Un animal politique, assurément. Un homme de culture, sans aucun doute. Un romancier, c’est incontestable. D’autres questions, moins évidentes, fusent. Mais les réponses ne nous sont pas forcément données à la lecture de ces Mémoires couchés sur 500 pages. Les grandes révélations y sont rares, et les omissions nombreuses. Alors, avec lui, on a encore creusé. Il en résulte qu’Henri Lopes, qui vit désormais en région parisienne, jongle encore avec les non-dits et n’a pas tout à fait quitté le chemin de la diplomatie.

Jeune Afrique : La question du métissage traverse toute votre oeuvre. Être métis, est-ce une bénédiction ou une malédiction ?

Henri Lopes : J’aurais tendance à dire l’une et l’autre. Le métissage était, pour la génération de mes parents comme pour la mienne, quelque chose de douloureux. Pourquoi ? Parce que le métis est celui qui, dans la salle de classe ou la cour de récréation, est différent des autres. C’est un peu l’albinos du coin. Cette partie douloureuse, je l’utilise pour commencer le récit en évoquant le moment où, dans votre propre pays, on met en doute vos origines.

Mais le métissage est aussi une richesse, peut-être une bénédiction. Je considère aujourd’hui qu’il n’a rien à voir avec la couleur de la peau. Il y a des métis de couleur de peau blanche et des métis de couleur de peau noire. C’est une question de culture.

Lorsque ça va mal et que l’on cherche une tête de Turc, le métis peut être celui qui est pointé du doigt

Et vis-à-vis de votre carrière politique ?

Étudiant, j’ai hésité à m’engager à la Feanf [Fédération des étudiants d’Afrique noire en France] parce que j’étais métis. De ce point de vue, mes camarades de l’Afrique occidentale étaient plus ouverts que ceux de l’Afrique centrale. Ils me disaient : « Mais qu’est-ce que tu racontes ? Il n’y a pas de problème métis. » Quant à ma carrière, je dirais que, lorsque ça va mal et que l’on cherche une tête de Turc, le métis peut être celui qui est pointé du doigt. Dans un pays qui se décolonise, votre couleur se rapproche de celle du colon, alors on se demande si vous avez bien votre place ici.

Quelle est votre oeuvre la plus réussie ?

Les romans sont, pour un écrivain, comme ses enfants. Il les défend tous, même quand il y en a un de bossu. Mais la tendance est de penser que le dernier est le plus achevé. Parce que l’on peut dire que le livre précédent était le brouillon de celui qui vient.

Les écrivains sont comme des fleurs : nous sommes un bouquet. Personne ne ressemble à l’autre

Dans Il est déjà demain, vous apparaissez comme un pur diplomate, à distance des événements…

Je ne voulais pas écrire une apologie de ma personne. Cela m’a conduit à avoir cette attitude de froideur pour laisser le lecteur découvrir et penser ce qu’il voudra.

Le Congo nous a donné de grandes voix littéraires. Aujourd’hui, on peut aisément citer Emmanuel Dongala, Julien Mabiala Bissila ou Alain Mabanckou, lequel jouit d’une renommée internationale. Qu’en pensez-vous ?

(Rires.) J’ai un principe. Si ce n’est pas pour saluer une réussite, je n’évalue pas mes compatriotes écrivains. En cas de réussite, je m’en réjouis et je les félicite. C’est comme dans une équipe de football. Tout le monde se réjouit autour de celui qui a marqué le but. Alain Mabanckou a eu le prix Renaudot, Emmanuel Dongala n’a pas eu de prix de la même envergure, mais c’est pour moi l’une des grandes plumes de la littérature congolaise. Les écrivains sont comme des fleurs. Nous sommes un bouquet. Personne ne ressemble à l’autre.


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Vous écrivez que Marien Ngouabi a laissé un bon souvenir aux Congolais.

Ce sur quoi tout le monde est d’accord, c’est que Marien Ngouabi était un « pur ». Il n’a pas cherché à s’enrichir grâce au pouvoir. Il essayait d’être le plus honnête possible. Quand Bernard Kolélas est condamné à mort et que l’on pense qu’il va être exécuté, Marien Ngouabi s’y oppose.

Après la tentative de putsch du 22 février 1972, il décide encore que les condamnés à mort ne seront pas exécutés. Il nous donnait un bon exemple, mais l’homme avait des limites. Il n’était pas marxiste de formation et avait l’attitude des nouveaux convertis en voulant se montrer plus marxiste que les autres. Il était aussi un peu brouillon et surprenait tout le monde. Ce défaut était le revers d’une qualité. Il voulait être près du peuple, pas prisonnier des cadors que nous étions. Il me fait penser à Thomas Sankara.

Archives Jeune Afrique-REA

Dans votre livre, vous ne parlez pas de Denis Sassou Nguesso à partir du moment où il arrive au pouvoir. Pourquoi ?

Je savais qu’on me le reprocherait. J’ai travaillé avec lui jusqu’à ce que je quitte l’ambassade. Je suis donc obligé de respecter un devoir de réserve. Il y avait deux manières de parler de lui dans cet ouvrage. Soit d’en faire une apologie, ce qui n’aurait pas été crédible, soit de prendre du recul et d’émettre des critiques, alors que je viens à peine de quitter son équipe. J’ai pris le risque de ne pas parler de lui. Nous entretenons des relations très cordiales et amicales. Il m’est arrivé, et cela à plusieurs reprises, d’avoir des désaccords profonds avec lui, mais cela appartient à mon jardin secret.

Quel regard portez-vous sur la politique congolaise ?

Je crois que nous pourrions faire mieux… Cela dit, il y a quelque chose que l’on cache ou qui n’apparaît pas. Il s’agit de tout le travail qui a été fait, dans le pays, de 1998 jusqu’à aujourd’hui, en matière d’infrastructures.

Lorsque j’étais au pouvoir, je n’étais pas un homme d’appareil

Comment expliquez-vous votre longévité au sein des hautes sphères du pouvoir ?

J’ai deux explications. La première, c’est que je n’étais pas un homme d’appareil. J’ai voulu être un soldat de mon pays dans la période de construction nationale. C’est dans l’exercice du pouvoir que je me suis aperçu que, même si j’avais adhéré à un parti, je n’ai jamais cherché à créer une équipe autour de moi. Je crois que c’est cela qui explique que l’on ne me jugeait pas dangereux. La seconde raison, c’est la chance…


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En tant qu’ambassadeur du Congo, vous avez dû gérer des affaires sensibles. Notamment l’affaire des « disparus du Beach ».

J’ai donné mon opinion à qui de droit. Je ne sais pas toute la vérité. Je regrette que des gens aient été sacrifiés, alors que, comme l’aurait dit Marien Ngouabi, ils avaient levé le drapeau blanc. Je crois qu’ils ont été victimes de personnes zélées, trop zélées.

Au Congo, an a tendance à se regrouper en tribus, les uns pour dominer, les autres pour se protéger. C’est à la racine du mal

Selon vous, quel est le problème essentiel du Congo ?

Le tribalisme. On a tendance à se regrouper en tribus, les uns pour dominer, les autres pour se protéger. C’est à la racine du mal. Je pense que l’on pourrait aisément le surmonter grâce à la langue française. Il y a quarante langues au Congo pour 4 millions d’habitants. En parlant français, nous sommes tous sur le même terrain. Et puis, il y a, comme dans la plupart de nos pays d’Afrique, un manque de culture générale des cadres et des technocrates. Ils ne lisent pas. Vous avez aujourd’hui de farouches défenseurs de Sony Labou Tansi qui ne l’ont jamais lu !


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Vous avez été candidat à deux reprises au poste de secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), en 2002 et en 2014. Comment avez-vous vécu ces échecs ?

Je les ai vécus très durement. Je pensais réellement avoir le profil, mais il n’y avait pas vraiment d’élection. Il s’agissait de petits arrangements. J’ai essayé de me placer au-dessus et j’ai fini par me dire qu’à quelque chose malheur est bon. L’idée que je me fais de la Francophonie est sans rapport avec ce qu’est l’OIF aujourd’hui. Pour moi, l’unité de plusieurs peuples et de plusieurs cultures autour de la langue française est une grande force. Or l’OIF est devenue une organisation politique qui veut réaliser des projets déjà entrepris par d’autres organisations avec bien plus de moyens.

Que pensez-vous de l’élection de la Rwandaise Louise Mushikiwabo ?

C’est une forme de réconciliation entre la France et le Rwanda. Si c’est pour la bonne cause, tant mieux… Et je suis heureux que ce soit une femme africaine.

L’écriture, c’est comme l’amour, ça se fait en cachette

Ambassadeur, romancier… Faut-il être schizophrène pour y parvenir ?

L’écriture, c’est comme l’amour, ça se fait en cachette. J’ai été aiguillonné par le fait que d’autres ambassadeurs ont eu cette double vie. Je pense à Chateaubriand et à plusieurs écrivains sud-américains.

Qui est Henri Lopes ?

Un homme libre.


Sur la piste d’Ange Diawara

Dans son autobiographie, Henri Lopes évoque Ange Diawara, l’un des cofondateurs du Parti congolais du travail, qui, en février 1972, conduisit le mouvement M22 dans une tentative de coup d’État contre Marien Ngouabi. On y apprend qu’Ange Diawara était un homme de culture dont les deux auteurs favoris étaient Henri de Montherlant et Nietzsche – alors qu’il était communiste.

Jean-José Maboungou a été très proche de Diawara et le décrit très bien

« C’est l’essentiel du personnage, affirme Henri Lopes. Celui qui parle le mieux d’Ange Diawara est un Congolais dont le livre est passé inaperçu et dont je n’ai eu connaissance qu’après la publication du mien. Il s’agit de Jean-José Maboungou et de son livre Sur le sentier d’un enfant de la Défense civile. Il a été très proche de Diawara et le décrit très bien. »

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