Interview

Sciences et technologies – Thierry Zomahoun : « Dans l’éducation, le retour sur investissement prend beaucoup de temps »

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À la tête de l’Aims, l'Institut africain des sciences mathématiques devenu une vitrine de la recherche panafricaine, ce Béninois, président du Next Einstein Forum, s’est associé avec Google et Facebook pour se lancer dans l’intelligence artificielle.

Jeune Afrique : Vos enseignements s’étaient jusqu’ici focalisés sur les sciences mathématiques. Le lancement d’un master en intelligence artificielle est-il le début d’une diversification ?

Thierry Zomahoun : La diversification a commencé il y a déjà sept ans avec la mise au point du concept d’écosystème de savoir et d’innovation. Celui-ci repose sur plusieurs piliers, parmi lesquels l’enseignement et la recherche (niveau master et doctorat) ou l’Aims Industry Initiative, destinée aux étudiants qui souhaitent en alternance travailler dans l’industrie et passer un master. Nous développons par ailleurs une recherche en sciences et technologies quantiques, alors que personne n’attend l’Afrique sur ce terrain avant-gardiste.

L’autre pilier, c’est le Next Einstein Forum, dont l’objectif est de réunir tous les deux ans (et bientôt tous les ans) sur le continent techniciens, scientifiques et universitaires venus du monde entier pour leur faire découvrir ce que font les jeunes Africains. Nous avons fait ce choix pour contourner un problème à la fois banal et fondamental, qui limite les déplacements de nos jeunes : celui des visas.

Nous sommes l’une des rares institutions à avoir mis en place un programme novateur de formation des enseignants

Aims mène également un travail de vulgarisation des sciences chez les plus jeunes…

Si la base du système éducatif produit des étudiants qui ne sont pas au niveau, nous en hériterons forcément en licence ou en maîtrise. Il nous faut donc influer, dès le départ, sur la qualité de l’éducation scientifique. Nous sommes l’une des rares institutions à avoir mis en place un programme novateur de formation des enseignants. Nous les mettons en situation de laboratoire, ce qui leur permet d’obtenir des retours sur la manière dont ils enseignent et dont ils gèrent leur classe.

En vous liant à Facebook et à Google, ne craignez-vous pas que votre travail profite plutôt à ces géants du numérique qu’au continent ?

La question est pertinente, mais la réponse est non. Parce que les contenus des programmes ont été élaborés par notre équipe. Ni Google ni Facebook ne sont intervenus pour nous dire ce que nous devions faire. Et nous avons obtenu d’eux que les résultats des recherches soient accessibles à tous et que, s’il y a matière à développer des brevets, ceux-ci appartiennent à Aims. Notre relation n’a aucun caractère postcolonial. Nous y veillerons, parce que rien n’est jamais acquis en ce domaine.

Sur le plan des talents, le risque est plus grand. Mais je suis convaincu que l’éventuelle fuite des cerveaux finira par se retourner et bénéficiera à l’Afrique. La meilleure preuve en est que de plus en plus de jeunes font le choix de revenir sur le continent.

Vous plaidez pour l’investissement dans la connaissance, censé être l’instrument du développement économique du continent. Aims récolte-t-il déjà les fruits de ses investissements ?

Le retour sur investissement dans l’éducation n’est pas le même que, par exemple, dans l’industrie. Il prend du temps et n’est souvent pas apprécié à sa juste valeur. Prenez le cas de Wilfred Ndifon. La découverte qu’il a faite va révolutionner l’industrie du vaccin. Je ne sais pas exactement ce qu’Aims a investi sur lui – peut-être quelques centaines de milliers de dollars –, mais ses travaux vont permettre de dégager des bénéfices bien plus considérables.

Améliorer notre communication ? Bien sûr, mais en veillant à ce qu’elle ne prenne pas le dessus sur le contenu des programmes.

Faites-vous un suivi de ce que vos travaux apportent au développement du continent ?

Nous avons besoin de temps pour mesurer précisément notre impact sur l’économie des pays dans lesquels nous travaillons. En 2023, nous aurons vingt ans d’existence. Ce sera le bon moment pour dresser un premier bilan.

N’est-il pas temps pour vous de dépasser les limites du continent ? De faire connaître à l’extérieur la science et les scientifiques africains ?

Vous avez raison, mais, même sur le continent, notre travail n’est pas encore connu de tous. Il nous faut faire un gros travail de communication et de mobilisation auprès de partenaires internationaux. Tout en veillant à ce que la communication et les relations publiques ne prennent pas le dessus sur le contenu des programmes. C’est un équilibre délicat que nous nous efforçons de préserver.

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