Politique

Cameroun : Samuel Kléda et Jean Mbarga, les deux archevêques que tout oppose

© DR ; Illustrations JA

Mgrs Jean Mbarga et Samuel Kléda, respectivement archevêque de Yaoundé et de Douala, incarnent deux conceptions radicalement différentes du rôle de l’Église.

Ce n’est pas encore une querelle ouverte, mais on n’en est pas loin. Mgr Jean Mbarga, l’archevêque de Yaoundé, et Samuel Kléda, son alter ego de Douala, se divisent à propos de l’attitude que devrait selon eux observer l’Église catholique au lendemain de la présidentielle du 7 octobre, où Paul Biya a été réélu avec 71,28 % des voix, alors que Maurice Kamto, arrivé en deuxième position avec 14,23 %, revendique la victoire. Faut-il se taire ou dénoncer les irrégularités qu’ont relevées, parmi d’autres, les observateurs de l’Église ?


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Samuel Kléda n’est pas homme à dissimuler ses états d’âme. Lors d’une conférence de presse, le 23 octobre, il a mis les pieds dans le plat : « Cette élection [suscite] des interrogations. Si je prends le cas de l’Extrême-Nord, dire que ces gens qui souffrent […] ont voté à 89 % pour [les dirigeants actuels] me pose sérieusement problème. Je regarde aussi la zone anglophone, où les pourcentages en faveur du parti au pouvoir sont très élevés. Alors qu’on n’a pas pu faire campagne dans ces deux régions, d’où viennent ces pourcentages ? Cela veut dire que tous les problèmes que nous cherchions à résoudre avant l’élection [demeurent] et ne trouveront pas de solutions », a-t-il lancé.

Les électeurs de l’opposition ont assimilé cette neutralité à un soutien tacite au maintien du statu quo

« Dans une société, la religion est politiquement neutre », lui a répondu l’archevêque de la capitale. Sauf que, pendant cette présidentielle, les électeurs de l’opposition ont assimilé cette « neutralité » que prône Jean Mbarga à un soutien tacite au maintien du statu quo. Le prélat a donc été la cible de nombreuses critiques, tandis que Kléda gagnait encore en popularité dans la frondeuse Douala.

Ces dissensions entre les deux hommes illustrent une fois de plus les divisions qui agitent la Conférence des évêques. Après la mort suspecte de Mgr Jean-Marie Benoît Balla, en 2017, et alors que l’enquête officielle penchait pour la thèse du suicide, une partie du clergé, dont Mgr Kléda, s’était dite convaincue que l’évêque de Bafia avait été « brutalement assassiné ». Embarrassé par une série de décès mystérieux parmi les prélats, le gouvernement a trouvé en Mgr Mbarga un allié dont l’activisme de coulisse a contribué à désamorcer la colère de la communauté catholique. Comme la plupart de ses prédécesseurs à l’archevêché de la capitale, cet ancien recteur de séminaire, nommé archevêque en 2014, est proche de l’élite politique et administrative du pays.

Engagement ou neutralité politique ?

On ne peut en dire autant de Samuel Kléda. Lorsque, en 2009, ce grand échalas de 58 ans natif de l’Extrême-Nord remplace le cardinal Christian Tumi tout juste admis à la retraite, les politiciens de Yaoundé s’inquiètent de sa proximité d’idées avec son illustre aîné, qui passe pour l’un des détracteurs les plus acerbes du pouvoir. Son ascension n’augurait pas d’une relation apaisée entre l’Église et les dirigeants.

Quand Mbarga fait de la lutte contre la sorcellerie le sujet de ses homélies, Kléda prêche pour une réforme du code électoral

Très vite, en effet, Kléda se montre aussi irrévérencieux que Tumi. « C’est un homme dur », ajoute un homme d’affaires qui a négocié des baux sur des immeubles de l’archevêché. Alors que Jean Mbarga a fait de la lutte contre la sorcellerie le sujet récurrent de ses homélies, Kléda, lui, n’hésite pas à prêcher pour une réforme du code électoral. « Pour que tous ceux qui vont aux élections aient la même chance de gagner, je suggérerais qu’il soit révisé avant les élections municipales et législatives », déclare-t-il.

Alors que les Camerounais reprennent goût à la politique, un défi attend ces deux évêques, dont les positions sont représentatives des tendances qui traversent la communauté catholique : trouver un point d’équilibre entre la doctrine de l’Église et la marche de la société.

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