Agroalimentaire

[Tribune] Une opportunité à saisir pour l’agribusiness

Par

Président d'Investisseurs & Partenaires (I&P)

Une ferme au Katanga (RDC). © Gwenn Dubourthoumieu pour Jeune Afrique

Pour Jean-Michel Severino, l’industrie agroalimentaire africaine va devenir non seulement un puissant acteur du développement local et de la création de liens entre urbains et ruraux sur le continent même, mais également un acteur déterminant dans la constitution des futurs équilibres alimentaires mondiaux.

La croissance démographique et l’enrichissement de la planète génèrent nombre de colloques et d’articles consacrés à la place de l’Afrique dans la problématique de la nutrition mondiale. Avec la plus grande partie des terres non encore cultivées situées sur le continent et une gigantesque réserve de productivité, on prédit que l’Afrique nourrira le monde.

C’est d’ailleurs ce que pensent les Chinois et tous les autres acteurs de l’investissement international en Afrique, dont certains sont au cœur du problème récurrent de l’accaparement des terres. Il est loin le temps où l’Afrique était perçue comme le siège de cultures tropicales de rente : café, cacao, fruits tropicaux, voire coton et hévéa !

Pourtant, la vraie révolution est ailleurs. Non pas dans la manière avec laquelle l’Afrique se prépare à nourrir le monde, mais dans la façon où, chaque jour davantage, elle se nourrit elle-même.

La période coloniale a connu une Afrique rurale, pauvre et peu peuplée. Les villes, souvent d’ex-comptoirs côtiers ou d’anciens chefs-lieux administratifs, importaient leur nourriture. Les campagnes, pour leur part, produisaient pour leur propre consommation et exportaient des cultures de rente. Cette césure entre les villes et les campagnes, dans un continent faiblement industrialisé, compte parmi les meilleures explications de la faiblesse du développement subsaharien.

 

La révolution démographique et économique du XXIe siècle change la donne. La taille du marché urbain, en croissance explosive, permet aux ruraux d’y trouver un débouché. Le développement rural permet aux villes de fournir un nombre croissant de services et de produits manufacturés aux campagnes. Cette boucle vertueuse est l’un des processus fondamentaux de la création du marché intérieur africain.

Elle est l’une des racines profondes de la croissance économique que connaît le continent depuis la fin des années 1990, surtout dans les pays non pétroliers. L’ampleur du phénomène et le point de départ très bas de ce dernier expliquent la longévité et la stabilité des chiffres de croissance qui y sont associés.

Ni les États ni les grandes entreprises, publiques ou privées, ne sont à l’origine de ce développement spectaculaire, bien qu’ils y trouvent un intérêt croissant et s’y insèrent de manière progressive. L’entrepreneuriat est tout entier à la manœuvre. Un entrepreneuriat informel et individuel, bien sûr, si l’on pense par exemple à la formidable extension du maraîchage en zone périurbaine. Mais ce dernier connaît déjà une sophistication grandissante, qui tient d’une part à la constitution de fermes modernes, parfois liées à des distributeurs, et, d’autre part, à l’émergence d’entreprises de préparation et transformation.

Un bon exemple est fourni par Eden Tree, à Accra, qui fédère des milliers de maraîchers pour livrer sur les rayons de la grande distribution ghanéenne des produits de qualité préparés et emballés de manière moderne pour les ménages urbains de la classe moyenne. Mais un grand nombre de PME et de start-up à la fois purement africaines et formelles animent ce secteur et le font vivre. Elles opèrent pour l’essentiel dans la collecte et la transformation de produits agricoles : produits laitiers frais, huiles et corps gras, aviculture, céréales transformées…

Ces entrepreneurs jouent en conséquence un rôle essentiel dans la structuration du paysage agricole africain.

Dans tous les cas de figure, ces entreprises collaborent avec des réseaux de paysans, qu’il s’agisse des produits transformés ou des intrants de la chaîne de fabrication. Elles aident à structurer la production agricole et parfois animent les campagnes, en fournissant des intrants divers et en contribuant à la fourniture du crédit. Ces entrepreneurs jouent en conséquence un rôle essentiel dans la structuration du paysage agricole africain.

La grande distribution moderne, qu’elle soit d’origine internationale ou le fait de chaînes locales, elles-mêmes portées par des entrepreneurs locaux, accélère le phénomène en cherchant à remplir ses rayons par une proportion croissante de produits locaux, échappant à la tyrannie du duopole Europe-Afrique du Sud.

Des acteurs émergent, pour fournir cette industrie naissante en intrants locaux

Les grandes marques de produits alimentaires internationaux alimentent la tendance : s’implantant en Afrique pour conquérir le marché des classes moyennes urbaines, les Danone, Nestlé et Unilever de la planète recherchent des fournisseurs locaux, générant parfois de nouveaux marchés et de nouvelles démarches entrepreneuriales. Dans le sillage de cette transformation, des acteurs émergent, pour fournir cette industrie naissante en intrants locaux. C’est par exemple le cas d’Afribon, une start-up qui se consacre aux arômes, dont beaucoup sont indispensables à l’agroalimentaire.

Comme dans bien des métiers, la vraie échelle de cette nouvelle industrie agroalimentaire est régionale : la nature ne connaissant pas les frontières, les pays enclavés, avec leurs fortes densités rurales, leur paysannat solide et leurs disponibilités en terres, trouvent une nouvelle vocation en alimentant les grands centres urbains côtiers en constitution.

Soyons justes. L’entrepreneuriat africain se positionne aussi dans un nombre croissant de niches d’export : en suivant l’exemple des Kényans, par exemple, avec des cultures de contre-saison par rapport aux cycles européens, ou en se spécialisant dans des exportations tropicales haut de gamme, s’insérant dans des chaînes de transformation et de distribution mondiales.

Ce faisant, il préfigure ce que seront les étapes suivantes, au fil des décennies, de l’industrie agroalimentaire africaine : non seulement un puissant acteur du développement local et de la création de liens entre urbains et ruraux sur le continent même, mais encore un acteur déterminant dans la constitution des futurs équilibres alimentaires mondiaux, exportant, non pas seulement des produits bruts, comme les accapareurs de terre le souhaiteraient – perpétuant le stérile pacte colonial qui a trop longtemps enfermé l’Afrique dans le sous-développement –, mais aussi des produits transformés par des entreprises de plus en plus qualifiées et insérées dans les chaînes de valeur mondiales.

Se mobiliser davantage dans le soutien à cette filière

Car si le débat peut avoir lieu à la fois sur les avantages comparatifs de l’Afrique dans la production manufacturière et même la possibilité au XXIe siècle d’en bâtir une performante, sa place relative dans la géographie et la démographie mondiales donne à l’émergence de son industrie agroalimentaire une forme d’évidence et de nécessité.

Les acteurs du développement, qu’il s’agisse des États ou des institutions internationales, pourraient se mobiliser davantage dans le soutien à cette filière. Elle a besoin d’investissements massifs dans le monde rural et au bénéfice de la petite paysannerie : routes, irrigation, énergie… Mais l’amélioration de la finance rurale (crédits de campagne…) au profit de ce secteur non traditionnel auquel les banques ont du mal à s’intéresser est également indispensable.

Les grandes entreprises pourraient jouer aussi un rôle accru en promouvant davantage leurs fournisseurs locaux et en formant des alliances dans un pays ou une région donnée. Les initiatives des investisseurs dans l’agroalimentaire local, souvent délaissé par les grands fonds, pourraient être davantage aidées, et celles de ceux qui, tel le Fonds Livelihoods – soutenu par de très grands groupes comme Danone, Mars ou encore Schneider –, se consacrent à la restauration des écosystèmes devraient être appuyées.

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