Défense

Algérie : les dessous de la purge au sein de l’armée

Saïd Bey, limogé en août de son poste de chef de la 2e région militaire © Zebar

Limogeages, disgrâces, incarcérations… Depuis six mois, les hauts cadres sécuritaires sont dans la tourmente. Opération « mains propres » ou lutte de clans autour de la succession ?

Ce vendredi 14 septembre, le général-major Saïd Bey est sur son lit d’hôpital, à Paris, quand on lui remet un message ferme de sa hiérarchie. Admis deux jours pour soigner un diabète et de l’hypertension, cet habitué des hôpitaux de France et de Belgique est sommé de rentrer sans délai. Il n’aurait pas dû, il est vrai, se trouver à Paris. Quelques jours plus tôt, un juge du tribunal militaire de Blida, à 30 km à l’ouest d’Alger, avait prononcé à son encontre une interdiction de sortie du territoire national (ISTN).

Ce n’est que grâce à une méprise sur son patronyme à la police des frontières de l’aéroport d’Alger que le général-major a pu passer entre les mailles du filet. Qu’importe : son escapade sera de courte durée. Le soir même, Saïd Bey regagne son pays. Dans l’avion, le militaire a la certitude que ses problèmes sont loin d’être réglés. Depuis qu’il a été limogé de son poste de chef de la 2e région militaire – l’une des plus importantes du pays – au mois d’août, les choses vont de mal en pis. L’ISTN et la consigne reçue ce 14 septembre ne sont que les dernières étapes de sa vertigineuse descente aux enfers.

Un tsunami a déferlé sur l’institution militaire et les principales directions des services de sécurité

Déferlante

Et il n’est pas le seul dans cette situation. En quelques mois, un tsunami a déferlé sur l’institution militaire et les principales directions des services de sécurité. Les généraux-majors Lahbib Chentouf, Saïd Chengriha et Abderrazak Chérif, respectivement chefs des 1re, 3e et 4e régions militaires, ainsi qu’Ahcène Tafer, commandant des forces terrestres, ont été évincés. Le patron de la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA), Mohamed Tireche, dit Lakhdar, a, lui, été débarqué manu militari.

En mai déjà, les généraux Abdelghani Hamel, big boss de la sûreté nationale, et Menad Nouba, à la tête de la gendarmerie nationale, faisaient les frais de la colère d’Abdelaziz Bouteflika. Puis, en juillet, Boudjemaa Boudouaour, directeur des finances au sein du ministère de la Défense nationale, et son collègue Mokdad Benziane, directeur des ressources humaines au sein du même ministère, étaient remerciés. Les deux hommes sont soupçonnés d’avoir bénéficié d’avantages de la part de Kamel Chikhi, alias Kamel le boucher, importateur de viande poursuivi pour narcotrafic depuis la saisie de 701 kg de cocaïne dans ses conteneurs, le 29 mai, à Oran.

Biens mal acquis

De lourde, l’atmosphère est devenue irrespirable. Dès son retour, Saïd Bey voit son domicile perquisitionné par les gendarmes. Idem pour les résidences de Lahbib Chentouf, Abderrazak Chérif, Menad Nouba et Boudjemaa Boudouaour, eux aussi frappés d’une ISTN. La panique gagne les hauts gradés, qu’ils soient encore en fonction ou qu’ils aient été écartés durant cet été brûlant. La suite confirmera leurs craintes. Et aggravera le ­climat de psychose.

Zebar

Dimanche 14 octobre, à l’issue de ­plusieurs heures d’audition devant un juge du tribunal militaire de Blida, Saïd Bey, Lahbib Chentouf, Abderrazak Chérif, Menad Nouba, Boudjemaa Boudouaour ainsi qu’un colonel de la sécurité de l’armée dont l’identité n’a pas été divulguée sont placés en détention provisoire puis inculpés. Ni le ministère de la Défense, ni le parquet militaire, ni le ministère de la Justice ne pipent mot. Pas de commentaire sur leur audition. Pas une ligne sur le lieu où ils sont détenus. Pas de communiqué sur les chefs d’inculpation. Dans les faits, les six hommes sont poursuivis pour biens mal acquis, abus de responsabilité et enrichissement illicite. Les enquêtes s’étendent aussi aux proches, principalement les enfants des prévenus.

Ces gradés jouissaient de pouvoirs quasi absolus. En quelques semaines, les voilà passés du Capitole à la roche Tarpéienne…

Libération surprise

Coup de théâtre le 5 novembre : les six prévenus sont remis en liberté provisoire et placés sous contrôle judiciaire en attendant la suite de l’instruction. Leur libération surprise a aussitôt donné lieu à des supputations, d’autant que plusieurs titres de presse affirment qu’elle est intervenue sur ordre de la présidence de la République. Difficile d’accorder foi à l’hypothèse tant elle est contraire au code de la justice militaire et à l’article 156 de la Constitution, qui dispose que le chef de l’État est « garant de l’indépendance du pouvoir judiciaire ».  Si l’idée d’une intervention en haut lieu ne peut être totalement exclue, c’est bien la chambre d’accusation du tribunal militaire de Blida qui a décidé de leur remise en liberté, après l’appel des officiers, sur lesquels pèsent toujours les chefs d’inculpation.


>>> À LIRE – Algérie : les cinq généraux inculpés pour « corruption » remis en liberté


« Leurs auditions ont été des moments difficiles, pénibles et éprouvants », raconte un proche de Saïd Bey, encore choqué que son ami ait dormi en prison. Un ancien officier du renseignement, qui a suivi de près la carrière de certains de ces généraux, n’en revient pas : « Je n’aurais jamais cru qu’ils se ­retrouveraient un jour derrière les ­barreaux. On ne mesure pas encore l’impact de ce séisme dans le sérail et au sein de l’armée. » Encore récemment, ces gradés jouissaient de pouvoirs quasi absolus sur les régions qu’ils administraient ou les services qu’ils dirigeaient. En quelques semaines, les voilà passés du Capitole à la roche Tarpéienne…

Gaïd Sala menacé ?

Le débat provoqué par ces incarcérations et ces remises en liberté est d’autant plus vif que l’ampleur et la cadence de la purge sont exceptionnelles, voire inédites, depuis l’indépendance, en 1962. La stratégie assumée du black-out médiatique – de la part de l’armée et de la justice – nourrit l’inquiétude bien au-delà de la sphère sécuritaire. Politiques, opinion publique et chancelleries occidentales s’interrogent. Ces généraux sont-ils les victimes collatérales des luttes intestines autour de la succession d’Abdelaziz Bouteflika, que ses partisans appellent à briguer un cinquième mandat ? S’agit-il de règlements de compte politico-militaires ? Ou d’une réelle opération « mains propres » pour libérer le pays du poison de la corruption ?

La plupart des généraux en prison sont des hommes de Gaïd Salah. Leur mise en accusation vise à le fragiliser et à le discréditer

Le 26 juin, à la veille de son limogeage, le général Abdelghani Hamel lançait cette phrase lourde de sens : « Celui qui veut lutter contre la corruption doit être propre. » Une mise en garde adressée à Ahmed Gaïd Salah, vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’armée, dont les services étaient chargés de mener l’enquête sur l’importateur Kamel Chikhi. Message reçu cinq sur cinq. Les premiers sacrifiés font tous partie de l’entourage proche du patron de l’armée, avec lequel ils entretiennent de solides liens d’amitié.

« Quand Gaïd Salah a pris connaissance de l’enquête sur la fortune supposée de son ami Abderrazak Chérif, il n’en a pas fermé l’œil pendant trois jours », confie un ancien ministre. Un de ses proches certifie, sous le sceau de l’anonymat, que Gaïd Salah a alerté à maintes reprises le général sur l’ampleur de la prédation dans son entourage. Idem pour Saïd Bey, chouchou du chef d’état-major, qu’il appelle même Ammi Salah (« Tonton Salah »). « La plupart des généraux en prison sont des hommes de Gaïd Salah, décrypte un officier de réserve. Leur mise en accusation vise à le fragiliser et à le discréditer. Rien ne garantit son maintien à la tête de l’armée. »

« Deux poids, deux mesures »

« L’opinion jugerait injuste et partial que les poursuites s’arrêtent à ces cinq généraux, fait remarquer un membre du sérail. Pourquoi eux et pas les autres ? Tout le monde sait que des fortunes colossales ont été amassées en toute impunité par des généraux et leur progéniture. À commencer par Gaïd Salah, dont on dit qu’il se serait enrichi avec ses enfants, qui ont fait main basse sur Annaba, dans l’Est. » Déjà, une rumeur a fait le tour d’Alger : le chef d’état-major se verrait réserver le même sort que le général Mohamed Médiene dit Toufik, congédié en septembre 2015 après vingt-cinq ans à la tête du renseignement pour s’être prétendument opposé à un quatrième mandat de Bouteflika. Un sort similaire ne paraît toutefois pas inquiéter l’intéressé, tant il paraît, selon certains de ses proches, serein et confiant.

Gaïd Salah gênerait-il ceux qui souhaitent le maintien au pouvoir du chef de l’État ? « On met en prison des généraux, mais pas l’ancien ministre Chakib Khelil, pourtant lourdement inculpé par un juge d’Alger, ni l’ancien secrétaire général du FLN, Amar Saadani, mis en cause dans un scandale de détournement de terres agricoles, pointe une source haut placée. On n’enlèvera pas de la tête des Algériens que ce « deux poids, deux mesures » est l’expression d’un règlement de compte. »

Farouk Batiche/AFP

La descente aux enfers et la capture de Cerbère seront-elles, comme pour Hercule, les prochains travaux du chef d’état-major ?

Abdelaziz Rahabi, ancien ministre de la Communication, juge, pour sa part, que la scénarisation et l’instrumentalisation du coup de filet n’ont d’autre but que d’affaiblir l’institution militaire : « Lorsqu’une fin de règne est compliquée, telle que celle que nous vivons actuellement, c’est l’armée qui intervient pour mettre fin à la crise. C’est d’autant plus vrai que Bouteflika n’a jamais songé à préparer sa succession et qu’il n’est pas aujourd’hui dans les meilleures dispositions pour le faire. L’armée est le pivot autour duquel pourrait s’organiser le passage de la légitimité révolutionnaire comme fondement du pouvoir à la démocratie. »

En plein été, le chef d’état-major avait pourtant réaffirmé la loyauté de l’armée envers le président, rejetant les appels du pied pour que ­l’institution assure « une transition politique ». « L’Armée nationale populaire est une armée qui connaît ses limites, voire le cadre de ses missions constitutionnelles, qui ne peut en aucun cas être mêlée aux enchevêtrements des partis et des politiques, ou s’immiscer dans des conflits qui ne la concernent ni de près ni de loin », a insisté le chef d’état-major lors d’une cérémonie militaire en juillet.

De quoi rassurer ceux qui défendent la thèse d’une armée écartant ceux qui ternissent son image afin de donner l’exemple d’une institution intègre, prête à remettre à la justice ses éléments les plus véreux. Gaïd Salah, tel Hercule, s’attacherait à nettoyer les écuries d’Augias. La descente aux enfers et la capture de Cerbère seront-elles, comme pour le héros grec, les prochains travaux du chef d’état-major ?


Le précédent « Beloucif »

Il fut le premier des généraux-majors à croupir en prison. Le 11 février 1993, à l’issue d’un procès très médiatisé, Mustapha Beloucif, ministre de la Défense sous la présidence de Chadli Bendjedid, est condamné par le tribunal militaire de Blida à vingt ans de réclusion pour détournement de fonds. Les juges se fondent sur un dossier produit par cinq généraux.

« Une cabale montée de toutes pièces », dénonce Beloucif, qui clame son innocence. Après quelques mois de détention, l’homme est remis en liberté sur ordre du président Liamine Zeroual. En 2010, peu de temps avant sa mort, le ministère de la Défense lui adressera finalement une « lettre de réhabilitation ».

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte