Politique

Rwanda : ces femmes d’influence qui incarnent la parité

Le président Paul Kagame entouré de sa nouvelle équipe, à l’issue du remaniement du 18 octobre 2018 © URUGWIRO

Elles occupent des postes stratégiques dans le public comme dans le privé. Au pouvoir depuis 1994, le FPR a fait de leur ascension l’un des piliers de sa politique.

Quel que soit l’endroit où l’on se trouve dans la capitale rwandaise, on a de bonnes chances d’apercevoir le Kigali Convention Center. En cette soirée du 12 octobre, les couleurs projetées sur le dôme de ce gigantesque centre de conférences ne sont pas celles du drapeau rwandais, mais de l’Organisation internationale de la francophonie, qui vient de porter à sa tête Louise Mushikiwabo, 57 ans. « C’était important de marquer le coup, souligne Marie-Chantal Rwakazina, la maire de Kigali. La ministre des Affaires étrangères a beaucoup inspiré les Rwandaises qui visent des postes à responsabilités, au même titre qu’une femme comme Aloysia Inyumba [ministre de l’Égalité des sexes, disparue en 2012] ».

Beaucoup sont de jeunes quadras, réputées travailleuses et pointilleuses, bien déterminées à cloisonner vie professionnelle et vie privée

Régulièrement cité en exemple, le chiffre de 63 % de femmes au Parlement – un record mondial – éclipse presque une autre réalité : au Rwanda, ces dames ne sont pas cantonnées à l’hémicycle. Elles tiennent les rênes de ministères (Louise Mushikiwabo a été chargée de la diplomatie pendant près de neuf ans), dirigent des entreprises publiques, des administrations… Beaucoup sont de jeunes quadras, réputées travailleuses et pointilleuses, bien déterminées à cloisonner vie professionnelle et vie privée. Elles ont connu une ascension fulgurante et occupent des postes stratégiques dans tous les domaines.

Louise Mushikiwabo, désormais secrétaire générale de l’OIF © OIF

La plupart de celles que nous avons rencontrées ne se sont racontées qu’avec réticence. « Donner trop de détails sur nous-mêmes n’est pas dans notre culture, justifie Marie-Chantal Rwakazina, 45 ans. Ici, on préfère parler de ce que l’on a accompli. » Elle admet toutefois que « quand on est éduquée, capable et connectée, il est facile d’accéder à des postes à responsabilités ».

Une mécanique bien huilée

Elle-même a été élue en mai, après la démission de Pascal Nyamurinda, et, confortablement installée dans son vaste bureau de l’hôtel de ville, elle est encore en train de prendre ses marques. Rien ne prédestinait cette diplômée de l’université de Louvain-la-Neuve, en Belgique, à diriger la capitale et son million et demi d’habitants. Née au Burundi, elle a d’abord été professeure-assistante à l’Université du Rwanda avant de devenir coordinatrice des agences de l’ONU à Kigali puis directrice adjointe de l’Association des gouvernements locaux du Rwanda (Ralga). Et, bien sûr, elle est membre du Front patriotique rwandais (FPR, au pouvoir). « Le parti veut connaître les différents profils. Il a des réseaux partout, dans les agences locales mais aussi dans les entreprises », explique-t-elle.


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Assis à la terrasse d’un restaurant huppé de Kigali, un autre membre du FPR précise : « Quand une personne intéresse le FPR, il la suit et détermine quelle fonction peut lui convenir le mieux. On sélectionne quelques candidatures, trois ou quatre, pour le poste que l’on cherche à pourvoir, et l’on en discute avec le bureau politique du parti. Une logique qui marche dans les deux sens : quand le parti n’est pas satisfait de quelqu’un, il peut aussi pousser à son remplacement. » Bien que novice en politique, Marie-Chantal Rwakazina a parfaitement compris comment fonctionnait le système. « Je sais qu’avec un bon bilan je n’aurai pas besoin de me soucier de la suite. En ce sens, la mécanique du parti est très efficace. »

Pénurie de compétences

Au pouvoir depuis juillet 1994, le FPR a fait de l’ascension de cette génération de femmes l’un des piliers de sa politique. Dès 2003, la Constitution a entériné le principe d’un quota de 30 % dans toutes les administrations et jusqu’au sein du gouvernement. « C’est une volonté politique qui correspondait aussi à la réalité du Rwanda. Au lendemain du génocide, les femmes représentaient près de 70 % de la population », précise Tito Rutaremara, l’un des architectes de la loi fondamentale.

Après 1994, les autorités ont cherché à responsabiliser les jeunes diplômées parce qu’il y avait une pénurie de compétences

« Une partie de la génération qui nous a précédés est morte en 1994, ajoute Diane Karusisi, la directrice générale de Bank of Kigali. Les autorités ont cherché à responsabiliser les jeunes diplômées parce qu’il y avait une pénurie de compétences. Depuis, le gouvernement a pris l’habitude de rester constamment en alerte pour repérer de nouvelles personnes. Il y a, à cet égard, une forme de discrimination positive. »

Cette Rwando-Suisse de 45 ans, née à Kinshasa dans une famille d’éleveurs rwandais en exil, dirige la principale banque du pays depuis 2016. Ses grands-parents, comme des milliers de gens, ont fui les pogroms anti-Tutsis du début des années 1960. Scolarisée à Goma, dans le Zaïre de Mobutu, à quelques kilomètres du Rwanda du président Juvénal Habyarimana, elle fuit de nouveau avec sa famille alors que le pouvoir du Léopard vacille. Direction le Burundi, cette fois. Diane Karusisi y poursuit des études secondaires, avant d’être envoyée en Suisse. Diplômée de l’Université de Fribourg, elle intègre le Crédit Suisse. Très vite, son CV intéresse Kigali. En 2007, elle est récompensée par le prix Young Achievers de la fondation de Jeannette Kagame.

Sont également distinguées cette année-là Stéphanie Nyombayire – à l’époque étudiante à l’université de Swarthmore, à Philadelphie (États-Unis) et désormais chargée de communication auprès du président – et Inès Mpambara, devenue directrice de cabinet de Paul Kagame. « La première dame a joué un rôle important, elle a repéré et poussé cette jeunesse, résume sobrement Diane Karusisi. Et il est certain que ce prix a influencé mon choix de revenir m’établir au Rwanda en 2009. »

Clare Akamanzi est à la tête du Rwanda Development Board (RDB) © URUGWIRO

Cibles privilégiées

Comme elle, beaucoup des femmes qui comptent aujourd’hui au Rwanda ont vécu une partie de leur vie en exil, fuyant les persécutions dont étaient victimes les Tutsis : Clare Akamanzi, la très influente directrice du Rwanda Development Board (RDB), a grandi en Ouganda. La famille de Marie-Chantal Rwakazina a fui le Rwanda au moment de l’arrivée au pouvoir de Juvénal Habyarimana en 1973, et n’a découvert la ville qu’elle dirige aujourd’hui qu’en 1995. Yvonne Makolo, la patronne de la compagnie Rwandair, a quitté le pays plus tardivement, mais a elle aussi connu l’exil (elle a vécu dix ans au Canada, de 1993 à 2003). « Nous sommes le reflet de l’histoire du Rwanda », résume Diane Karusisi.


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Les femmes, on les retrouve même dans l’entourage proche de Paul Kagame. Inès Mpambara, sa directrice de cabinet, est « extrêmement respectée », « c’est la chef d’orchestre » de l’organisation des déplacements du chef de l’État, résume un connaisseur. Elle aussi a grandi au Canada et y a fait une partie de ses études, avant de prendre la direction de l’école de journalisme de l’Université nationale du Rwanda.

Débauchée en 2003 par le ministère de la Santé, qui lui propose de devenir sa directrice de communication, Mpambara intégrera ensuite la puissante Strategy and Policy Unit (SPU) de la présidence, avant d’accéder à sa fonction actuelle. Sans oublier Yolande Makolo, la sœur d’Yvonne Makolo, aujourd’hui conseillère en communication et rédactrice des discours du chef de l’État.

Yvonne Makolo est la présidente de la compagnie Rwandair © Cyril Ndegeya

« C’est vrai que beaucoup de jeunes femmes occupent des fonctions importantes au Rwanda », poursuit Yvonne Makolo, diplômée de l’université McGill de Montréal. Ces postes ont été proposés à des personnes qui avaient fréquenté de bons établissements en Belgique, aux États-Unis, en Suisse au ou Royaume-Uni.

Au milieu des années 2000, elles ont été la cible privilégiée des campagnes du gouvernement, désireux de faire revenir cette génération exilée et de l’associer à la reconstruction du pays. Les grands rendez-vous de la diaspora ont permis de les repérer (c’est ce qui est arrivé à Diane Karusisi), d’autres ont été invitées à participer à des programmes tels que Come and See, qui consistait à financer un séjour de trois semaines au Rwanda afin de permettre aux exilées de mesurer les progrès enregistrés et de les convaincre de rentrer.

Notre rôle, c’est aussi de repérer les talents »  reconnaît Jolie Murenzi

C’est également l’un des objectifs affichés par le Rwanda Day, grand raout politico-patriotique à destination de la diaspora organisé dans une ville différente chaque année depuis 2010. « Notre rôle, c’est aussi de repérer les talents, reconnaît Jolie Murenzi, artiste et figure centrale de la scène culturelle rwandaise, qui participe au Rwanda Day. Nous qui avons grandi à l’étranger et y avons tissé des liens, nous échangeons des informations entre nous et nous tentons de convaincre les profils intéressants de venir travailler au Rwanda. » Ce n’est pas un hasard si Paul Kagame a fait le déplacement lui-même plusieurs fois.


Vive la parité !

Présenté le 18 octobre, le nouveau gouvernement est strictement paritaire, avec 50 % de femmes parmi les 26 ministres. Il comprend aussi de nouveaux visages, comme celui de Paula Ingabire, chargée des TIC et de l’Innovation, ou celui de Soraya Hakuziyaremye, au Commerce et à l’Industrie.


Un bon tremplin

Cellule centrale au sein de la présidence, chargée de conseiller Paul Kagame, la Strategy and Policy Unit (SPU) a permis à plusieurs femmes de prendre leur envol. Parmi elles :

Diane Karusisi (qui y a travaillé de 2012 à 2016), directrice générale de la Bank of Kigali.

Clare Akamanzi (de 2016 à 2017), directrice du Rwanda Development Board (RDB).

Louise Kanyonga, chef de la stratégie du RDB.

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