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Cet article est issu du dossier «Tchad : Idriss Déby Itno, seul à la barre»

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Politique

Tchad : Idriss Déby Itno, l’omniprésident

Idriss Déby Itno, au palais présidentiel en décembre 2016. © REUTERS/Alain Jocard/Pool

Désormais sans Premier ministre, Idriss Déby Itno est plus que jamais le chef d’un système qui n’existe que par lui. Anatomie d’un pouvoir à plusieurs visages, mais à une seule tête.

Atmosphère solennelle ce jeudi 10 mai 2018. Sous les ors et les boiseries du palais présidentiel de N’Djamena, le gouvernement tchadien est rassemblé au grand complet pour le premier Conseil des ministres de la toute nouvelle IVe République. En bout de table, Idriss Déby Itno (IDI) préside. Depuis la veille, il n’a plus de Premier ministre, le poste ne figure plus dans la Constitution. Le dirigeant se sait à un tournant.

En près de vingt-huit années de pouvoir, il a connu seize chefs de gouvernement différents. Le voilà désormais seul, en première ligne. « Être ministre, c’est une lourde responsabilité. Soyez plus proches de la population, prenez des risques », demande IDI à son équipe. Un officiel de la présidence confie alors, optimiste, avoir vu au Conseil « des femmes et des hommes nouveaux, dans l’esprit et le comportement ».


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Six mois ont passé. Le gouvernement a été remanié une première fois au bout de six semaines et une seconde, le 9 novembre. C’est ainsi : dans le système Déby, les hommes et les femmes changent. Mais le reste ? « L’idée de la nouvelle Constitution était de mettre fin à une situation dans laquelle le Premier ministre ne gérait plus aucun dossier important et où tout était transmis au secrétariat général de la présidence », confie Jean-Bernard Padaré, qui a occupé ledit secrétariat avant de se voir attribuer, jusqu’en juin, le ministère des Infrastructures.

« Les ministres devaient s’assumer pleinement, mais pour l’instant ils ont toujours tendance à se décharger sur la présidence. La nouvelle Constitution présente l’avantage de remettre le président en contact avec le terrain, mais sa mise en œuvre n’est pas achevée », ajoute-t-il.

Tout-terrain

Markus Schreiber/AP/SIPA

Visite à la Société nationale d’électricité (SNE) le 24 octobre, inspection du service des Douanes et du Trésor de Sarh le 4 octobre, échange avec les paysans de la région de Batha mi-septembre, descente à la douane de Nguéli le 17 août… Idriss Déby Itno joue à fond la carte du chef de l’État tout-terrain, omniprésent.

Le 26 octobre encore, c’est à la présidence qu’a été signé l’accord avec les fonctionnaires, qui ont accepté de suspendre leur grève jusqu’en janvier 2019. Officiellement, le gouvernement et Ali Mbodou Mbodoumi, ministre de la Fonction publique, ont mené les négociations et s’engagent à restaurer une partie des restrictions de salaires. Cependant, nul n’est dupe : en coulisses, c’est le secrétaire général du palais (avec rang de ministre), Kalzeubé Pahimi Deubet, qui a tiré les ficelles.


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Ancien Premier ministre, il coordonne aujourd’hui l’action gouvernementale, ce qui ne le change guère. Il centralise, au quotidien, les synthèses (de deux pages maximum) émises par les différents ministères. Il les relit, les annote, puis les transmet – si nécessaire – au président, avant de recueillir les remarques de celui-ci et d’en faire part aux intéressés. « Le secrétaire général [« SG »] gère tout ce qui est d’ordre civil. Seul le côté militaire lui échappe », détaille un proche de la présidence.

Ces derniers mois, il a notamment préparé les entrevues entre Idriss Déby Itno, qui souhaitait relancer les activités du Cadre national de dialogue politique (CNDP), et les représentants de l’opposition, Saleh Kebzabo en tête, le 17 mai et le 19 septembre.

Pahimi Deubet est-il tout-puissant au palais ?

Originaires de la même région, le Mayo-Kebbi Ouest, le « SG » et Kebzabo, bien que rivaux, se comprennent et sont proches à plusieurs points de vue. « Tous deux ont intérêt à fragiliser Jean-Bernard Padaré, un adversaire dans leur région, en vue des législatives », glisse un habitué du palais. Padaré, toujours membre du bureau politique du Mouvement patriotique du salut (MPS, au pouvoir), a d’ailleurs été limogé du gouvernement en juin après un désaccord avec… Pahimi Deubet.

Ce dernier est-il tout-puissant au palais ? La directrice du cabinet civil, Banata Tchale Sow, ne marche en tout cas pas sur ses plates-bandes. En dehors de la gestion de l’agenda présidentiel, dans laquelle n’hésite pas à intervenir la première dame Hinda Déby Itno, l’ancienne secrétaire d’État aux Finances et au Budget n’a que peu de prérogatives.

« Elle assiste à certains entretiens du président, mais ce n’est pas forcément elle qui les prépare », précise un habitué du palais. « Son prédécesseur, Issa Ali Taher, avait plus de poids », poursuit notre source. Ali Taher avait notamment participé aux négociations ayant abouti à un accord de reprise du travail avec les fonctionnaires, déjà, en mars. Surtout, Amira Déby Itno, fille du président – mais pas de l’actuelle première dame – et adjointe du cabinet à l’époque Taher, tenait alors d’une main ferme le protocole du palais.


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« Très respectueuse », « effacée », comme la décrit un ancien collègue, l’aînée des filles Déby Itno aurait-elle pourtant froissé la première dame ? C’est l’une des hypothèses avancées – mais bien difficile à étayer – pour expliquer le fait qu’elle ait été remplacée en mai par Brahim Mahamat Djamaladine et se retrouve sans poste officiel, voyageant entre Paris et N’Djamena.

Ses oncles, Saleh et Daoussa (ancien ministre), ont également été éloignés du monde politique. Le premier vit entre l’Égypte, Dubaï et le Tchad, tandis que le second, qui a conservé la tête de la Société nationale d’entretien routier (SNER), gère ses affaires entre Dakar, N’Djamena et le Cameroun. Quant au frère d’Amira, Zakaria, « dircab’ » adjoint avant elle, il a été nommé en mai ambassadeur aux Émirats arabes unis, loin des terres tchadiennes.

Transparence théorique

Susan Walsh/AP/SIPA

Hinda Déby Itno a de l’influence, notamment par le biais de sa fondation Grand Cœur

Selon certains, le nouveau résident d’Abu Dhabi aurait voulu profiter de la diplomatie pour se forger une stature internationale. Y a-t-il une autre explication ? « L’idée de la rivalité entre les enfants d’Idriss Déby Itno et de la première dame a la vie dure, mais elle relève surtout de la légende, assure Jean-Bernard Padaré. Le président n’a besoin de personne pour tenir sa famille à l’écart s’il le souhaite. Le Tchad n’est pas une propriété familiale. » « La première dame a son mot à dire sur une bonne partie des nominations et sait proposer les bons postes aux bonnes personnes, entre le public et le privé », affirme néanmoins un ancien collaborateur.

Si Ibrahim Hissein Bourma et Mahamat Zene Hissein Bourma, beaux-frères de Hinda Déby Itno, n’occupent plus aujourd’hui les postes qui étaient les leurs voici quelques années à la Société des hydrocarbures du Tchad (SHT) et au ministère des Finances, ils n’en conservent pas moins une place importante dans le tissu industriel. En outre, Abderahim Mahamat « Abbo » Acyl, un petit frère de l’épouse d’IDI, tient les rênes du Centre national d’appui à la recherche (CNAR), Ahmat Khazali Acyl, son frère aîné, dirige la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS) depuis juillet, et Khoudar Acyl, un autre cadet, est aide de camp du président. Quant à Ahmed Kogri, le patron de l’Agence nationale de sécurité, bien en cour à Paris, où il a été en poste, il est l’ex-mari de sa tante.

« Hinda Déby Itno a de l’influence, notamment par le biais de sa fondation Grand Cœur, qui signe des partenariats avec les ministères de l’Éducation ou de la Santé, dont elle gère en pratique une partie des activités », assure un proche de la présidence. Certains ont bien tenté de percer les mystères de cette fondation aux si nombreuses activités.

« Il y a un minimum de transparence mais il est théorique. On ne sait pas comment sont utilisés les revenus de l’État, d’autant qu’il y a beaucoup de turnover aux postes importants », affirme un spécialiste ayant travaillé sur la gouvernance au Tchad. « Grand Cœur est une ONG qui reçoit des fonds pour des projets de la part d’organisations internationales ou de partenaires publics. Il n’y a rien à redire », coupe un familier de la fondation.


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S’il est un domaine où Idriss Déby Itno délègue peu, voire pas du tout, c’est celui de la sécurité et du militaire. Bien que proche de la première dame, Ahmed Kogri est ainsi avant tout un rouage essentiel de la diplomatie favorite d’IDI (en particulier depuis que Moussa Faki Mahamat a quitté N’Djamena pour l’Union africaine) : celle qui se mène avec les militaires et les services de renseignement. Ancien attaché de défense pour l’ambassade du Tchad à Paris, Kogri y bénéficie des faveurs des renseignements français. Le 19 septembre dernier, il prenait place à bord d’un vol Air France, direction Paris, afin d’assister, au siège de la DGSE, à une réunion de sécurité concernant les situations au Tchad et en Centrafrique.

Une épine dans le pied

En effet, le sort de Bangui préoccupe particulièrement Idriss Déby Itno, qui voit d’un mauvais œil l’irruption des Russes dans un jeu diplomatique où Faustin-Archange Touadéra, le président centrafricain, aimerait s’affirmer. IDI, déjà proche de Jean-Yves Le Drian, patron de la diplomatie française, s’en est d’ailleurs ouvert à Florence Parly, ministre des Armées, lors de la visite de cette dernière à N’Djamena, le 8 octobre. « Le soutien de la France représente une assurance essentielle pour lui », confirme un diplomate européen, qui souligne également l’importance de Moussa Faki Mahamat, ancien ministre des Affaires étrangères proche du sérail.

Mais l’appareil sécuritaire de Déby Itno ne s’arrête pas là. Militaire de formation, le président aime garder à sa portée des spécialistes de chaque dossier en qui il a confiance. Djiddi Saleh, ancien collaborateur de Goukouni Weddeye (chef de l’État entre 1979 et 1982), directeur général de l’ANS devenu conseiller chargé de la sécurité à la présidence le 30 décembre 2016, fait partie des privilégiés et l’appuie dans le domaine de la lutte antiterroriste (il aurait démantelé le réseau à l’origine des attentats-suicides de juin 2015 à N’Djamena).

 On a parfois l’impression que le président Déby Itno est l’otage d’un système qu’il voudrait multipolaire mais dont il est finalement le seul garant

Moins puissant, le ministre des Mines et du Commerce, ancien de l’Administration du territoire, de la Sécurité publique et de la Gouvernance locale et ancien directeur du cabinet civil Ahmat Mahamat Bachir, est, lui, l’un des meilleurs soldats du président, qui l’envoie volontiers sur le front médiatique face à l’opposition. Le général Mahamat Saleh Brahim, cousin germain du président, qui commande la Garde nationale nomade du Tchad (GNNT), et Taher Erda, directeur général de la police, ne sont jamais bien loin non plus.

Enfin, Idriss Déby Itno ne peut guère se passer de son fils, Mahamat « Kaka » Idriss Déby Itno. Élevé par la mère du chef de l’État, le patron de la Direction générale des services de sécurité des institutions de l’État (DGSSIE) est intouchable au sein d’un palais dont il contrôle la surveillance. Général à la tête du corps d’élite de l’armée composé en grande majorité de Zaghawas et, à un certain niveau, de Bideyats (ethnie du président), il veille à la sécurité du pays et de son père.

« Kaka », comme on le surnomme, est également chargé de gérer la délicate situation dans le nord du pays. Sa mission, pour laquelle il a effectué plusieurs séjours dans le Tibesti depuis août, n’a pour le moment guère porté ses fruits. Mais, si la relation difficile avec les Toubous reste une épine dans le pied pour le chef de l’État, il en faudra plus pour que ce dernier retire à son fils sa confiance.

Idriss Déby Itno, déjà en délicatesse avec une partie de la communauté zaghawa de Fada, devra-t-il se rendre lui-même dans le Nord ? « Le problème du pouvoir, c’est qu’il est centré sur le président et que les interlocuteurs n’ont confiance qu’en un engagement du chef lui-même », déplore un ancien du palais. « On a parfois l’impression que le président Déby Itno est l’otage d’un système qu’il voudrait multipolaire mais dont il est finalement le seul garant », ajoute un diplomate européen. Les opposants, eux, ne cessent de dénoncer « un pouvoir de plus en plus personnel et omnipotent ». Au nom d’une stabilité et d’une sécurité qu’il a érigées au rang de priorités, Idriss Déby Itno a rassemblé les pouvoirs dans un système qui ne vit encore que par lui. N’est-ce pas, au fond, sa principale faiblesse ?

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