Communication & Médias

[Tribune] Les réseaux sociaux ne font pas (encore) les élections

Par

Mathias Hounkpe est titulaire d’un Master of Philosophy en science politique de l’Université Yale aux États-Unis et d’un doctorat en physique mathématique de l’Université d’Abomey-Calavi du Bénin. Il est actuellement l’Administrateur du Programme de Gouvernance Politique et de Consolidation Démocratique de OSIWA (Open Society Initiative for West Africa).

Un homme surfe sur internet dans un cyber-café de Cotonou, au Bénin, le 24 février 2016. © Gwenn Dubourthoumieu pour Jeune Afrique

Le recours aux réseaux sociaux demeure important pour les candidats aux élections. Ces canaux peuvent être d’une grande efficacité, pour peu qu’ils soient employés non pas à l’aveugle, mais avec une stratégie réaliste et bien ciblée, analyse Mathias Hounkpe.

Il n’y a pratiquement plus de scrutins en Afrique où l’on n’observe pas une utilisation massive des réseaux sociaux. Ces dernières années, du Sénégal à l’Afrique du Sud, ils ont été intégrés aux stratégies de campagne des candidats, et des community managers ont été mobilisés, souvent à temps plein, pour les animer. Du compte Twitter à la page Facebook en passant par les vidéos sur YouTube, tout y passe ! Mais peuvent-ils réellement aider à gagner les élections ?

Compte tenu de l’enjeu, la question est loin d’être anodine, et plusieurs données statistiques devraient inciter les hommes et les femmes politiques à ne pas attacher plus de prix qu’il n’en faut à leur influence.

Le taux d’utilisation d’internet demeure relativement faible en Afrique de l’Ouest

Une utilisation à relativiser

Tout d’abord, le taux d’utilisation d’internet demeure relativement faible en Afrique de l’Ouest. Il suffit pour s’en convaincre de se plonger dans le rapport « Measuring the Information Society 2017 », publié par l’Union internationale des télécommunications (UIT) : à l’exception du Cap-Vert et du Ghana, tous les autres pays connaissent des taux inférieurs à 30 %, la Guinée et la Guinée-Bissau fermant la marche avec des chiffres inférieurs à 10 %. Même si ces pourcentages ont dû nécessairement augmenter depuis, il n’est pas exagéré de penser que la sous-région et une bonne partie du continent sont encore loin de se servir massivement d’internet.


>>> À LIRE – Télécoms et Internet : l’heure du data


Intéressons-nous maintenant aux données tirées du Round 7 (2017-2018) des sondages Afrobaromètre : elles montrent clairement que la radio et la télévision demeurent les sources d’information les plus courantes sur le continent.

Internet et les réseaux sociaux ne constituent pas des canaux privilégiés

A contrario, internet et les réseaux sociaux ne constituent pas des canaux privilégiés puisque, dans le meilleur des cas (en l’occurrence au Nigeria), à peine plus de 30 % des personnes interrogées disent s’informer en ligne. Au Mali, ce taux tombe même sous la barre des 10 %.

Taux de souscription assez élevé

Doit-on en déduire que la contribution des réseaux sociaux aux succès électoraux est condamnée – à court terme du moins – à demeurer marginale ? Pas nécessairement. En effet, toujours selon le rapport de l’UIT cité plus haut, le taux de souscription au téléphone cellulaire est assez élevé. D’un minimum de plus de 60 % en Guinée-Bissau, il a atteint près de 140 % en Gambie ou au Ghana.

Sachant qu’en général les opérateurs GSM sont aussi les fournisseurs d’accès, ces chiffres assez élevés devraient mécaniquement rendre internet plus accessible qu’on ne saurait l’imaginer. Mieux, les citoyens, sans être abonnés à internet de façon continue, peuvent s’acheter quelques heures de connexion par jour pour naviguer. Ce simple fait peut permettre de compenser, au moins en partie, le faible taux de pénétration d’internet sur le continent.

Il existe par ailleurs un phénomène d’inter­connexion entre les réseaux sociaux et les médias traditionnels. Autrement dit, un sujet posté ou discuté sur Twitter ou Facebook peut, quelques heures plus tard, faire l’objet de discussions à la radio ou à la télévision. Cette jonction, dont il est encore difficile d’apprécier l’ampleur ou le niveau, lève une partie des limites que constitue le faible taux de recours aux réseaux sociaux dans la recherche d’informations.

En allant à la chasse aux voix sur les réseaux sociaux, les candidats sont donc sûrs d’y rencontrer un grand nombre d’électeurs potentiels

Stratégie électorale

Enfin, ces derniers sont essentiellement utilisés par les jeunes, et il est unanimement reconnu qu’aujourd’hui ceux-ci constituent une grande majorité des électeurs dans les pays du continent. En allant à la chasse aux voix sur les réseaux sociaux, les candidats sont donc sûrs d’y rencontrer un grand nombre d’électeurs potentiels et, par conséquent, d’augmenter leurs chances d’engranger des suffrages.

Finalement, donc, le développement extrêmement rapide des téléphones cellulaires, la jonction entre les réseaux et les médias traditionnels ainsi que la popularité desdits réseaux auprès des jeunes font que, même si le taux de pénétration d’internet est encore loin de la couverture universelle en Afrique, le recours aux réseaux sociaux demeure important pour les candidats aux élections. Sans être la panacée, ils peuvent être d’une grande utilité, voire d’une grande efficacité pour peu qu’ils soient employés non pas à l’aveugle, mais avec une stratégie réaliste et bien ciblée.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte