Dossier

Cet article est issu du dossier «Affaire Khashoggi : l’onde de choc»

Voir tout le sommaire
Politique

[Édito] L’affaire Khashoggi est une affaire intérieure non pas à l’islam mais aux islamistes

Par

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Le prince héritier, Mohamed Ben Salman, lors d'une réunion du Conseil de coopération du Golfe (CCG), le 27 avril 2017 à Riyad.

Le prince héritier, Mohamed Ben Salman, lors d'une réunion du Conseil de coopération du Golfe (CCG), le 27 avril 2017 à Riyad. © Uncredited/AP/SIPA

D'un côté, Mohamed Ben Salman (MBS), allié de Trump et de Netanyahou, ami de Jared Kushner. De l'autre, le journaliste Jamal Khashoggi, assassiné par les Saoudiens à Ankara, qui était en fait un islamiste proche à la fois des Frères musulmans d’Égypte et de Gaza, d'Erdogan et du Qatar. Béchir Ben Yahmed livre les clés de l'affaire.

Un mot encore sur l’assassinat de Jamal Khashoggi, dont j’ai traité ici la semaine dernière sous le titre de « Barbarie saoudite ». C’était « l’affaire du moment » et ça ne l’est déjà plus.

On nous en parlera de moins en moins, sauf si on retrouve le corps ou ce qu’il en reste. Ou bien si l’un des exécutants estime de son intérêt de « se mettre à table » pour raconter à un média ce qu’il a vu et ce à quoi il a participé : nous vivons en effet une époque où nul ne peut cacher bien longtemps quoi que ce soit.

Si cela arrive, comme cela me paraît probable, nous n’aurons pas besoin d’attendre que les historiens nous révèlent dans 30 ans ce que disent des documents classifiés.


>>> À LIRE – [Édito] Affaire Khashoggi : « Barbarie saoudite »


Une des clés, à ce jour peu commentée, de cette ténébreuse affaire explique l’étrange comportement des principaux protagonistes de cet assassinat, dont le président turc a dit qu’il était « sauvage et dûment préparé ».

Qui sont-ils ? D’abord l’instigateur : Mohamed Ben Salman (MBS). Ensuite ses protecteurs et alliés : le président des États-Unis, Donald Trump, le très silencieux Benyamin Netanyahou, Premier ministre d’Israël, le tout aussi silencieux Jared Kushner, gendre de Trump. Et enfin Recep Tayyip Erdogan, président de la Turquie.

Khashoggi était proche des Frères musulmans d’Égypte et de Gaza

Khashoggi, un opposant islamiste

Le comportement de ces messieurs s’explique par un fait peu connu et que je vous livre ci-après : la victime, Jamal Khashoggi, n’était pas, comme on le suppose par sa résidence aux États-Unis et sa collaboration au Washington Post, un démocrate en révolte contre l’autocratie ou le wahhabisme qui règnent dans son pays. C’était un islamiste proche des Frères musulmans d’Égypte et de Gaza, proche de l’islamiste non déclaré qu’est Erdogan (dont il s’apprêtait à épouser une concitoyenne) et proche du Qatar.

Jamal Khashoggi était, depuis plus d’un an, révulsé par MBS et ses choix politiques qui en font l’allié de Trump et de Netanyahou, l’ami de Jared Kushner, tous trois contempteurs des dirigeants palestiniens. MBS en était venu, de son côté, à considérer Jamal comme un ennemi personnel qu’il fallait éliminer à tout prix. Pour lui-même et ce qu’il représente, pour l’exemple.

Selon les témoignages de ceux qui lui ont parlé après son forfait, l’actuel maître de l’Arabie saoudite, qui dispose de tous les moyens de ce pays riche et influent, ne comprend toujours pas que la disparition, fût-elle violente, d’un opposant islamiste suscite tant d’émotion et de réactions négatives. L’Égypte et Israël n’en tuent-ils pas des dizaines chaque mois ?

Ils approuvent MBS, tout en regrettant qu’il ait été si imprudent

Donald Trump, Jared Kushner, Benyamin Netanyahou voudraient défendre MBS et le soutenir. Mais, embarrassés, déclarent ce qui leur paraît acceptable de dire, font semblant d’être fâchés et de sévir. Ou se taisent. Mais, n’en doutez pas, ils approuvent MBS, tout en regrettant qu’il ait été si imprudent, donné de si mauvaises explications et se soit fait coincer. Ils l’aident autant qu’ils le peuvent, attendent que l’émotion retombe, que le calme revienne pour reprendre leurs relations secrètes avec lui : « as usual ».

L’Arabie saoudite, un ennemi pour les États-Unis

Le graphique ci-dessous indique que peu d’Américains considèrent l’Arabie saoudite comme un allié ; sont plus nombreux ceux qui estiment qu’elle est un ennemi.

© JA

Reste Erdogan : son attitude dénonciatrice s’explique par son soutien aux islamistes du Maroc, d’Algérie, de Tunisie, et aux Frères musulmans d’Égypte, de Gaza et du Qatar. Sa limite ? Ce qu’il attend de l’Arabie saoudite, dont il ménage le vieux roi.

L’assassinat de Jamal Khashoggi est, comme vous le voyez, une affaire intérieure non pas à l’islam mais aux islamistes. Les ex-wahhabites que sont MBS et son vieux père, le roi Salman, abhorrent les Frères musulmans et les combattent.

Pour les vaincre, ils se sont alliés aux extrêmes droites israélienne et américaine. Leurs adversaires islamistes ont à leur tête Erdogan et les dirigeants néowahhabites du Qatar. Dès la semaine prochaine, l’assassinat de Jamal Khashoggi sera une affaire du passé émaillée de résurgences, voire de coups de théâtre. Je pronostique que MBS y survivra, conservera le pouvoir et, incorrigible, commettra d’autres imprudences, se rendra responsable d’autres « coups » aussi mal ficelés.

Jair Bolsonaro, le Trump brésilien

J’écris ces lignes au lendemain du second tour de l’élection présidentielle brésilienne. Le 28 octobre, Jair Bolsonaro, 63 ans, a été élu avec 55.13% des voix. Cet homme, qui se vante de ne rien connaître à l’économie, sera donc, le 1er janvier prochain, le président de 210 millions de Brésiliens pour les quatre ou huit ans qui viennent.

Bolsonaro est le pendant brésilien de l’actuel président des États-Unis. Le monde va devoir s’accommoder d’un Donald Trump président de la première puissance mondiale et d’un Jair Bolsonaro à la tête de l’un des principaux pays émergents (revenu annuel par habitant : 15 000 dollars).

L’année 2019 s’annonce sous de mauvais auspices

Si vous ajoutez à ce duo quelques autres chefs d’État (ou d’exécutif) du même acabit – Rodrigo Duterte, le dictateur des Philippines, en est un –, vous avez, sur quatre continents, plus de 750 millions d’êtres humains – 10 % de l’humanité – dirigés par des populistes xénophobes, militaristes, homophobes et misogynes, enclins à piétiner le système édifié ou perpétué par leurs prédécesseurs.

Ce qu’ils disent et veulent faire trouve un large écho auprès d’une partie non négligeable de 7,5 milliards de personnes. Feront-ils des émules dans les mois ou les années qui viennent ? Certainement. Comment les combattre ou les empêcher de gagner ? Personne ne peut le dire et c’est le plus préoccupant.

J’en conclus que l’année 2019 s’annonce sous de mauvais auspices.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte