Politique

Algérie : Mouad Bouchareb, quand un président chasse l’autre

Le nouvel occupant du perchoir, Mouad Bouchareb, a été plébiscité par 320 députés de la coalition présidentielle. © SAMIR SID

Le 24 octobre, le chef du groupe parlementaire du FLN, Mouad Bouchareb, a été élu patron de l’Assemblée nationale algérienne… qui en comptait déjà un.

C’est une première en Algérie, et peut-être même en Afrique. Depuis le mercredi 24 octobre, l’Assemblée populaire nationale (APN) a deux présidents à sa tête. Ce jour-là, à l’issue d’un vote en plénière, 320 députés de la coalition présidentielle (FLN-RND-TAJ et MPA) – sur les 462 que compte l’hémicycle – ont élu à main levée Mouad Bouchareb au perchoir, à la place de Saïd Bouhadja, 80 ans.

Chef du groupe parlementaire du FLN, député de Sétif depuis trois législatures, Bouchareb a tout pour plaire à ses confrères, qui lui tressent déjà des lauriers : il est jeune (47 ans), il est pondéré, il porte bien, c’est un grand patriote et il a de l’expérience. Licencié en langue arabe, neveu du général Abdeslam Bouchareb, qui siégeait jusqu’à sa retraite au commissariat politique du ministère de la Défense, il a notamment déjà occupé les fonctions de vice-président de l’APN. Ses partisans le considèrent comme la personne idoine pour apaiser les tensions dans cet hémicycle divisé et gravement discrédité.

Jamais la scène politique algérienne n’a connu pareille crise depuis l’arrivée au pouvoir de Bouteflika en 1999

Ambiance délétère

Car Saïd Bouhadja, porté à la présidence de l’APN en mai 2017 par la même coalition qui a aujourd’hui décidé de l’en éjecter, martèle qu’il est toujours le titulaire légal du poste. Privé de sa garde rapprochée, il en appelle au président Abdelaziz Bouteflika pour le rétablir dans ses droits. Quant aux partis de l’opposition, qui refusent de cautionner ce qu’ils qualifient de « dérive » ou encore de « coup d’État », ils ont boycotté la séance qui entérinait sa nomination et, de facto, l’existence d’une assemblée bicéphale. Ils se réservent le droit de geler leurs activités, voire de présenter une démission collective. Ambiance.


>>> À LIRE – Algérie : la fronde de Saïd Bouhadja à l’Assemblée populaire nationale


Une légitimité revendiquée par deux présidents différents, une assemblée remise en question par l’opposition, avec le spectre de son éventuelle – mais peu probable – dissolution pour mettre un terme à cet imbroglio institutionnel, une opinion publique consternée et écœurée par le spectacle offert par les élus… Jamais la scène politique algérienne n’a connu pareille crise depuis l’arrivée au pouvoir de Bouteflika en 1999. Mais comment en est-on arrivé là ?

Kayhan Ozer/AP/SIPA

À la fin du mois de septembre, Saïd Bouhadja, vieux cacique du FLN, décide de limoger le secrétaire général de l’Assemblée, jugé incontrôlable. Il l’accuse, en outre, d’être un joujou entre les mains de certains nababs du parti, qui profitent de leur proximité avec lui pour s’octroyer indûment avantages et privilèges. Aussitôt ce limogeage connu, la direction du FLN, à laquelle se joignent le RND du Premier ministre Ahmed Ouyahia et deux autres partis proches de la majorité présidentielle, conteste la décision. La fronde contre Bouhadja est lancée.

On aura sa tête tôt ou tard », avait néanmoins juré à Jeune Afrique un député du FLN

Celui-ci est alors sommé de quitter son poste sous peine d’être déchu. Droit dans ses bottes, et visiblement appuyé par des soutiens au sommet de l’État, le moudjahid refuse d’obtempérer. Ce vieux roublard rompu aux arcanes du système est habile. Démissionnaire un jour, parti pour rester un autre, il aura joué avec les nerfs de ses adversaires. « On aura sa tête tôt ou tard », avait néanmoins juré à Jeune Afrique un député du FLN.

Deux gestes forts

Le bras de fer prend un tour violent le 16 octobre quand ses détracteurs ferment les portes de l’Assemblée avec un cadenas, prennent d’assaut le bureau de l’intéressé et en changent les serrures. Le point de non-retour est atteint quelques jours plus tard, lorsque le bureau de l’APN déclare la « vacance » de la présidence de la chambre basse du Parlement en invoquant l’article 10 de son règlement intérieur. Celui-ci énonce que, en cas de décès, de démission, d’incompatibilité ou d’incapacité du président de l’APN, il est procédé à l’élection d’un nouveau titulaire. Bouhadja proteste, les frondeurs passent outre. La chambre basse du Parlement a désormais deux chefs.

Fort de son plébiscite, Mouad Bouchareb a inauguré son mandat par deux gestes forts : la prise de possession des bureaux de son prédécesseur au cinquième étage de l’imposant bâtiment du Parlement, dans le centre d’Alger ; et la réintégration du secrétaire général de l’Assemblée, dont le limogeage avait déclenché la crise.

Difficile de présager des traces que laissera cet épisode. Mais à moins de sept mois de l’élection présidentielle, la confusion et le grand désordre qui règnent au sein des institutions de la République inquiètent par-delà les frontières de l’Algérie.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte