Politique

[Tribune] Cameroun : et maintenant ?

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Mis à jour le 23 octobre 2019 à 20h43
Paul Biya, le président camerounais.

Paul Biya, le président camerounais. © Lintao Zhang/AP/SIPA

Comment déloger Paul Biya du palais d’Etoudi ? Aucun des adversaires du président camerounais n’a résolu cette équation.

Depuis le retour au multipartisme dans les années 1990, on sait que la voie des urnes est sans issue. Maurice Kamto aussi le savait. Encore fallait-il le démontrer pour détruire le mythe de l’invincibilité du parti au pouvoir. Prouver que les victoires de Paul Biya tenaient non pas de la vérité des urnes mais du verrouillage du système.


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Et face au Conseil constitutionnel, l’enjeu n’était pas d’avoir gain de cause, mais d’instruire le procès du régime, de sa bureaucratie interventionniste et partisane, et de ses juges en mission commandée. Ce faisant, Maurice Kamto est parvenu à instiller le doute et a écorné la légitimité de son adversaire. Pendant ces jours de tension, l’oligarchie a tremblé dans ses fondements. Face à elle se dresse désormais un leader d’une envergure inédite depuis deux décennies.

Faut-il aller ou non aux législatives et aux municipales prévues en 2019 ?

Boycotter les prochains scrutins ?

Pour autant, de quoi les lendemains seront-ils faits ? Celui qui s’impose désormais en principal opposant va devoir miser sur le capital acquis lors de cette présidentielle pour se présenter comme une alternative plausible sur le long terme. Toutefois, il fait face à un dilemme : faut-il aller ou non aux législatives et aux municipales prévues en 2019 ?

Il va falloir trancher vite et en sachant que la participation au scrutin vaudra reconnaissance d’un président dont il conteste la réélection. En ayant aussi à l’esprit que boycotter reviendra à renoncer à peser au sein de l’Assemblée nationale, alors qu’il plaide lui-même pour une réforme de l’appareil institutionnel, qui entrave l’opposition dans sa conquête du pouvoir. En ayant conscience enfin que, s’il devait appeler au boycott, il lui faudrait convaincre ses alliés et les cadres de son parti de mettre en sommeil leurs propres carrières en refusant d’entrer à l’Assemblée. Là aussi, la partie est loin d’être gagnée.

Kamto sait qu’il a moins à craindre de Paul Biya que de ses dauphins putatifs

Cruauté des mœurs, les politiciens abordent ce nouveau septennat chronomètre en main à cause de l’âge avancé du président (85 ans). Alors qu’il projette de revendiquer sa victoire par des manifestations de rue, Kamto sait qu’il a moins à craindre de Paul Biya que de ses dauphins putatifs, qui, jusqu’au sein du gouvernement, rongent leur frein dans l’attente d’une éventuelle présidentielle anticipée. Le leader n’a donc pas d’autre choix que de remiser au placard ses habits de juriste pour endosser le gilet pare-balles du manifestant. Ne rien faire serait perçu comme une faiblesse.

Sortir de la séquence présidentielle

Paul Biya, lui, devrait faire l’économie de tout triomphalisme. Il lui est urgent de sortir de la séquence présidentielle. D’abord parce que la campagne s’est abîmée dans le terrain dangereux du tribalisme. Le slogan « Pas de Bamiléké à Etoudi » visait Kamto, mais a meurtri l’ensemble de la communauté dont ce dernier est issu.

Nul ne sait quels effets cette stigmatisation produira sur les activités économiques de cet entreprenant peuple de l’Ouest camerounais, alors que, dans le même temps, les investisseurs étrangers évitent le pays. Et que, depuis des mois, plane la menace d’une dévaluation du franc CFA d’Afrique centrale, funeste perspective qui devrait inciter le pouvoir à encourager les producteurs nationaux.

Ne rien faire, c’est laisser à ses adversaires une seule alternative : la violence

Ouverture d’un dialogue ?

Avec les réserves d’usage, Paris et Washington ont reconnu la réélection de Paul Biya. Néanmoins, les partenaires occidentaux du Cameroun pressent Paul Biya d’ouvrir sans délai le dialogue avec toutes les parties de la crise anglophone. Le cardinal Christian Tumi s’est porté volontaire pour aider. En dépit du tir de barrage des « durs » du régime, qui ne supportent pas ce prélat peu en cour à Etoudi, il n’y a pas d’autorité morale plus consensuelle pour réunir pouvoir et sécessionnistes autour d’une table.

À moyen terme, le président a les cartes en main pour soigner sa sortie. Il peut restaurer la confiance dans les institutions en réformant un système notoirement incapable d’organiser des élections transparentes, équitables et démocratiques. Puis apaiser les tensions en accordant sa grâce, au cas par cas, à des prisonniers de l’opération Épervier… Ne rien faire, c’est laisser à ses adversaires une seule alternative : la violence.

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