Politique

Cameroun : rien ne bouge, mais tout a changé

Le chef de l’État et son épouse, Chantal, à l’aéroport de Maroua, dans l’Extrême-Nord, le 29 septembre. © ALEXIS HUGUET/AFP

Malgré la réélection sans surprise de Paul Biya, jamais le pouvoir en place n’a été à ce point contesté. Mais l’opposition devra surmonter ses divisions si elle veut constituer une force d’alternance crédible.

L’atmosphère est électrique. À deux pas du dispensaire d’Odza, au sud de Yaoundé, chacun commente le vote de la veille. Sous le soleil du milieu de cette journée du 8 octobre, on patiente. Maurice Kamto devait prendre la parole à 10 h 30 dans son quartier général. Il est 15 heures. Un 4×4 franchit le portail. Sous les « Kamto, président ! », le patron du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) se faufile jusqu’au pupitre, s’excuse du retard et se déclare vainqueur de la présidentielle. Sur la mezzanine où sont rassemblées quelques dizaines de militants, deux jeunes se congratulent.

« C’est lancé ! » hurle le premier. « C’est maintenant ! » répond le second. Quelques minutes plus tard, l’annonce a fait le tour du monde. Le Cameroun a momentanément deux présidents : l’un, sortant, attend sereinement sa réélection, l’autre, autoproclamé, joue son va-tout. On connaît la suite.


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Implication sans précédent

« Paul Biya a été marqué par la tentative de coup d’État de 1984 et par la présidentielle qu’il a failli perdre en 1992, analyse un politologue camerounais. Chaque fois, il a verrouillé un peu plus le système. Peut-être que ce 8 octobre 2018 est le jour où l’édifice s’est fissuré. » « On avait enfoncé dans la tête des Camerounais que le vote était inutile, que, après Biya, c’était Biya ou le chaos, s’enthousiasme, trésorier de la campagne d’Akere Muna, candidat rallié à Kamto. L’année 2018 a prouvé le contraire : d’autres ont l’envergure pour exercer le pouvoir. On ne reviendra pas en arrière. »

Il y a eu une implication sans précédent, notamment chez les jeunes, à travers la candidature de Cabral Libii, dont la percée ne peut être occultée

Une chose est sûre : jamais les Camerounais ne s’étaient autant passionnés pour une campagne. « Il y a eu une implication sans précédent, notamment chez les jeunes, à travers la candidature de Cabral Libii, dont la percée ne peut être occultée », analyse Hans De Marie Heungoup, chercheur à l’International Crisis Group. Bien sûr, l’abstention reste élevée (46,15 %) et, selon les résultats officiels, Paul Biya a réalisé de très bons scores (autour de 90 % des suffrages) dans le Sud, l’Est et l’Extrême-Nord.

Comme depuis un quart de siècle, les électeurs de cette dernière région ont massivement suivi le président, espérant sans doute que l’un des leurs récolte, un jour, les lauriers de la succession. Mais Biya a aussi perdu le Littoral, où il s’était imposé il y a sept ans, et la ferveur de la campagne a été telle que, pour la première fois depuis trois décennies, l’alternance a paru possible.

C’est un fait, la jeunesse a repris goût à la politique

Victoire légale et désinvolte

« C’est un fait, la jeunesse a repris goût à la politique », se réjouit Chrétien Tabetsing. Dès lors, le décalage a paru énorme entre, d’un côté, une mobilisation et une offre nouvelles et, de l’autre, la victoire légale et désinvolte d’un président qui ne s’est adressé que dix minutes aux électeurs.

Point d’orgue de ce nouveau paradoxe : le 22 octobre, le Conseil constitutionnel a procédé à la fastidieuse proclamation du succès de Paul Biya. En direct à la télévision, des juges épuisés ont déroulé la longue litanie des résultats durant près de cinq heures. Avant d’offrir un cocktail aux dignitaires présents, le régime tenait à prouver que, au Cameroun, il est toujours maître de la légalité.

Ils pensaient écraser l’opposition en mondovision, mais ils n’ont réussi qu’à mettre le mensonge d’État à la télévision

A-t-il bien fait ? « Il y a eu un effet boomerang, se réjouit Célestin Djamen, un ancien du Social Democratic Front (SDF) ayant rejoint le MRC. Ils pensaient écraser l’opposition en mondovision, mais ils n’ont réussi qu’à mettre le mensonge d’État à la télévision. » Plusieurs millions de Camerounais ont ainsi pu suivre les débats du Conseil, du 16 au 19 octobre. Ils l’ont vu rejeter, un par un, les recours déposés par l’opposition et ont écouté celle-ci exposer ses arguments. Plaidoirie après plaidoirie, accusation après accusation, preuve après preuve.

Dans un bureau de vote de Yaoundé, lors de la présidentielle du 7 octobre 2018. © Sunday Alamba/AP/SIPA


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Clément Atangana, le président de l’instance, n’a pas flanché. Mais, dans un marigot politique où les batailles se sont souvent déroulées loin de la surface, les temps ont changé. Les querelles ont éclaté au grand jour. Des opposants, préparés et déterminés, ont osé monter à la tribune.

On nous a donné l’occasion de montrer aux Camerounais qu’on pouvait battre le système

« Cela a été un vrai moment de participation citoyenne, peut-être fondateur d’une nouvelle démocratie, ajoute le politologue Fred Eboko. Cela a mis en lumière une chose : ce qui est légal n’est pas forcément juste. »

Sous les projecteurs, les avocats ont pris la parole et ne l’ont pas lâchée. « On nous a donné l’occasion de montrer aux Camerounais qu’on pouvait battre le système, même si la décision finale nous demeurait défavorable », affirme l’un d’eux. Maurice Kamto, Akere Muna et leurs soutiens s’en sont donné à cœur joie, relayés par Cabral Libii et Joshua Osih (SDF). Le spectacle, inédit, de l’opposition et de son nouveau chef avait commencé.

Dans un bureau de vote de Yaoundé, le 7 octobre 2018. © REUTERS/Zohra Bensemra

Réseaux sociaux influents

Le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) était-il prêt à une telle offensive ? Certes, les vieilles méthodes ont continué de fonctionner. Les attaques ethnicistes ont plu sur Maurice Kamto comme en période de mousson, à travers des médias proches du pouvoir. Malgré les protestations de plus en plus fréquentes des élites intellectuelles, la violente rhétorique « Bamilékés contre pouvoir béti » a par moments pris le dessus.

Mais l’opposition, rajeunie, mieux connectée et liée à la diaspora, a trouvé le moyen de porter le débat sur le fond et de contrer la puissance du RDPC. « L’influence des réseaux sociaux a été prépondérante et a permis de limiter les effets de l’inégalité de traitement dans les médias », explique Mathieu Youbi, partisan de Maurice Kamto. C’est d’ailleurs sur Twitter, le 23 octobre, que Joshua Osih, candidat d’un SDF menacé de disparition (3,35 % des voix), a reconnu sa défaite. Saluant une « extraordinaire élection », il a estimé que « rien ne sera[it] plus comme avant ! »

Faut-il y croire ? Dans les arcanes du RDPC, le sourire est de mise. Le « président national » a rempilé. « Le rouleau compresseur est passé », glisse un cadre. Mais certains grimacent et entrevoient des jours difficiles. D’autant que le parti bruisse des rumeurs d’un prochain remaniement, qui serait déjà en préparation au palais d’Etoudi et qui fera, nécessairement, plus de mécontents que de réjouis.

Maintenir la flamme

Fragilisé par les conflits de générations, les critiques envers son secrétaire général, Jean Nkuete, et par les éternels débats sur la succession de Paul Biya, le RDPC pourrait perdre gros lors des législatives de 2019. L’opposition, qui espère en attirer les déçus, fera-t-elle le poids pour autant ? Le mirage d’un gouvernement d’union nationale a d’ores et déjà refait son apparition et provoqué de premiers dégâts, Cabral Libii étant forcé de démentir son intérêt pour une collaboration avec Paul Biya sans accord préalable sur une passation de pouvoir. Quant à Akere Muna, s’il reste attaché à l’unité de l’opposition, il n’en espère pas moins jouer sa carte personnelle, dans un mouvement allié mais distinct de celui de Maurice Kamto.

Ce dernier le sait : tout a peut-être changé ces 7 et 8 octobre, mais tout reste à faire, surtout s’il veut que son succès populaire soit davantage qu’un phénomène temporaire. Convaincu de son bon droit, il continue de revendiquer la victoire – il s’appuie sur des chiffres le donnant vainqueur à 39,74 %, contre 38,47 % pour Biya – et entend bien la faire valoir devant la Cour africaine des droits de l’homme et les Nations unies.

Mais le combat se joue ailleurs, à Yaoundé, Douala, Maroua ou Ngaoundéré, là où les foules ont senti le souffle de la campagne et où le patron du MRC a lancé un « programme de résistance nationale », le 25 octobre. « L’espoir est le pilier du monde », dit le proverbe. Reste à l’incarner et à en maintenir la flamme, que d’autres n’auront de cesse d’étouffer.


Est-ce la fin pour le SDF ?

Avec 3,35 % des suffrages, le constat est sans appel pour Joshua Osih et le Social Democratic Front (SDF). « La bataille s’achève sur une défaite pour mon parti et moi-même. Je la place sous le signe d’une profonde remise en question », a écrit le candidat le 23 octobre.


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Peu soutenu par les barons du parti, dont certains ont travaillé contre lui en sous-main, guère avantagé par la quasi-absence de vote dans les régions anglophones, Osih n’aura jamais réussi à créer l’engouement. Mais le mal n’est-il pas plus profond ? « Cela fait longtemps que le SDF s’est coupé du peuple qui l’avait porté en 1992 », glisse Célestin Djamen, qui l’a quitté pour rejoindre Maurice Kamto. Mais on aurait tort de vouloir enterrer Osih trop vite : il est jeune et peut encore avoir une carte à jouer sur la scène politique.


Pourquoi la crise anglophone est passée à la trappe

Ce devait être le principal sujet de cette présidentielle. Il n’en a rien été. C’est dans le Sud et l’Extrême-Nord que le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) a construit la victoire de Paul Biya. Quant aux opposants, ils sont restés prudents, proposant au mieux un dialogue et un passage à un fédéralisme modéré.

Résultat : l’élection ne s’est réellement tenue que dans huit régions sur dix, ce qui n’a fait qu’accentuer le sentiment d’exclusion des habitants du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Le 29 septembre, Paul Biya leur a à nouveau promis la paix, affirmant que « leur avenir se trouv[ait] bien au sein de [la] République ». Reste à le prouver.

Le chef de l’État pourrait soutenir la conférence générale anglophone organisée par le cardinal Christian Tumi, à la fin de novembre. Ce dernier espérait que les leaders sécessionnistes détenus au secrétariat d’État à la Défense, dont Sisiku Ayuk Tabe, président de la République autoproclamée d’Ambazonie, seraient libérés pour l’occasion, mais Biya n’y est guère favorable. Au mieux, les Ambazoniens et leurs chefs issus des diasporas des États-Unis, de Belgique ou d’Afrique du Sud – Cho Ayaba, Ebenezer Akwanga, Fon Gorji-Dinka ou Boh Herbert – pourraient y participer par visioconférence. Mais, au-delà du financement, quel contrôle exercent-ils réellement sur les combattants qui se revendiquent aujourd’hui de l’Ambazonie ?

Dans le doute, la réponse sécuritaire a toujours les faveurs d’Etoudi. Yaoundé a accentué sa collaboration avec le Nigeria pour enrayer le trafic d’armes alimentant la zone anglophone depuis l’État nigérian de Rivers. Un nouveau contingent du bataillon d’intervention rapide s’apprêterait également à voir le jour, tandis que des hélicoptères et des blindés ont été commandés par l’armée.

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