Agroalimentaire

Maroc : l’émergence d’une classe moyenne agricole, un chantier encore vaste

Une exploitation agricole à Ouarzazate, dans le sud du Maroc, en février 2016.

Une exploitation agricole à Ouarzazate, dans le sud du Maroc, en février 2016. © Mosa'ab Elshamy/AP/Sipa

Mohammed VI veut favoriser l’émergence d’une classe moyenne agricole, facteur d’équilibre socio-économique dans le monde rural. Mais des obstacles demeurent.

Les bras chargés de bidons d’eau, Aïssam arrive tout juste de son petit village situé en contrebas, dans les hauteurs de la région d’Ifrane, non loin de la ville d’Aïn Leuh. À 27 ans, le jeune homme est sans emploi. ll vient donner un coup de main à son père, éleveur. Autour d’eux, rien à part deux petites baraques en plastique et un abreuvoir que les hommes remplissent avec l’eau du douar. « Ces terres ne sont pas irriguées. Nous devons ramener l’eau d’en bas pour nourrir les bêtes. Comment voulez-vous que l’on se développe ? » lâche-t-il.

La terre sur laquelle viennent paître leurs dizaines de bêtes ne leur appartient pas vraiment

Derrière lui, son père, las, tente de rassembler ses moutons avec un bâton. « Je ne veux pas passer ma vie à survivre comme lui, lâche Aïssam. Je veux bien travailler comme agriculteur mais pas dans ces conditions. » Le jeune homme et son père appartiennent à la tribu berbère Aït Mouli, qui vit dans les montagnes de la région d’Azrou. La terre sur laquelle viennent paître leurs dizaines de bêtes ne leur appartient pas vraiment. C’est une parcelle collective : tous les membres de la tribu en jouissent. Difficile d’investir seul. Impossible de conclure une quelconque transaction. « La dernière fois sur Facebook, j’ai vu une vidéo sur la pauvreté dans le monde. Eh bien, je peux vous dire qu’on est plus pauvres que les pauvres ici ! » lance le jeune chômeur, amer.

Accès à la propriété

Lors de la dernière session parlementaire, le 12 octobre, Mohammed VI a appelé à la création d’une « classe moyenne agricole », facteur d’équilibre socio-économique dans le monde rural. Mobilisation de foncier, rationalisation et optimisation des exploitations auprès des petits ­agriculteurs, formation des femmes et des jeunes… le chantier est vaste. Le ministre de ­l’Agriculture, Aziz Akhannouch, a livré les premières pistes quelques jours plus tard, le 18 octobre, lors d’une rencontre avec les professionnels du secteur, à Marrakech. Son département est chargé dans un premier temps d’identifier et de recenser les terres mobilisables, puis de faire le choix des cultures en fonction de la nature des terres en question et des besoins.

La question foncière est au cœur des débats. Dans son discours, le roi a annoncé la régularisation de 1 million d’hectares de terres. Le processus, appelé « melkisation », vise à identifier les ayants droit d’une parcelle et à leur céder le titre de propriété. « L’insécurité foncière des terres collectives a toujours représenté un frein à l’investissement et au développement agricole, explique Najat Kalla, avocate à Meknès, spécialiste de la question. Cela donne lieu à des appropriations privatives et à des ­transactions illégales. »

Cette melkisation profitera-t-elle vraiment aux jeunes agriculteurs membres des tribus, comme Aïssam ?

Permettre aux ayants droit de devenir propriétaires permettrait aussi de réaliser des transactions foncières et d’augmenter la superficie des terres pour mieux se développer. « Cela fait passer l’agriculteur au statut de propriétaire. Cette ascension sociale et les opportunités économiques qui l’accompagnent pourraient renforcer la classe des exploitations moyennes », affirme Mohamed Mahdi, enseignant-chercheur à l’École nationale d’agriculture (ENA) de Meknès.

Mais, déjà, une question se pose : cette melkisation profitera-t-elle vraiment aux jeunes agriculteurs membres des tribus, comme Aïssam ? « Soit elle va bénéficier aux ayants droit et, dans ce cas, on assistera à une ascension sociale, donc à la création de ladite classe moyenne. Soit elle bénéficiera à des investisseurs ruraux ou urbains qui ont une plus grande capacité organisationnelle et financière et promettent donc plus de productivité. C’est aux politiques publiques de prendre des mesures pour que cela soit équilibré », analyse Zakaria Kadiri, sociologue et ingénieur agronome.

Terres marocaines entre Casablanca et El Jadida.

Terres marocaines entre Casablanca et El Jadida. © Flickr/CreativeCommons/mararie

Amélioration de la productivité

En contrebas de l’immense terrain ­d’Aïssam et de son père, Aïn Leuh, 10 000 âmes. Là, les agriculteurs spécialisés dans les céréales se sont reconvertis dans ­l’arboriculture, cultivant principalement le cerisier. Grâce aux subventions du Plan Maroc vert (PMV), un plan de politiques publiques agricoles lancé en 2008, les paysans ont pu augmenter leur rendement… mais peinent encore à se développer de façon optimale.

« Les agriculteurs, dont le niveau de vie et d’instruction n’est pas très élevé, ne savent pas comment vendre leurs produits. Quand des citadins viennent pour acheter leur marchandise même à très bas prix, ils acceptent », explique Mimoune Boutaarit, président d’Anarouz. Cette association rassemble plus de 250 agriculteurs locaux, dont elle aide à transformer et valoriser les produits : emballages de qualité, sélection, entrepôt… Une unité de frigorification – entièrement financée par le PMV – est en cours de construction.

« Les agriculteurs pourront stocker leurs produits pendant un mois. Cela va ­permettre de réguler le marché et donc d’augmenter les prix, s’enthousiasme le président adjoint, Smail Bouissane, lui aussi agriculteur. Nous vendons le kilo de cerises entre 3 et 4 dirhams [entre 0,3 et 0,4 euro]. Avec tout ça, on pourra monter jusqu’à 10 dirhams. » Cette unité nécessitera le recrutement d’une trentaine d’employés, choisis parmi les jeunes de la région.

Pour Zakaria Kadiri, ce modèle, s’il peut aider à l’émergence d’une classe moyenne, connaît quelques limites : « Il nécessite de l’argent et, dans ce cas, l’investissement subventionné par l’État joue un rôle central. Ensuite, il faut que les agriculteurs suivent au niveau de l’organisation, car très peu d’entre eux en connaissent le sens. » C’est ce que reconnaît volontiers Mimoune Boutaarit : « Nous nous efforçons de sensibiliser nos agriculteurs à ces nouvelles pratiques, mais ça reste encore très compliqué. »

Des terres marocaines.

Des terres marocaines. © Flickr/CC/Alexander Cahlenstein

« C’est là où, selon moi, le Plan Maroc vert a échoué. Les agriculteurs ont manqué d’un accompagnement de proximité dans le développement de leurs projets, avance Mohamed Mahdi. Dans un milieu où le taux d’analphabétisme est très élevé, les concepts d’agrégation ou encore d’organisation ne sont pas assimilés et effraient même les gens. » Relever le défi de la formation se révèle crucial pour l’État s’il entend faire émerger cette classe moyenne d’agriculteurs issus des tribus.

« Il y a des régions où transformer les terres collectives dont la première vocation est pastorale en terres de culture, comme le souhaite l’État, risque d’être compliqué. Les terres n’étant pas irriguées, ils seront obligés de puiser assez profondément dans la nappe phréatique », ajoute le sociologue. Un rôle qui revient, selon son collègue Zakaria Kadiri, à l’Office national du conseil agricole, mais également à l’interprofession et aux agroéconomistes de l’ENA de Meknès ou encore à l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II de Rabat.

Capacité d’adaptation

Selon le spécialiste, l’atout principal des jeunes ruraux reste leur capacité d’adaptation à l’innovation. « Même sans études poussées, certains ont acquis des compétences managériales et technologiques qu’ils peuvent mettre à profit sur le terrain », explique-t-il. Son étude, « Jeunes fellahs en quête de leadership au Maroc », publiée en 2015, montre que beaucoup de jeunes ruraux sont revenus de la ville pour développer des projets agricoles dans leur village d’origine. « On n’est plus dans l’agriculture de subsistance. Les jeunes ruraux, enfants de la mondialisation, ne veulent plus être dans la survie mais dans le développement », complète Mohamed Mahdi.

La jeunesse du monde rural, beaucoup plus sensible aux injustices que la génération précédente, fait entendre sa colère

Car derrière le discours qui voudrait que cette classe moyenne devienne un levier de développement socio-économique se cache une ambition politique. La jeunesse du monde rural, beaucoup plus sensible aux injustices que la génération précédente, fait entendre sa colère. Le développement de l’espace rural semble être un moyen efficace pour éviter l’exode rural et apaiser les revendications sociales.


Plan Maroc Vert : peut mieux faire

Mohammed VI et Aziz Akhannouch, ministre de l’Agriculture, le 19 octobre 2018, au Palais royal de Marrakech (Maroc)

Mohammed VI et Aziz Akhannouch, ministre de l’Agriculture, le 19 octobre 2018, au Palais royal de Marrakech (Maroc) © Driss Ben Malek/MAP

Pour Mohamed Mahdi, enseignant-chercheur à l’École nationale d’agriculture (ENA) de Meknès, le discours du roi signe l’échec du Plan Maroc vert lancé en 2008. « Économi­quement, il y a eu des progrès, mais, socialement, la situation des agriculteurs laissait à désirer », explique le spécialiste.

Le PIB agricole a évolué de 5,25 % en moyenne chaque année depuis le lancement du programme pour atteindre 125 milliards de dirhams en 2018

Selon les chiffres présentés le 18 octobre par le ministre de l’Agriculture, Aziz Akhannouch, le PIB agricole a évolué de 5,25 % en moyenne chaque année depuis le lancement du programme – une hausse de 60 % –, pour atteindre 125 milliards de dirhams en 2018. La valeur des exportations a, quant à elle, doublé en dix ans et s’élève désormais à 33 milliards de dirhams. Or, selon une étude sur le rendement du capital physique au Maroc publiée en 2016, le Haut-Commissariat au plan souligne la relation entre perte d’emplois et hausse de la productivité dans l’agriculture.

Ainsi, l’amélioration des rendements s’est faite au détriment de l’investissement et de l’emploi. « Le second pilier du Plan Maroc vert, qui s’adresse à la petite agriculture, n’a pas fonctionné, en conclut Mohamed Mahdi. D’abord parce qu’il a pâti d’un bien plus petit budget que le premier volet, qui concerne les agricultures à forte productivité. Ensuite parce que les agriculteurs ont cruellement manqué d’accompagnement dans le développement de leurs projets. »


1 million d’hectares

C’est la surface de terres collectives que le Maroc veut régulariser d’ici à 2019. Le processus d’appropriation, qui intervient après l’identification de ceux qui détiennent le droit d’exploitation des terres, se fondera sur l’élaboration et ­l’adoption d’un registre agricole par le ministère de l’Agriculture.

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