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Elections

Togo : la sortie de crise, c’est par où ?

Réservé aux abonnés | | Par - envoyé spécial à Lomé
Mis à jour le 23 octobre 2019 à 20h42
Le président Faure Gnassingbé visitant le chantier du nouveau marché moderne de la préfecture, à Baifilo, le 14 juillet.

Le président Faure Gnassingbé visitant le chantier du nouveau marché moderne de la préfecture, à Baifilo, le 14 juillet. © Présidence Togolaise

À l’approche des législatives de décembre, la classe politique s’égare en querelles byzantines sur le mode de scrutin, le nombre de mandats présidentiels et la composition de la Ceni.

Vu de l’extérieur, le Togo semble vivre par à-coups. Une partie de l’année, les mornes plaines de ce pays d’agriculteurs s’alanguissent dans la somnolence de la saison des pluies. À l’image de Lomé, en cette mi-octobre. La capitale présente le visage d’un orgueilleux centre d’affaires illuminé par la quinzaine d’immeubles ultramodernes où siègent ses banques, le long de ses larges avenues soigneusement entretenues…

Puis, comme stimulé par l’harmattan et l’approche des consultations électorales, le volcan s’éveille, prêt à tout dévaster. Une partie de la classe politique durcit le ton, déserte les institutions pour regagner la rue avec son inépuisable fonds de commerce. Une autre partie, tapie au sein de la majorité, apprécie tout autant ces moments de tensions politiques qui justifient leur présence aux affaires.

Scrutin majoritaire à deux tours

Et le pays vu de l’intérieur confirme cette intuition première. À quelques broutilles près. Les politiciens s’écharpent sur des points de détail. Élection à un ou à deux tours ? Tout le monde est d’accord pour passer au scrutin majoritaire à deux tours, en dépit de quelques « durs » de la majorité qui estimaient qu’une présidentielle à scrutin unique permettrait de réduire des dépenses inutiles. S’accorder sur le nombre de tours n’a pas suffi. Encore a-t-il fallu formaliser la réforme. La Cedeao a dû l’inscrire dans ses recommandations pour qu’elle apparaisse – enfin – sur l’agenda politique.

Il est dangereux d’élaborer des lois qui visent des personnes », prévient Sélom Klassou

S’agissant de la limitation du nombre de mandats, il ne serait renouvelable qu’une fois. Sur ce point aussi, les débats frisent l’hystérie. Est-ce que cette limitation mettra Faure Gnassingbé hors jeu dès la fin du mandat en cours, en 2020 ? Hors de question pour la majorité d’accepter le principe de rétroactivité législative. Le Premier ministre, Sélom Klassou, prévient : « Il est dangereux d’élaborer des lois qui visent des personnes ». L’opposition y voit le moyen d’éliminer son principal adversaire.

Pour Jean-Pierre Fabre, si la réforme est adoptée, la limitation du nombre de mandats s’appliquera à Faure dès la prochaine élection. Le chef de file peaufine un argumentaire pour gagner cette bataille juridique. Il convoque même l’avis du constitutionnaliste français Guy Carcassonne, qui répondait en 2013 à la question de l’éligibilité à un troisième mandat du Sénégalais Abdoulaye Wade par la négative.


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Débat sans issue

Au Togo, le débat est pour l’instant sans issue. Il se poursuit néanmoins tandis que les acteurs politiques se renvoient la responsabilité du blocage. Même sur la composition de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), ou sur celle de la Cour constitutionnelle, méfiance et acrimonie retardent des réformes souhaitées par les démocrates des deux bords. L’intervention de la Cedeao en tant que médiateur de la crise les a obligés à reprendre les discussions après les manifestations d’octobre 2017.

Ils n’ont jamais eu l’intention de faire aboutir les réformes. Tout ce qu’ils font, c’est gagner du temps », estime Jean-Pierre Fabre

Le ministre de la Fonction publique, Gilbert Bawara, assure : « Nous allons veiller à ce qu’un projet de révision soit adopté en Conseil des ministres, et cela après l’appréciation d’un expert constitutionnaliste désigné par la Cedeao pour examiner sa conformité aussi bien avec les recommandations du médiateur qu’avec les normes internationales. Ensuite, nous enverrons le texte à l’Assemblée. La majorité prendra ses responsabilités en espérant que les autres partis agiront aussi dans le sens de l’intérêt de tous. » Le gouvernement souhaite faire adopter ces réformes avant le prochain sommet de la Cedeao, prévu pour le 22 décembre.


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La bonne volonté apparente du gouvernement suffira-t-elle ? Rien n’apporte une telle garantie. Jean-Pierre Fabre accuse la majorité d’hypocrisie. « Ils n’ont jamais eu l’intention de faire aboutir les réformes. Tout ce qu’ils font, c’est gagner du temps. » Ce à quoi lui répond Gilbert Bawara : « Si le radicalisme et l’intransigeance étaient payants au Togo, ça se saurait. Depuis les années 1990, aucune des rencontres prévues pour faire avancer les réformes vers plus de démocratie n’a abouti, à cause du blocage des radicaux. »

Nous sommes une nouvelle génération, issue de l’opposition, mais prête pour une négociation coopérative avec le pouvoir

Même dans l’opposition, des voix dénoncent la surenchère. « Certains sont dans la contestation permanente », se plaint Isaac Tchiakpe, philosophe proche de l’opposant historique Gilchrist Olympio, qui a signé en 2010 un accord de gouvernement avec Faure Gnassingbé. « Nous sommes une nouvelle génération, issue de l’opposition, mais prête pour une négociation coopérative avec le pouvoir. Fabre [qui a créé son parti après avoir quitté l’Union des forces de changement, UFC] est notre mauvais génie. C’est à nous de le mettre hors d’état de nuire. En tout cas, nous ne le laisserons plus prendre en otage le débat au Togo. » Les législatives auront-elles lieu le 20 décembre, comme prévu ? Rien n’est moins sûr.


UFC, que choisir ?

« Nous serons prêts pour le 20 décembre 2018 », assure Kodjona Kadanga, président de la Ceni, comme pour répondre à ceux qui doutent de sa capacité à organiser les législatives à l’échéance fixée par la feuille de route de la Cedeao. Indifférente à l’agitation ambiante, la Ceni a élaboré un chronogramme qu’elle clame pouvoir tenir.

Pendant ce temps, l’Assemblée nationale poursuit ses discussions sur la désignation des représentants de l’opposition qui siégeront au sein de la Ceni. Ceux de l’opposition extraparlementaire et de la société civile ont déjà été désignés. Au sein des représentants de l’opposition parlementaire, il reste le cas de l’admission d’un représentant de l’Union des forces du changement (UFC), alors qu’elle participe au gouvernement. Le nœud du problème étant le rejet par Jean-Pierre Fabre, chef de file de l’opposition parlementaire, de l’idée d’admettre l’UFC dans les rangs de l’opposition.

Par ailleurs, les opposants estiment que ces délais ne seront pas tenus si les réformes sur le scrutin à deux tours et la limitation du nombre de mandats n’aboutissent pas. Un scepticisme qui tranche avec l’optimisme du président de la Ceni, Kodjona Kadanga.

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