Arts

Arts plastiques : le rose et le noir de Dalila Dalléas Bouzar

Dalila Dalléas Bouzar dans son atelier à Bordeaux. © Alexandre Dupeyron pour JA

À l’occasion de la foire d’art contemporain Also Known as Africa, l’artiste d’origine algérienne Dalila Dalléas Bouzar prépare plusieurs grands formats et une performance.

Au fond de l’atelier, une version grand format de la Cène, où Jésus a le visage de Bob Marley. Sur le côté, une grande toile noire attendant la naissance d’un arbre aux reflets rouges. Un peu partout, des croquis, des photos, des tableaux, des livres, des carnets, de la peinture. Vêtue de noir, Dalila Dalléas Bouzar déambule dans son repaire de L’Annexe B., à Bordeaux. C’est là, non loin d’une mosquée, dans une ancienne école contenant toujours de l’amiante, qu’elle peint et prépare la foire d’art contemporain africain Also Known as Africa (Akaa, à Paris, du 9 au 11 novembre).

Outre ses grands formats rapprochant le dernier repas du Christ et l’arbre à palabre des Africains, l’artiste réalisera une performance au cours de laquelle, pendant cinq heures, elle peindra les visages des visiteurs. Comme elle l’a déjà fait avec quelque 70 personnes lors de la dernière Biennale de Dakar. « Je vais commencer par maquiller les gens, avant de les peindre, explique-t-elle. J’aime la contrainte de temps et le travail avec le modèle vivant, cela évacue la complaisance et la fainéantise. Je cherche à atteindre ce lâcher-prise et cet état de tension où l’énergie manque pour s’autocensurer. Cela permet de faire apparaître d’autres choses… »

Relation avec l’Algérie natale

Née en février 1974 à Oran, Dalila Dalléas Bouzar s’est emparée de la peinture à l’huile un peu comme son compatriote Kateb Yacine s’est emparé de la langue française. Mais ce « butin de guerre » enlevé à la tradition occidentale – et à une histoire de l’art longtemps européocentrée – n’est pas le produit d’un vol à l’arraché : il lui a fallu des années pour trouver cette voie.

Arrivée à l’âge de 2 ans en France, par la route, elle est issue d’un milieu modeste. Son père, originaire de Chlef, travaille dans le bâtiment. Sa mère, originaire de Nédroma, « travaillait beaucoup à la maison, éduquant ses cinq enfants, comme toutes les femmes ». Les yeux de Dalila Dalléas pétillent quand elle précise le portrait de sa mère : « Elle a un truc un peu punk, art brut. Elle est… spéciale. Née dans un autre environnement, elle aurait sans doute travaillé dans la mode. »

Pas besoin de creuser beaucoup pour remarquer que la relation avec l’Algérie natale est paradoxale. « À Paris, mes parents étaient assez libres, mais la tradition les rattrapait dès qu’ils rentraient au pays. Si mon père peut avoir des mots durs pour la France, qui nous a colonisés, ma mère déteste l’Algérie et la situation de soumission qui y est imposée aux femmes. Elle a été traumatisée quand on l’a forcée à quitter l’école, à 13 ans. »

Mon environnement était violent, mes parents étaient violents, il y avait une violence ambiante dans ma vie, et dessiner était pour moi une manière d’aller vers un autre monde

Telle mère, telle fille ? « Je n’ai jamais aimé les vacances en Algérie, explique l’artiste. La liberté y est totale pour les garçons, mais quand tu es une fille, tu ne peux jamais aller dehors, tu restes à la maison. En plus, je n’aime pas la chaleur… Même aujourd’hui, je n’y reste pas longtemps, la pression sur les femmes y est insupportable. »

La vie en France, dans le 18e arrondissement de Paris, n’est pas simple pour autant, et c’est dans le dessin, « appris comme on apprend à marcher », que la jeune fille trouve une échappatoire aux tensions quotidiennes. « Mon goût pour le dessin n’est pas une passion, je dirais plutôt que c’était de l’ordre de la nécessité. Mon environnement était violent, mes parents étaient violents, il y avait une violence ambiante dans ma vie, et dessiner était pour moi une manière d’aller vers un autre monde, précise-t-elle sans pathos. Je copiais des choses jusqu’à ce que j’y arrive. »

L’Éducation nationale à la sauce parisienne lui permet d’acquérir une culture générale artistique et, à 18 ans, une fois adulte, elle s’inscrit à des cours d’après modèle vivant. Sans pour autant penser s’orienter vers une carrière artistique : après un bac C, elle tente des études de médecine, échoue, se réoriente en biologie. « J’ai détesté l’enseignement scientifique, souligne-t-elle. La critique était presque interdite, un état d’esprit matérialiste dominait. Je ne me sentais pas bien par rapport à ce bourrage de crâne, mais j’avais du mal à mettre un nom sur mon ressenti. Faire de l’art a donné un sens à ma vie. »

Révélation

Le basculement a lieu quand son compagnon, clown, se voit proposer un workshop à Berlin. Il ne peut pas y aller ? Qu’à cela ne tienne, elle prend sa place au sein de la Villa Marlier, à Wannsee, pour un premier atelier consacré au modelage, puis un second à la peinture, « dans des conditions luxueuses, avec des jeunes de toute l’Europe ». Pour elle, c’est une révélation : elle sera peintre.

Après quelques mois de flottement, elle abandonne les études et commence à travailler, d’abord seule, puis dans le cadre des cours de la ville de Paris. Enfin, elle intègre les Beaux-Arts de Paris pour cinq ans, finançant elle-même ses études grâce à de nombreux petits boulots. À l’époque, la peinture figurative n’est pas à la mode. Un seul enseignement d’après modèle vivant, peu de place pour le dessin. Elle joue le jeu, gardant tout de même en tête ce beau livre sur le Caravage acheté chez Gibert Joseph quand elle était adolescente.

Dans cette quête de sens, l’Algérie conserve une importance capitale

« Je me suis initiée à de nombreuses techniques, mais j’ai toujours été frustrée par la distance qu’elles créaient entre moi et le résultat final. Les autres médias passent trop par le cerveau, j’ai besoin de plus d’immédiateté. » Lentement, mais avec détermination, elle accomplit sa « petite révolution » et se libère de l’influence de ses professeurs. « Mon idéal, c’est la peinture classique, en sachant que je n’y arriverai jamais et qu’on ne peint plus ainsi de nos jours, explique-t-elle. Pour moi, la peinture, c’est un peu “comment survivre à l’échec ?”. »


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Dans cette quête de sens, l’Algérie conserve une importance capitale. Malgré ses préventions, Dalila Dalléas Bouzar retourne dans son pays natal afin de le regarder avec des yeux d’adulte. Elle y donne des cours de peinture aux femmes d’une association féministe, rencontre des Algériens de toutes extractions, se rend compte que « les hommes aussi sont soumis et subissent une pression qui les oblige à être des hommes selon la tradition ».

La question de la guerre d’indépendance – son père reste assez mystérieux sur son rôle à la frontière tunisienne, dans l’armée française – s’invite dans son travail avec « Algérie année 0 », une série de 40 dessins sur la guerre. Un intérêt pour l’histoire du pays que l’on retrouve dans la série « Princesse », où l’artiste se réapproprie des photographies de femmes réalisées par Marc Garanger, pendant les affrontements, ou dans la série « Les Femmes d’Alger », d’après la peinture de Delacroix.

Variations de chair

Le travail de Dalila Dalléas Bouzar s’impose en noir et variations de chair, à la fois sensuel et mystérieux, érotique et violent. Dans de nombreuses œuvres, le geste créatif s’arrête à la limite exacte où le dessin pourrait devenir peinture. Il y a, comme chez les grands écrivains, une maîtrise de l’ellipse dans son geste de peintre : l’imagination peut encore se faufiler et se perdre dans l’espace de la toile laissé vide mais grouillant de mystères. Comme dans ses maisons hantées, sur fond noir, tout droit jaillies des rêves de leur auteure…

Je crois au pouvoir performatif de l’art : une image peut créer une nouvelle réalité

Artiste africaine utilisant un médium issu de la tradition occidentale, Dalila Dalléas Bouzar a conscience de « ne pas avoir un mode d’expression qui ressemble à ce que recherchent les collectionneurs qui veulent acheter de l’art africain ». Ses œuvres, qui valent entre 2 000 et 10 000 euros (30 000 pour la série « Princesse »), ne sont présentes ni dans les institutions algériennes ni dans les institutions françaises.

« Je n’aime pas l’idée d’être dans une boîte, mais les gens fonctionnent par boîtes, dit-elle. Je revendique mon africanité, sans me voir seulement comme une artiste africaine. Mais, si tu veux exister sur ce marché, tu es obligé d’avoir conscience des règles du jeu, même si tu ne les acceptes pas pleinement. »

Lucide, la jeune artiste, représentée depuis deux ans par la galerie Cécile-Fakhoury, trouve sans doute ailleurs la faculté de résister et de continuer. « J’utilise les outils de ceux qui ont permis de diffuser une propagande orientaliste pour transformer une image mentale, soutient-elle. Je crois au pouvoir performatif de l’art : une image peut créer une nouvelle réalité. »

Sa peinture est aujourd’hui une arme critique, elle peint ses changements de vision, ses nouveaux itinéraires historiques pour rééquilibrer une lecture du monde, commente Cécile Fakhoury

Cécile Fakhoury a été touchée par la série « Princesse » lors de la Biennale de Dakar de 2016 : « Dalila se réapproprie l’Histoire, sans barrière ; elle réécrit le passé, l’ancre dans sa contemporanéité, le nourrit de sa poésie, de ses croyances, et le résultat est d’une justesse infinie, dit-elle. Sa peinture est aujourd’hui une arme critique, elle peint ses changements de vision, ses nouveaux itinéraires historiques pour rééquilibrer une lecture du monde. »

Bientôt, l’artiste partira en Algérie pour réaliser une installation inspirée d’une photo de l’Espagnole Cristina García Rodero. Une petite fille sur un autel, devant une grande tenture de velours noir. Peut-être l’a-t-elle imaginée en repensant à une lointaine scène de son enfance. Elle devait avoir 7 ou 8 ans et se tenait paralysée sur le trottoir tandis que, dans la maison, une grosse dispute opposait la famille de sa mère à son père.

Incapable de bouger, peut-être invincible, elle assistait à la chute de meubles et d’objets autour d’elle. Un oncle finit par la tirer par la manche pour la mettre hors de danger. Aujourd’hui, elle peint ce monde violent et beau qui s’écroule autour d’elle, avec l’idée folle de le changer.


L’Afrique au centre du monde

La troisième édition de la foire d’art africain contemporain Akaa (Also Known as Africa), dont Jeune Afrique est partenaire, aura lieu au Carreau du temple, à Paris, du 9 au 11 novembre. Avec 49 exposants et plus de 130 artistes venus de 40 pays, la patronne de l’événement, Victoria Mann, entend « [reconsidérer] la carte du monde pour y placer l’Afrique en son centre et [proposer] une cartographie des influences croisées de cette scène artistique contemporaine avec les régions du “Sud global” ». Invité d’honneur cette année, le photographe sud-africain Roger Ballen. Quelque 15 000 personnes sont attendues.

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