Politique

Tunisie – Hafedh Caïd Essebsi : « La campagne contre moi est orchestrée par la Kasbah »

Hafedh Caïd Essebsi dans son bureau, à Tunis, le 17 octobre 2018 (image d'illustration). © Ons Abid pour JA

Le directeur exécutif de Nidaa Tounes, fils du président tunisien, est l’un des hommes politiques les plus connus du pays. L’un des plus controversés aussi. Autour d’un café, il répond, souvent avec humour, aux questions de Jeune Afrique.

Aux yeux de ses détracteurs, être le fils du président Béji Caïd Essebsi, fondateur du parti qu’il dirige, n’est pas le moindre de ses torts. Il serait aussi à l’origine de la crise de Nidaa Tounes, en plus d’être mal entouré et politiquement inconsistant. Hafedh Caïd Essebsi, 56 ans, laisse dire. Mais ce taiseux a choisi Jeune Afrique pour mettre les points sur les « i ». Et s’est fait, pour la circonstance, prolixe.

Une rencontre déconcertante ; l’homme que l’on dépeint comme un héritier maladroit et hésitant se montre éloquent, n’esquive aucune question, analyse la situation tunisienne, assume et explique la position de son parti. Autour d’un café, il dévoile même un sens insoupçonné de la dérision. « L’humour permet de supporter la pression », confie-t-il. Un trait de caractère qu’il partage avec son père, dont une photo aux côtés de Bourguiba trône en bonne place dans son bureau.


>>> À LIRE – Tunisie : Hafedh Caïd Essebsi, un fils très envahissant


Jeune Afrique : Pour un dirigeant politique, vous vous exprimez peu ! Pourquoi sortir aujourd’hui de votre silence ?

Hafedh Caïd Essebsi : Impossible de se taire alors que la Tunisie va aussi mal. Le marasme économique et la crise politique nous obligent tous à sortir du silence.

À quoi attribuez-vous les blocages ?

À un mode de gouvernance qui, à mon sens, doit impérativement être modifié. Au lendemain des élections de 2014, et malgré la victoire, Nidaa Tounes ne pouvait gouverner seul, faute de majorité absolue. Deux options s’offraient à nous : retourner aux urnes ou composer avec les islamistes. Pour maintenir la ­stabilité, le parti a été contraint de tendre la main à ceux dont le projet de société est en totale opposition avec le nôtre.

Nos électeurs ont pensé qu’une fois au pouvoir, il nous serait facile d’éradiquer Ennahdha. Cela n’a pas été ­possible en raison de la loi électorale. Si le mode de scrutin avait été différent, nous aurions eu la majorité et appliqué notre programme. La situation aurait alors été tout autre. Et nous aurions pu en rendre compte. En serait-on là si Nidaa avait gouverné seul ? Je l’ignore. Mais chacun doit assumer ses responsabilités. Et il faut se souvenir des difficultés rencontrées par le précédent chef du gouvernement.

Deux Tunisie se font face : celle d’Ennahdha et celle en laquelle nous croyons, faite d’une tunisianité moderniste

Faute de pouvoir s’appuyer totalement sur Nidaa Tounes, Habib Essid, un indépendant, a dû composer avec nos adversaires d’Ennahdha. Et il a dû revoir son programme économique pour gouverner. La situation était d’autant plus difficile que le pays subissait des attentats terroristes, dont l’attaque de Ben Guerdane. Les troubles de début 2016 ont conduit le président à prendre l’initiative dite des accords de Carthage, et à confier à un jeune la charge de composer un gouvernement d’union nationale.


>>> À LIRE – Tunisie : signature de « l’accord de Carthage » en vue d’un gouvernement d’union nationale


Malheureusement, là encore, la mayonnaise n’a pas pris. Les problèmes rencontrés sous Habib Essid se sont accentués, avec deux Tunisie qui se font face : celle d’Ennahdha et celle en laquelle nous croyons, faite d’une tunisianité moderniste. Aujourd’hui, nous ne sommes plus liés par une quelconque alliance. Nous sommes à la croisée des chemins. Nous devons prendre des ­décisions et faire avancer le pays. Se taire n’était plus possible.

Vous semblez avoir des regrets…

Ce n’est pas tant la crise qui m’interpelle que ses répercussions sur les Tunisiens. Ils subissent de plein fouet les défaillances ­politiques. Et il y a une certaine ­indécence dans la manière dont le gouvernement traite les citoyens. En 2011, nos comptes n’étaient pas si mauvais. Les différents ­gouvernements ont pompé dans les caisses sans penser à l’investissement. Nous devons penser productivité pour atteindre un équilibre des finances publiques.

Pour gagner la sympathie des électeurs tunisiens, Nidaa Tounes avait mis en avant l'héritage de Habib Bourguiba et son opposition aux islamistes. © Aimen Zine/AP/SIPA

Quelle est la situation de Nidaa Tounes après les municipales ? Youssef Chahed vous désigne comme seul responsable de la déliquescence du parti. Vous n’aviez d’ailleurs pas réagi…

Je n’ai pas réagi car c’est une accusation infondée comme d’autres, plus personnelles. Youssef Chahed ne connaît pas Nidaa Tounes, il n’a rejoint le parti qu’en octobre 2013 sans en être un leader ou un dirigeant. Si Nidaa va si mal, c’est à cause du bilan du gouvernement. La situation serait tout autre si ce bilan avait été positif. L’avènement de Chahed à la tête de l’équipe ministérielle a contribué à accroître les difficultés de notre formation.

Nous sommes un parti en construction, pas en déliquescence

Nous sommes un parti en construction, pas en déliquescence. Un jeune mouvement, né en juin 2012, après la révolution, dans un pays en pleine ébullition. Nous sommes passés par des étapes importantes et avons réalisé beaucoup de choses. Nous avons remporté les élections législatives et présidentielle face au mastodonte islamiste qui avait la mainmise sur toutes les structures de l’État. Le paradoxe est que Nidaa a le pouvoir en théorie, mais pas dans les faits.

Avec Youssef Chahed, est-ce un désaccord de fond ou un choc d’ego ?

C’est une discorde sur le fond. Écoutez, je ne vais pas me lancer dans une bataille ­narcissique avec un homme plus jeune au parcours politique très récent. Le président, en le choisissant, a joué la carte de la jeunesse, car la révolution est celle de la jeunesse. Le résultat démontre que, pour gouverner, l’expérience est indispensable. Il faut faire les bons choix, savoir écouter et tendre la main aux autres. Ce que Chahed n’a pas fait. Il s’est isolé avec un groupe qu’il a choisi seul. Il s’est même refusé de faire participer les partis politiques.


>>> À LIRE – Tunisie : la guerre froide entre Béji Caïd Essebsi et Youssef Chahed


Un exemple : il aurait pu se donner un second souffle et tenir compte des priorités en matière de réformes, en s’appuyant sur quelques-uns des 63 points sur lesquels partis et instances nationales s’étaient entendus dans les accords de Carthage. Son entourage seul ne suffisait pas à lui apporter le soutien nécessaire pour travailler à l’aise. Ce qui est regrettable pour le pays.

Fin du consensus, émergence de la Coalition nationale, Nidaa Tounes qui absorbe l’UPL… C’est le jeu démocratique ?

Absolument. Pour renforcer Nidaa Tounes et créer un nouveau courant, nous n’avions d’autre choix que d’absorber le parti de Slim Riahi. Demain, nous conclurons d’autres alliances avec des formations qui partagent nos convictions démocrates et modernistes. Cela permettra de réduire la mosaïque qui fragmente la scène politique. Les résultats des municipales montrent que Nidaa Tounes, promoteur d’un projet politique progressiste, est un acteur clé de l’équilibre politique face au projet islamiste.

Quels sont vos rapports avec Ennahdha et Rached Ghannouchi ?

Je respecte Rached Ghannouchi et les dirigeants d’Ennahdha sans partager ni leur méthodologie, ni leur point de vue, ni leurs croyances. Nous sommes en compétition avec ce parti, le plus organisé du spectre politique, aux structures assez stables sur l’ensemble du territoire. Cela s’est vu aux municipales, où Ennahdha et Nidaa ont été parmi les seuls, avec les indépendants (pour la plupart proches de Nidaa Tounes), à présenter partout des listes. Même le Front populaire, arrivé troisième avec 110 listes, a montré ses limites malgré son ancienneté. Cependant, bien avant ce scrutin, l’alliance avec Ennahdha ne tenait plus. La rupture a été annoncée par le président. Et comme Nidaa est le parti du président, nous respectons ses directives. Mais Ennahdha n’est pas notre seul adversaire.

Béji Caïd Essebsi (à g.), alors leader de Nidaa Tounes et candidat à la présidentielle, et Rached Ghannouchi, numéro un d’Ennahdha, lors de la séance inaugurale de l’ARP, le 2 décembre 2014. © Nicolas Fauqué/www.imagesdetunisie.com

Pourquoi ne pas avoir choisi l’appui de ­partis modernistes ?

C’était notre intention initiale. La première configuration soumise au président de la République allait en ce sens. Nous avions tenté de constituer un gouvernement sans Ennahdha, mais le Front populaire a refusé de se joindre à nous, et Afek exigeait la présence d’Ennahdha pour entrer au ­gouvernement. Faute d’homogénéité, de solidarité et d’une ligne capable de porter la relance économique et un projet de société, et en dépit des compétences individuelles, les résultats n’ont pas été au rendez-vous.

L’Union générale tunisienne du travail (UGTT), soutien du président, appelle régulièrement à la grève générale. La promesse sociale de 2011 est-elle tenue ?

L’UGTT est une composante historique et incontournable de la Tunisie. Son rôle politique compense la faiblesse de ­certains partis. La centrale syndicale est en conflit avec le gouvernement, car il n’a pas su mettre en place des réformes socio-économiques qui bénéficient aux citoyens.

Avec l’UGTT, ce n’est pas un conflit de personnes mais de visions

Ce n’est pas un conflit de personnes mais de visions, d’autant que les promesses sociales faites après la révolution n’ont pas été concrétisées. Les engagements pris lors du sit-in du Bardo n’ont pas été traduits en mesures effectives.

Quel est le programme de Nidaa Tounes ?

Dans les grandes lignes, il s’inscrit dans les orientations politiques, économiques et sociales de notre campagne législative, qui nous ont permis de remporter le scrutin. Mais le premier objectif de Nidaa Tounes a été, et reste, de rassembler autour de l’idée d’une Tunisie moderne, démocratique et juste dans son respect des citoyens et de l’État de droit. Ensemble, on est plus efficients d’autant que la situation du pays appelle à la mobilisation.

Les médias laissent penser qu’il y aurait une révolte de la base du parti contre vous.

Certains de ceux qui ont quitté Nidaa y reviennent, mais, curieusement, les médias, dont certains sont manipulés par le gouvernement, ne s’y attardent pas. La levée de boucliers contre moi à Nidaa Tounes est surfaite. Surtout, elle est orchestrée par l’entourage de Chahed. Je sais que l’instigateur du grabuge lors de la réunion du 14 octobre, à Monastir, n’est pas loin de la Kasbah. L’objectif était purement médiatique.

Que change l’arrivée de Slim Riahi ?

J’ai entamé des négociations avec l’Union patriotique libre [UPL] juste après le congrès de Sousse en 2016. Le rapprochement s’est concrétisé au moment où nous avions besoin d’étoffer le groupe ­parlementaire pour maintenir notre position à l’Assemblée.


>>> À LIRE – Tunisie : l’UPL sort de la Coalition nationale, le paysage politique une nouvelle fois recomposé


Comment vivez-vous le fait d’être l’homme politique le plus controversé de Tunisie ?

J’ai assez de recul pour bien le vivre ! Je reconnais n’avoir rien fait pour rectifier l’image me présentant généralement comme le fils du président. À ma naissance et à celle de Nidaa Tounes, je n’étais pas le fils du président. J’ai contribué plus tard à ce que Béji Caïd Essebsi le devienne, mais ce n’est pas un crime. La démocratie ne fonctionne pas selon des principes héréditaires. Ce sont les électeurs qui décident, et, s’ils votent pour moi, je ne vais pas m’en plaindre.

Lors du congrès de Sousse, c’est moi qui ai imposé l’urne pour le vote

Les gens s’imaginent que je suis arrivé comme un général dans une caserne. Ce n’est pas le cas ! On m’impute le départ de Mohsen Marzouk et de 32 députés : à l’époque, je ne dirigeais pas le parti. Je n’ai pas fait main basse sur le mouvement, j’en suis un membre constitutif. J’ai été présent à toutes les étapes de son développement : de sa constitution jusqu’à la campagne présidentielle, en passant par le sit-in du Bardo, les élections législatives et municipales…

En tant que directeur des structures du parti, j’étais au cœur de la formation. C’est pourquoi il m’a semblé normal d’être choisi à Sousse, en janvier 2016. Peu de gens le savent, mais, lors de ce congrès, organisé par Youssef Chahed et la commission des Treize, j’ai imposé l’urne pour le vote. Et j’ai été désigné. Cela a créé des dissensions, car tous auraient voulu être à ma place.

On vous reproche d’avoir reçu en héritage la direction du parti. Êtes-vous prêt à la quitter ?

Évidemment ! Je n’ai hérité de rien, c’est un reproche absurde. Je n’ai pris aucune décision quant à mon avenir, mais, si je me décidais à briguer un nouveau mandat au prochain congrès, et que nos adhérents estiment que je suis la personne idoine, j’assumerais cette nouvelle responsabilité. Si je venais à quitter la direction, je demeurerais actif, même comme simple militant.

Hafedh Caïd Essebsi est de plus en plus contesté au sein de son parti. Ici, en mars 2015 à Tunis © AP/SIPA

Quels rapports entretenez-vous avec le président de la République ?

J’ai de bons rapports avec le président de la République. Des rapports filiaux, comme dans toute famille, et des rapports politiques, ceux d’un exécutant avec son chef. Bien sûr, nous pouvons avoir des points de vue divergents, mais je me range à sa volonté en tant que leader d’un parti dont il est statutairement membre fondateur.

Être le fils de BCE, est-ce politiquement soutenable ?

Je n’ai pas de complexes. Il est ma ­véritable école politique. Il m’a formé et a fait de moi ce que je suis.

Au fond, qui êtes-vous Hafedh Caïd Essebsi ? Qu’est-ce qui vous fait courir ?

Je suis un Tunisien, militant, revenu à la politique avec Nidaa Tounes après une première expérience non concluante. Comme de nombreux Tunisiens depuis la révolution, je souhaite apporter ma contribution à mon pays. Ma première motivation est de le sortir du marasme dans lequel il s’enfonce.

Au-delà de la crise économique, je ne veux pas voir la Tunisie retourner quatorze siècles en arrière. Nous avons emprunté un chemin pour assurer la transition démocratique. Je ferai tout pour que ce processus s’ancre dans nos mœurs et pour bannir l’obscurantisme. Avec du bon sens, du travail, du sérieux et l’appui de nos amis comme l’Europe, notre transition démocratique sera menée à bien.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte