Droits de l’homme

L’Algérie, pays de non-droit pour les Subsahariens ?

Une fillette lors de l'expulsion de migrants subsahariens au départ d'un centre de Zeralda, près d'Alger, en juin 2018. © Abdenour Manoun/AP/SIPA

Le statut des Subsahariens – travailleurs, étudiants ou réfugiés – obéit à une politique migratoire lacunaire en Algérie. Une porte ouverte à certaines dérives.

Entre deux averses, sur un chantier d’Alger, les ouvriers s’activent pour achever toitures et façades avant l’arrivée de l’hiver. De simples survêtements, recouverts de peinture ou de ciment, font office de tenue de travail. Le secteur de la construction est en plein essor, mais la main-d’œuvre locale boude les métiers du bâtiment.

« Les Algériens ne veulent pas se casser le dos. Même sans diplôme ni qualification, ils refusent de faire ce genre de métiers et préfèrent vendre des clopes et vivre de la débrouille. Tout cela pour se plaindre ensuite que les étrangers leur prennent leur travail ! » fulmine Walid Benzine, entrepreneur de 62 ans.

Lui n’emploie presque plus que des Subsahariens : « Les travailleurs maliens, nigériens et guinéens ont traversé la moitié de l’Afrique pour bosser. Ils sont éduqués, polis. Lorsqu’ils ont des questions, ils vous les posent. Vous leur demandez de faire des heures supplémentaires, payées bien sûr. Ils les font ! Ils se sont adaptés à l’Algérie. Et croyez-moi, ce n’est pas facile. »

Flou juridique

Comme tout employeur, Walid Benzine est soumis à l’obligation de déclarer ses salariés étrangers. Sa première tentative, il y a quelques mois, a tourné court. « Je voulais qu’ils soient couverts par un contrat et une assurance risque mais il n’existe pas de cadre légal pour régulariser leur séjour, ne serait-ce que pour des missions à durée limitée », explique le patron.

En théorie, Alger a ratifié, en 2004, la Convention internationale sur la protection des droits des travailleurs migrants. Depuis, des accords bilatéraux ont été signés avec la plupart des pays de départ. L’Algérie s’est dotée d’un corpus juridique plus important. La loi 08-11 du 25 juin 2008 précise qu’un « étranger désirant résider en Algérie en vue d’exercer une activité salariée ne peut bénéficier d’une carte de résident que s’il est titulaire d’un permis de travail, d’une autorisation de travail temporaire ou d’une déclaration d’emploi de travailleur étranger ».

Quant aux immigrés exerçant une activité commerciale, industrielle et artisanale ou une profession libérale, ils sont soumis à un autre texte. En pratique, les démarches se révèlent bien compliquées. Le temps de traitement des dossiers, trop long, ne permet pas d’obtenir les documents à temps dans le cadre de missions de courte durée. « J’ai dû arrêter la procédure de peur que mes ouvriers soient interpellés et expulsés ! » s’offusque Walid Benzine.


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Des migrants pénètrent dans le Sahara algérien via le poste frontière nigérien d'Assamaka, en juin 2018. © Jerome Delay/AP/SIPA

Qu’importe le statut que l’on a ici, on a peur. Que l’on soit en situation irrégulière, étudiant ou réfugié, on peut se retrouver dans le désert en deux jours

Sa crainte est partagée par les premiers intéressés. Le Dar d’Art Café, rendez-vous incontournable des étudiants et des artistes à Oran, a récemment vu l’un de ses programmateurs culturels – un « Oranais originaire du Nigeria », comme le qualifie le patron de l’établissement – arrêté et conduit vers le sud, avant d’être expulsé avec quelques dizaines d’autres.

« Qu’importe le statut que l’on a ici, on a peur. Que l’on soit en situation irrégulière, étudiant ou réfugié, on peut se retrouver dans le désert en deux jours, explique Mya, jeune Nigériane, qui a demandé que son prénom soit changé de crainte d’être identifiée et expulsée. Il y a plein de cas de réfugiés ou d’étudiants en situation régulière qui se sont retrouvés à Tamanrasset. On doit tous faire attention. »

Mya bénéficie du statut de réfugié. En la matière, les textes sont contradictoires. L’Algérie a ratifié la convention de Genève de 1951, qui l’oblige à se doter d’un dispositif pour encadrer le droit d’asile et des réfugiés. Et des amendements ont été apportés en 2016 à la Constitution. Mais aucun texte de loi n’a été promulgué par la suite. Aussi, la « carte » délivrée aujourd’hui par le Haut-Commissariat aux réfugiés, organe onusien, n’a aucune valeur juridique.


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Arrestations arbitraires

Surtout, la loi de 2008 pénalise l’immigration illégale. Aussi, les migrants ne peuvent porter plainte lorsqu’ils subissent des abus sans prendre le risque d’être poursuivis sous le chef d’inculpation d’« immigration clandestine ». Rares sont ceux qui osent se tourner vers la justice pour contester leur décision d’expulsion, des recours pourtant prévus par le même texte.

Depuis 2014, le rythme des reconduites aux frontières s’est accéléré. Cet été, les autorités ont été accusées par des ONG d’arrêter arbitrairement et d’expulser collectivement des ressortissants de pays d’Afrique subsaharienne, dans des conditions souvent « inhumaines » et sans tenir compte parfois de leur statut légal. Des accusations démenties côté algérien. « C’est faux », a répété le Premier ministre Ahmed Ouyahia, le 17 septembre, en conférence de presse. Le même s’est engagé, à plusieurs reprises, à élaborer un projet de loi sur le droit d’asile pour parer à cette situation.

« Le problème ne vient pas que des autorités publiques, répond, la voix brisée, Mohamed, cofondateur du Dar d’Art. Nous, les Algériens, avons oublié que nous sommes africains. De l’autre côté de la Méditerranée, nous sommes traités de la même façon que nous traitons les Subsahariens ici. » « Je ne sors pas trop souvent dans la rue seule », confie Mya, qui cultive à Alger son look androgyne et roule des épaules quand elle marche pour dissuader ceux qui voudraient l’importuner.

 J’ai choisi la restauration pour briser la glace et faire connaissance avec les Algériens

Au marché, la jeune femme ne s’approvisionne que chez les marchands qu’elle connaît : « Vous avez des gombos aujourd’hui ? — Ah non, madame ! Je vous ramène ça la prochaine fois… » Mya sourit : « Vous voyez, ils me connaissent au marché, ils sont gentils. Mais parfois, une personne arrive de nulle part, te regarde, te parle et tu sens que ses mots sont mauvais. Je ne peux rien dire parce que je me souviens dans ces moments-là que je ne suis pas chez moi. »

À ces mots, elle se rembrunit. « Vous savez, on se méfie toujours de ce qu’on ne connaît pas, c’est normal. » Dans sa cuisine, ce soir-là, la jeune femme s’active pour honorer la commande qui lui a été passée. Un repas 100 % malien pour vingt personnes : « J’ai choisi la restauration pour briser la glace et faire connaissance avec les Algériens. »


Ponts musicaux

Le Bosphore à Alger s’est imposé comme un lieu d’échanges et de rencontres. À 21 h 30, la soirée bat déjà son plein. Sur scène, les PVA – pour Pigeons voyageurs d’Afrique – reprennent du Papa Wemba. Djembé, batterie, synthétiseur et basse électrique accompagnent les voix d’Alain et Guy. « Notre nom vient du fait que nous représentons chacun un pays différent, explique Alex, manager et bassiste. Nous sommes camerounais, soudanais, tchadiens, nigériens, maliens… À chaque représentation, le groupe se compose selon les disponibilités des uns et des autres. »

Sur la piste de danse, Abdeljalil, dit Johnny, se balance en rythme : « Mon corps est coincé ici, mais mon esprit voyage grâce à la musique, notamment avec PVA. » Faire jouer des groupes africains ? Un parti pris pour le programmateur de 28 ans : « Je suis algérien certes, mais avant tout africain. Marre de l’entre-soi… Vous savez, depuis que PVA est programmé, ils mettent le feu ! Nos clients dansent sur de la musique subsaharienne ! Pour moi, c’est comme ça que l’on doit faire se rencontrer les gens. »

Par Rosa Djaz, à Alger

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