Elections

[Édito] L’Afrique et la démocratie

Par

Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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Dans un bureau de vote à Bamako, à l'heure du dépouillement à l'issue du second tour de la présidentielle au Mali, le 12 août 2018. © Annie Risemberg/AP/SIPA

La clé de la démocratie réside-t-elle dans la soumission aux règles constitutionnelles ou dans le respect des aspirations populaires ?

Présidentielle au Cameroun, au Mali et, bientôt, à Madagascar ; législatives au Gabon ; locales en Côte d’Ivoire Partout, tout le temps, le mot « fraude » revient comme une antienne dans la bouche des protagonistes de ces scrutins. Souvent même avant qu’ils aient eu lieu, comme pour prévenir la défaite. Difficile de savoir s’ils ont raison ou tort. Impossible, surtout, de trancher : dans l’hypothèse où ces fraudes sont avérées, influent-elles de manière décisive sur l’issue des scrutins ?


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Reste que, a contrario de bien des idées reçues, la démocratie progresse en Afrique. Les élections en sont naturellement une composante importante, le socle sur lequel le reste repose. Elles sont censées permettre de porter au pouvoir des candidats légitimes, soutenus par d’importantes forces sociales et capables de mettre en œuvre des politiques profitables au plus grand nombre.

Objectif : travailler de manière consensuelle au bien-être de ses concitoyens. Sur ce point, les progrès accomplis depuis vingt ans sont indéniables. À partir de quand peut-on dire du résultat d’un scrutin qu’il est « acceptable » ? La norme est aujourd’hui beaucoup plus stricte qu’à la fin des années 1990. En grande partie grâce aux sociétés civiles, de plus en plus vigilantes.

Schalk van Zuydam/AP/SIPA

À quelles règles nos dirigeants doivent-ils se plier ? Vaste et complexe débat mêlant légalité, légitimité, moralité et raison

La liste des alternances réussies depuis une décennie, notamment en Afrique de l’Ouest, est un autre indicateur positif. Ce n’est pas parce que cette amélioration est souvent occultée qu’il faut méconnaître la longueur du chemin qui reste à parcourir pour parvenir à une indéniable fiabilité des scrutins. Et à une vraie équité politique. Encadrement législatif des dépenses de campagne, financement public des partis, établissement des fichiers électoraux, indépendance de la justice (mais aussi des Cours constitutionnelles et des commissions électorales), accès équitable aux médias, régularité du décompte des bulletins de vote… La liste des motifs de suspicion est encore, hélas, beaucoup trop longue.


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À quelles règles nos dirigeants doivent-ils se plier ? Vaste et complexe débat mêlant légalité, légitimité, moralité et raison. Certains plaident pour le respect des règles « universelles » – c’est-à-dire occidentales – de la démocratie. D’autres, pour d’hypothétiques particularismes africains.

REUTERS/Robert Carrubba

La clé de la démocratie en Afrique réside dans la connaissance – et le respect – de ce que « le peuple » veut vraiment

La vérité est que tout le monde, dirigeants comme opposants, parle à la place du principal intéressé. On invoque « le peuple » chaque fois que la conquête (ou la préservation) du pouvoir est en jeu. L’ennui est qu’en Afrique plus qu’ailleurs il est bien difficile, en l’absence de sondages d’opinion fiables, de savoir ce que pensent vraiment les citoyens.


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Par tradition, les capitales sont souvent frondeuses et expriment à l’égard des pouvoirs en place un mécontentement que le reste du pays ne partage pas toujours. À l’inverse, les zélotes peuvent manifester bruyamment leur soutien à tel ou tel président en difficulté, cela ne signifie nullement que ceux qui se taisent acquiescent.

La clé de la démocratie en Afrique ne réside donc pas forcément dans la soumission aux règles constitutionnelles et morales censées régir la dévolution et/ou l’exercice du pouvoir, mais dans la connaissance – et le respect – de ce que « le peuple » veut vraiment. Il n’y a qu’un seul moyen d’y parvenir : l’organisation d’élections libres, transparentes et incontestables.

Alors, et alors seulement, nos dirigeants, surtout ceux qui aspirent à jouer les prolongations, seront fondés à dire que le peuple est souverain et que c’est à lui de choisir. Quitte à faire le mauvais choix, puis à se raviser en montrant la sortie à celui qui l’aura déçu. Nous en sommes encore loin.

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