Politique

Présidentielle au Nigeria : Obiageli Ezekwesili, infatigable pasionaria

L’ancienne ministre a activement participé à l’éclosion du mouvement Bring Back Our Girls. Ici à Abuja, en 2014. © Afolabi Sotunde/REUTERS

À 55 ans, cette figure de la société civile se lance dans la course à la présidence. Et pas pour faire de la figuration.

«Vous croyez que c’est une blague ? Je suis désolée de vous le dire, mais je me présente pour gagner ! » Elle est comme ça, Obiageli Ezekwesili. Assurée, tranchante et déterminée. Il ne faut surtout pas se fier à son sage collier de perles et à ses rassurantes robes aux couleurs vives. À 55 ans, le poing serré et le regard acéré, la candidate à la présidentielle nigériane a les traits d’une combattante. Dimanche 7 octobre, face aux militants de l’Allied Congress Party of Nigeria (ACPN), la petite coalition de partis politiques qui l’a investie, elle prévient : elle compte renverser « l’ancien monde ». Alors que cette femme assure détester la politique, il y a de quoi être surpris.

« Oby » est devenue une star de la société civile depuis sa participation, en 2014, au lancement du mouvement Bring Back Our Girls. Alors que le président de l’époque, Goodluck Jonathan, reste muet face à l’enlèvement de 276 lycéennes par le groupe jihadiste Boko Haram, elle hausse le ton pour tenter d’obtenir leur libération. Via les réseaux sociaux, elle se mobilise pour faire connaître le sort des filles de Chibok.

Avec un certain succès : même Michelle Obama, première dame des États‑Unis, relaie son message. Rangée par le Time parmi les cent femmes les plus influentes du monde l’année suivante, elle devient l’un des symboles de cette lutte. Mais au Nigeria, cela fait plusieurs décennies qu’Obiageli Ezekwesili est une voix connue.

« Madame la procédurière »

Originaire de l’État d’Anambra, dans le sud du pays, formée à Lagos puis à Harvard, elle se lance dans une croisade contre la corruption en 1993, lorsqu’elle participe à la création de l’ONG Transparency International, dont elle dirige ensuite le bureau africain. Un engagement qui conduit le président Olusegun Obasanjo à l’appeler pour prendre la tête du service de contrôle du budget de l’État nigérian. Elle y acquiert une réputation de droiture et un surnom : « Madame la procédurière ». Il ne la quittera plus, pas même lorsqu’elle occupera le poste de ministre des Minerais, en 2005, puis celui de l’Éducation, en 2006.

Dans un pays rongé par la corruption en politique, cette femme, mariée au pasteur d’une puissante église évangélique, continue de faire de ce combat une marque de fabrique. « Je ne pensais pas me lancer dans la course à la présidence, mais l’attitude des deux principaux partis est tellement méprisante à l’égard des citoyens, a-t-elle expliqué dans une interview au Punch, un média nigérian. Ils sont convaincus que personne ne peut les menacer et qu’ils se transmettront le pouvoir à tout jamais, nous menant d’échec en échec. »


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À la veille de la proclamation de sa candidature, Oby avait vu le parti au pouvoir et la principale formation d’opposition se choisir leur champion pour la prochaine présidentielle. Face à Muhammadu Buhari, le président sortant, qui brigue un second mandat sous les couleurs de l’All Progressives Congress (APC), le Peoples Democratic Party (PDP) a intronisé Atiku Abubakar.

Tous deux sont des hommes du sérail, habitués aux codes, aux intrigues et aux chausse-trapes de la politique. À 75 ans, le général Buhari a déjà régné sur le Nigeria à la suite du coup d’État de 1983, tandis que le second, 71 ans, a été vice-président de 1999 à 2007. Élu en 2015 pour sa poigne et sa rigueur, Buhari affiche un bilan médiocre : l’économie est en difficulté, et la corruption, qu’il avait promis d’éradiquer, reste endémique.

Ancien cadre des douanes puis chef d’entreprise, Atiku Abubakar est lui un symbole de la « politique business » dans le pays. Ayant fait fortune dans les télécoms, l’immobilier ou encore l’import-export, il a régulièrement été accusé de conflits d’intérêts, sans toutefois avoir été condamné.

Construire un « nouveau Nigeria »

Face à ce « vieux monde », Obiageli Ezekwesili entend rallier les déçus pour construire un « nouveau Nigeria ». Si elle est élue, cette technocrate pourra s’appuyer sur les réseaux qu’elle a construits au sein de la Banque mondiale, dont elle a été vice-présidente pour l’Afrique de 2007 à 2012, et de l’Open Society Foundations, pour laquelle elle prodigue des conseils. Des fonctions qui l’ont amenée à côtoyer les puissants du continent.

Mais dans un pays où la politique est très polarisée et où les campagnes sont aussi affaire d’argent et de moyens, beaucoup doutent de sa capacité à faire de l’ombre aux deux grands partis nigérians. « Méfiez-vous ! » prévient néanmoins Kingsley Moghalu, un autre « petit » candidat, rappelant les arrivées surprises de Donald Trump et d’Emmanuel Macron au pouvoir. Alors, poil à gratter ou véritable menace ? « Je ne plaisante pas », ne cesse de répéter Oby.


Que sont devenues les lycéennes de Chibok ?

Olamikan Gbemiga/AP/SIPA

Quatre ans et demi plus tard, nul ne sait ce que sont devenues 112 des 276 lycéennes enlevées dans un internat de Chibok. Symbole des atrocités commises par Boko Haram, ces jeunes filles sont aussi devenues celui de l’inaction et de la défaillance de l’État, alors dirigé par Goodluck Jonathan.

Rapidement, 57 d’entre elles sont parvenues à s’échapper. Mais il a fallu attendre l’arrivée au pouvoir de Muhammadu Buhari, en 2015, pour que leur sort devienne une préoccupation au plus haut niveau de l’État. Élu notamment sur la promesse de « défaire » Boko Haram, il se dit prêt à négocier avec le groupe, qui exige la libération de certains de ses membres. Entre mai 2016 et janvier 2017, 24 jeunes filles sont retrouvées par l’armée, puis, en mai 2017, 82 autres sont libérées, sans que l’on sache dans quelles circonstances et à quelles conditions.

Mariées de force

Enfin, en janvier 2018, l’armée affirme avoir retrouvé une lycéenne. Certaines racontent avoir été mariées de force, d’autres ont eu des enfants. À l’occasion du quatrième anniversaire de leur enlèvement, Ahmad Salkida, un journaliste nigérian, a affirmé que seules une trentaine de lycéennes étaient encore en vie, détenues par différentes cellules, sans que cette information soit commentée par les autorités. Selon certaines sources sécuritaires, des jeunes filles ont pu périr dans des bombardements de l’armée nigériane.

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