Politique

Tunisie : Rached Ghannouchi face à Hamma Hammami, une discorde à son paroxysme

© JA

Rached Ghannouchi, le président du mouvement islamiste Ennahdha, et Hamma Hammami, le porte-parole du Front populaire, qui regroupe des partis d’extrême gauche, se rendent coup pour coup.

En février 2011, à la chute du régime Ben Ali, tous deux avaient imposé, manifestations à l’appui, l’adoption d’une constituante plutôt qu’un simple toilettage de la loi fondamentale. Aujourd’hui, s’ils ne regrettent nullement l’abandon du régime présidentiel au profit d’un régime parlementaire, tous deux ont pris la mesure des blocages que ce dernier provoque. C’est bien là le seul point d’accord entre Rached Ghannouchi, 77 ans, président du mouvement islamiste Ennahdha, et Hamma Hammami, 66 ans, porte-parole du Front populaire, qui regroupe des partis d’extrême gauche.

Leur discorde éclate au grand jour à l’Assemblée. D’un côté, Ennahdha, qui a certes rompu son alliance avec Nidaa Tounes (la formation de Béji Caïd Essebsi, le président de la République), mais continue de gouverner avec lui. De l’autre, le Front populaire, résolument ancré dans l’opposition, mais qui, avec seulement 15 députés, ne parvient pas à infléchir la conduite des affaires.

Ennahdha est et restera un parti de Frères musulmans qui, pour atteindre son objectif à long terme, noue des alliances de circonstance

Dissensions

Depuis les dernières révélations du Comité de défense de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi (deux figures de la gauche, assassinées en 2013), les dissensions entre les deux partis ont atteint leur paroxysme. « Nous nous fondons sur des documents extraits de différentes instructions », résume l’avocat Mokhtar Trifi, membre de ce collectif, qui voit derrière ces crimes « le bras armé d’Ennahdha, occulte et toujours actif ».

Rached Ghannouchi, le chef du parti Ennahdha, dans son cabinet à Montplaisir, à Tunis, le 7 août 2012. © Ons Abid pour Jeune Afrique

Saisissant cette occasion pour donner de la voix, Hammami accuse Rached Ghannouchi et Béji Caïd Essebsi d’avoir enterré ces dossiers afin de préserver leur consensus de gouvernement. Bien que faisant l’objet de menaces de mort, cet ancien opposant à Bourguiba et à Ben Ali n’en démord pas : pour lui, « Ennahdha est et restera un parti de Frères musulmans qui, pour atteindre son objectif à long terme [établir son hégémonie], noue des alliances de circonstance ».

Hammami raille les contradictions d’Ennahdha, qui, tout en se disant attachée au consensus avec Nidaa Tounes, « poignarde dans le dos son allié » en lui préférant Youssef Chahed (le chef du gouvernement, qui a récemment rompu avec Nidaa), qu’elle utilise pour ses propres intérêts.

Des erreurs de stratégie

Le chef du Front populaire porte l’estocade en rappelant que les islamistes tunisiens ont perdu de leur influence, tant à l’étranger que sur la scène nationale. Ghannouchi ne le sait que trop : lors des municipales du 6 mai, son parti est arrivé en deuxième position mais avec un million d’électeurs de moins qu’en 2011.

Hamma Hammami. © Sophia Barraket/J.A.

Son leadership est écorné au point que la Choura (le conseil consultatif d’Ennahdha) refuse désormais qu’il mène seul les négociations avec des partis tiers. Un quasi-désaveu, qui confirme l’existence de tensions au sein de la formation islamiste, où l’on croyait que les affaires Belaïd et Brahmi étaient de l’histoire ancienne.

Ce contexte délétère permet à la gauche, qui dispose de militants déterminés, de se faire entendre. Il ne profite en revanche pas à Ghannouch

Erreur : nul n’a oublié qu’Ennahdha était au pouvoir à cette époque et, à ce titre, contrôlait l’appareil sécuritaire, lequel avait été alerté du danger que courait Brahmi. Elle est également tenue pour responsable du départ de jihadistes tunisiens en Syrie et en Libye. De son côté, la formation islamiste riposte en dénonçant le rôle actif du Front populaire dans les mouvements protestataires qui agitent le pays.

Ce contexte délétère permet à la gauche, qui dispose de militants déterminés, de se faire entendre. Il ne profite en revanche pas à Ghannouchi. Au contraire, les erreurs de stratégie d’Ennahdha bénéficient à Béji Caïd Essebsi, qui aurait approuvé la diffusion des documents relatifs aux assassinats politiques sur lesquels il avait promis de faire toute la lumière durant sa campagne de 2014. Une manière de tenir son engagement et de mettre dans l’embarras un adversaire, à un an des scrutins présidentiel et législatif.

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