Politique

Afrique du Sud : génération Malema

Les EFF ont marqué des points aux municipales de 2016. Prochaine étape	: les législatives de 2019. Ici devant la cour régionale de Bloemfontein, le 6 avril.

Les EFF ont marqué des points aux municipales de 2016. Prochaine étape : les législatives de 2019. Ici devant la cour régionale de Bloemfontein, le 6 avril. © CHARL DEVENISH/AFP

Très offensif, le leader des Economic Freedom Fighters a gagné du terrain auprès des jeunes et contraint le président Cyril Ramaphosa à réagir.

Une marée rouge a déferlé sur les universités sud-africaines. Sur les campus, on arbore fièrement bérets, tee-shirts et combinaisons pourpres – la couleur de Julius Malema et de son parti, les Economic Freedom Fighters (EFF, gauche radicale). À l’université du Witwatersrand (Wits) de Johannesburg, la section jeunesse des EFF a pris le contrôle du conseil représentatif des étudiants il y a un an. Même chose à l’université du Cap, à l’université de l’État-Libre (Bloemfontein) et à l’université de technologie de Vaal (Vanderbijlpark). « L’avenir des EFF est assuré, explique Julius Malema, parce que notre parti parle aux jeunes et qu’il est profondément enraciné dans les communautés. »

Fondés en 2013, à la suite de l’exclusion de Malema du Congrès national africain (ANC, au pouvoir), les EFF misent beaucoup sur les jeunes – 12 millions d’électeurs ont entre 18 et 35 ans et l’on estime que des millions d’autres ne sont pas inscrits sur les listes électorales. La formation compte sur eux pour devenir le premier parti d’opposition du pays et être en mesure de défier l’ANC.

Les EFF sont partout, de Twitter à Instagram, jusque dans les graffs peints sur les murs de Braamfontein. C’est ça, leur tactique : être sur le terrain

Leur tactique : être sur le terrain

Pour contrer « la propagande gouvernementale » et la perte de vitesse des médias traditionnels, les EFF sont très présents sur les réseaux sociaux. Ils possèdent leur propre chaîne YouTube et diffusent en direct conférences de presse et réunions politiques. « Les EFF ont compris le pouvoir des médias sociaux, analyse Thabiso Bhengu, ancien juriste de Wits. Les EFF sont partout, de Twitter à Instagram, jusque dans les graffs peints sur les murs de Braamfontein. C’est ça, leur tactique : être sur le terrain. »

En cinq ans, le parti a mûri. Malema aussi. Certes, à l’époque déjà, il jouissait d’un sens aigu de la politique. Mais il n’est plus cet énergumène replet qui s’énervait à tout-va sans parvenir à châtier son langage, amer d’avoir été mis à la porte de l’ANC. Aujourd’hui, il se montre plus équilibré, plus médiatique, et sa stratégie est claire : lui et son équipe – dont son porte-parole, Mbuyiseni Ndlozi, et l’avocat Dali Mpofu – se concentrent presque exclusivement sur la lutte contre les inégalités économiques et sociales.

Les EFF, qui ont joué un rôle clé dans le succès de la campagne #FeesMustFall en 2015 (visant à enrayer la hausse des frais de scolarité), en recueillent déjà les fruits. « Leurs messages sont très forts. Ils ont été brillants à Wits, quand ils ont aidé les étudiants en difficulté et ceux qui avaient été exclus pour des raisons financières », s’enthousiasme Laurence Sam, qui suit un cursus d’ingénierie.

© AP SIPA/Denis Farrell/


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Faiseur de rois

Cependant, les EFF ont encore du chemin à parcourir avant de réussir à bousculer l’ANC. « Notre électorat est très conservateur, affirme l’analyste politique Zwelethu Jolobe. Cela se voit à chaque élection générale. Cela ne veut pas dire que les choses ne peuvent pas changer, mais que, pour l’instant, sa base varie peu. » Pour lui, les faiblesses du parti sont surtout liées à un manque de leadership sous la présidence de Jacob Zuma et le scrutin de l’année prochaine pourrait permettre à Cyril Ramaphosa, qui lui a succédé à la tête du pays, d’inverser la tendance.

Mais on aurait tort de sous-estimer les EFF et d’oublier qu’en 2014, un an seulement après sa création, le parti est parvenu à obtenir 6,35 % des suffrages aux élections générales, devenant ainsi la troisième force politique du pays. Deux ans plus tard, à l’issue des municipales de 2016, il remportait 8,19 % des voix, se posant dans plusieurs communes comme un faiseur de rois. Et c’est avec un certain cran, et non sans une certaine audace, que les EFF se sont obstinés à réclamer de celui qui était alors le président Zuma le remboursement des fonds publics utilisés pour la rénovation de sa résidence privée de Nkandla.

Aujourd’hui, le vote des EFF est décisif à Johannesburg comme à Nelson Mandela Bay – mais pas toujours lisible. Dans cette ville, ils ont d’abord empêché l’ANC de constituer des coalitions en 2016, offrant la mairie à l’Alliance démocratique (DA), le principal parti d’opposition. Mais en mai dernier, changement de stratégie : la formation a retiré son soutien à Athol Trollip, maire DA de la métropole, puis s’est associée à l’ANC pour le faire tomber. En août, c’est l’édile – DA toujours – de Tshwane qui a dû affronter un vote de défiance porté par les EFF et l’ANC.


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Nous allons forcer les Blancs à partager les terres acquises grâce à un crime contre l’humanité à l’égard des Noirs et des Africains

Preuve est faite que les EFF sont un parti avec lequel il faut compter au niveau local. Mais à l’échelle nationale, il peine à gagner davantage de terrain. Pour beaucoup, il demeure une formation d’extrême gauche qui n’a pas nécessairement les moyens de ses ambitions. Il faut dire que son programme – qui a fait de l’expropriation des terres sans compensation son cheval de bataille – est assez radical. « Nous allons forcer les Blancs à partager les terres acquises grâce à un crime contre l’humanité à l’égard des Noirs et des Africains, martèle Malema. Seule la mort nous arrêtera ! »

L’ANC, qui connaît la capacité de mobilisation de l’EFF, surveille ses arrières. Cyril Ramaphosa, que Malema tient en partie responsable de son éviction en 2012, sait que celui-ci ne manquera pas une occasion d’exploiter les divisions internes du parti au pouvoir. C’est pour cela que le chef de l’État ne cache pas son souhait de voir le jeune trublion réintégrer les rangs de l’ANC, convaincu qu’il pourrait ainsi mieux le contrôler. Mais Malema a jusqu’à présent décliné.

Décision stratégique ?

Une chose est sûre : Malema a déjà contraint le gouvernement à changer de position sur la question de la réforme agraire. L’ANC a finalement décidé de soutenir la motion des EFF demandant une modification de la Constitution pour permettre des expropriations, et tant pis si, en Afrique du Sud, beaucoup y voient une décision purement stratégique dans la perspective des prochaines législatives. Les EFF seraient-ils en train de guider l’agenda politique de l’ANC ? « Vous leur donnez bien trop de crédit, objecte Gwede Mantashe, le président de l’ANC. L’approche n’est pas la même. Nous n’allons pas devenir populistes ou anarchistes. Nous avions déjà décidé, lors de notre congrès, de mettre le sujet de la réforme agraire au premier plan. »

La motion des EFF ne sera vraisemblablement pas approuvée durant cette législature, mais Julius Malema fait tout pour que la question reste au cœur des débats et il se concentre sur le lancement de la campagne pour les prochaines élections. Un sondage Ipsos publié en juillet a révélé que 7 % seulement des personnes interrogées avaient l’intention de voter pour les EFF en 2019.

Là est tout le problème de ce parti très efficace localement, mais pour l’instant largement distancé au niveau national par la puissance des appareils politiques de l’ANC et même de la DA. Il ne suffit pas d’avoir des slogans et des programmes très populaires. Encore faut-il trouver le moyen d’engranger des millions de suffrages.

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