Télécoms

Télécoms : divorce en vue au sein du camerounais Nexttel

L'entreprise Nexttel, qui compte quelque 3 millions de clients, mise sur la 4G pour rivaliser avec MTN et Orange. © Patrick Nelle pour JA

Actionnaires de l’opérateur, le vietnamien Viettel Global et l’homme d’affaires Baba Ahmadou Danpullo sont entrés en guerre ouverte pour le contrôle de l’entreprise.

Une fois n’est pas coutume, Baba Ahmadou Danpullo, 68 ans, magnat ayant fait fortune dans l’agroalimentaire, l’immobilier et le transport, habituellement très discret, a pris la pose le 8 août à l’occasion de la signature d’un accord entre Nexttel, dont il préside le conseil d’administration, et l’entreprise israélienne Gilat Telecom. Cette dernière doit appuyer le troisième opérateur mobile du Cameroun dans le déploiement de la 4G, une évolution technologique indispensable pour pouvoir rivaliser avec MTN et Orange, qui dominent le marché.


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À la fin de 2017, la compagnie comptait environ 3 millions de clients actifs quand ses rivaux en possédaient respectivement 10 millions et 6 millions.

Fracture entre Viettel et Bestinver Cameroon

Mais, pour l’heure, la mise en œuvre de cette convention est loin d’être acquise. Et cette incertitude symbolise la fracture entre Viettel (contrôlé par l’armée vietnamienne), actionnaire à 70 % de la société, et son partenaire local, Bestinver Cameroon (Bestcam). Absent lors de la cérémonie, Nguyen Duc Quang, directeur général de Nexttel et représentant de l’opérateur vietnamien, a adressé un courrier le 28 août à Dan Zajicek, directeur général de Gilat, pour annuler le contrat, avant que Danpullo ne lui fasse savoir qu’il n’allait pas revenir sur sa décision deux jours plus tard.

Cet affrontement n’est en effet que le dernier épisode en date d’un bras de fer commencé en janvier 2014

Pour la partie vietnamienne, ce deal est l’illustration des immixtions intempestives et répétées du président du conseil d’administration dans la gestion quotidienne de l’entreprise. Cet affrontement n’est en effet que le dernier épisode en date d’un bras de fer commencé en janvier 2014 quand Viettel avait notamment proposé à Danpulo, détenteur de 30 % de Nexttel avec l’un de ses fils, de sortir du capital de l’opérateur. La raison de cette proposition n’a jamais été révélée, mais la réputation sulfureuse de son partenaire les avait peut-être inquiétés.

Un lien de confiance rompu

Sous la pression de Yaoundé, un compromis avait été trouvé sans que le casus belli ne soit porté devant le Centre d’arbitrage international de Singapour (SIAC) comme le stipule le pacte d’actionnaires. Mais le lien de confiance entre les parties a été rompu. Danpullo a alors multiplié les procédures – que les Asiatiques essaient de contrecarrer – pour assurer la défense de ses intérêts.

Nicolas Eyidi pour Jeune Afrique

L’homme d’affaires le plus riche du Cameroun craignait alors de ne pas avoir son mot à dire sur l’utilisation des recettes de l’opérateur

En 2014, le tribunal de Yaoundé lui a notamment permis d’imposer la signature par son représentant, Moïse Bienvenu Bayi, l’un des quatre directeurs généraux adjoints, dans toutes les décisions paraphées par le directeur général vietnamien. L’homme d’affaires le plus riche du Cameroun craignait alors de ne pas avoir son mot à dire sur l’utilisation des recettes de l’opérateur. Il avait à l’époque reçu le soutien du directeur de cabinet de Philémon Yang, le Premier ministre. « Selon les standards camerounais, toute coentreprise doit instaurer la double signature pour assurer la transparence et la bonne gouvernance », avait écrit Paul Ghogomu Mingo au patron de Nexttel, en octobre 2014, sans préciser lesdits standards.

Danpullo à l’offensive

La période 2015-2017 sera marquée par une relative accalmie, en dépit des interventions de Danpullo dans la gestion de Nexttel et de son refus l’an dernier de rencontrer le vice-ministre vietnamien des Affaires étrangères et le patron de Viettel Global de passage à Yaoundé. Mais, depuis quelques mois, Danpullo est reparti à l’offensive. Le 9 mai, répondant à une sollicitation de Danpullo, un juge désigne KPMG – ancien commissaire aux comptes et à présent conseiller fiscal de Nexttel – pour évaluer le coût et la qualité des « équipements techniques corporels et incorporels » acquis par Viettel Global au profit de sa filiale ; Bestcam craignant une surfacturation.

Pour parvenir à ses fins, Danpullo a demandé la saisie des actions détenues par son partenaire vietnamien

Depuis, il a aussi adressé à Viettel un commandement à payer la somme de 92,8 milliards de F CFA (141 millions d’euros), estimant que ce montant reflète sa contribution à la création et au lancement de l’opérateur. Pour parvenir à ses fins, Danpullo a demandé la saisie des actions détenues par son partenaire vietnamien. Cette estimation repose sur un rapport commandé à KPMG à la fin d’avril qui évalue son apport à une somme comprise entre 51,2 milliards de F CFA et 92,8 milliards de F CFA. Contactés, ni René Libong, patron de KPMG, ni Baba Ahmadou Danpullo n’ont souhaité répondre aux questions de Jeune Afrique.

« Si sa requête est fondée, il doit plutôt se retourner vers Viettel Cameroun (raison sociale de Nexttel) et non vers mon client, Viettel Global (maison mère de Nexttel) », observe l’avocat Laurent Dongmo. Le conflit entre les deux actionnaires semble aujourd’hui ne pouvoir mener qu’à un divorce. D’autant que le magnat camerounais n’a cessé d’introduire de nouvelles procédures, harcelant littéralement Viettel.

Le 2 août, Danpullo a obtenu de la justice locale la possibilité de cosigner, ce jusqu’au 2 décembre, des documents au nom de l’entreprise en l’absence du directeur général, Nguyen Duc Quang, ou de Moïse Bayi. Devant le refus des banques (Bicec, Société générale, UBA, Afriland First Bank, Ecobank, Standard Chartered Bank, CBC et CCA) d’exécuter cette ordonnance, ce dernier les a d’ailleurs assignées le 23 août devant le juge. Persuadés que l’homme d’affaires cherche à faire main basse sur l’opérateur, Viettel et son conseil, le cabinet d’avocats Jing & Partners, ont à leur tour multiplié les courriers aux autorités politiques du pays ces dernières semaines.

Je ne suis pas inquiet car je m’en remets à la sagesse des autorités camerounaises

Des investissements techniques de plus de 210 milliards de F CFA

Pour le groupe vietnamien, la pilule est d’autant plus dure à avaler que les exigences de son partenaire interviennent au moment où le réseau de Nexttel est pratiquement installé. « Monsieur Danpullo a attendu que tous ces investissements techniques lourds [ayant coûté plus de 210 milliards de F CFA] aient été faits par le coactionnaire pour commencer diverses manœuvres dans l’objectif clair d’éjecter l’État vietnamien de la société et d’accaparer tous ces investissements par la force », accuse une missive destinée à la présidence camerounaise.

Par ailleurs, Nguyen Duc Quang attend toujours que Danpullo justifie l’utilisation de la somme cumulée de 25,9 milliards de F CFA mise à la disposition de Bestcam par l’opérateur pour effectuer différentes démarches, notamment pour obtenir la licence 4G, auprès des administrations au regard de sa connaissance de l’environnement local. Pour l’heure, les justificatifs fournis portent sur 4,3 milliards de F CFA.

Alors que la crise au sein de Nexxtel semble plus profonde que jamais, les représentants de l’opérateur ne veulent néanmoins rien laisser transparaître de leur désarroi face aux manœuvres de Danpullo. « Je ne suis pas inquiet car je m’en remets à la sagesse des autorités camerounaises », maintient Nguyen Duc Quang.

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