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Cet article est issu du dossier «Maroc - OCP : voyage au cœur de l'empire des phosphates»

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Entreprises & marchés

Maroc : plongée au cœur d’OCP, l’empire des phosphates

Ben Guerir, future «première ville verte de l’Afrique» © HOC/OCP

En dix ans, l’Office chérifien des phosphates s’est métamorphosé en géant des engrais. Face aux Chinois, aux Américains et aux Saoudiens, il vise aujourd’hui la place de numéro un mondial, sans oublier d’appuyer la stratégie du royaume partout où il le peut. De la recherche scientifique au développement du Sahara.

Au sortir d’une interminable énumération, sourire aux lèvres, Brahim Ramdani pointe du doigt un rond-point à travers la fenêtre conducteur : « Cette fontaine aussi, nous l’avons offerte à la ville. » Le résumé de la visite guidée du directeur des opérations des mines de Khouribga est assez simple : ici, chaque rue, chaque terrain, chaque bâtiment est l’œuvre de l’Office chérifien des phosphates (OCP). Chaque pierre, chaque grain de sable sans doute fut un jour déplacé par OCP.

La ville de Khouribga fut fondée ex nihilo après la découverte d’un important gisement de phosphates

À l’image de Johannesburg (Afrique du Sud), née de la découverte d’un gisement d’or, la ville de Khouribga, plus de 346 000 habitants (2014) à une heure trente de route au sud de Casablanca, fut fondée ex nihilo après la découverte d’un important gisement de phosphates, à Boujniba, 15 kilomètres à l’est, en 1917. Une trouvaille inéluctable tant les quantités répertoriées ici sont monumentales : sous ces quelques dizaines de kilomètres carrés sablonneux et arides se concentrent près de 31 % des réserves mondiales de ce minerai essentiel à l’agriculture.

En sortant de la ville vers le sud, par la nationale 11, on ne peut manquer en regardant vers Boujniba l’énorme monticule de stériles miniers issus de l’extraction de millions de tonnes de roches phosphatées. « Avant, il y en avait beaucoup des comme ça », explique l’ingénieur, entré il y a trente ans chez OCP. Depuis plusieurs années, la compagnie a mis en place un plan pour araser les montagnes de déchets rocheux, rebus de l’exploitation minière, et y planter des millions d’arbres, oliviers, arganiers et caroubiers.

Un projet parmi tant d’autres au sein de l’extraordinaire programme d’investissements de près de 8 milliards de dollars lancé par le groupe à partir de 2008, qui a littéralement transformé la première compagnie marocaine (4,3 milliards d’euros en 2017) et, avec elle, les mines de Khouribga.

Dissuader les concurrents d’investir

L’horizon fixé alors est le doublement des capacités d’extraction de phosphates et le triplement des capacités de production d’engrais phosphatés. Un objectif annoncé, claironné. La stratégie est double selon un importateur d’engrais implanté au Moyen-Orient : « D’un côté, devenir flexible. C’est-à-dire être capable de vendre du phosphate, de l’acide phosphorique ou des engrais selon les conditions de marché. De l’autre, dissuader les concurrents potentiels d’investir en disant que nous allons surinvestir et avoir les coûts de production les plus bas. »

Avant ce plan, dont le financement a été permis par l’envolée des prix du phosphate de 2007-2008 (voir ci-contre), « l’entreprise vivotait » persifle l’importateur. « OCP réalisait un chiffre d’affaires d’environ 1,5 milliard d’euros et dégageait un excédent brut d’exploitation d’à peine 200 ou 300 millions d’euros alors qu’il dépasse le milliard d’euros aujourd’hui. » La compagnie publique, qui n’était pas encore société anonyme (2008), était alors davantage imbriquée dans l’appareil d’État marocain, comme en témoigne le parcours de feu Mohamed Karim Lamrani, qui cumula les fonctions de président d’OCP (1967-1990) et de Premier ministre sous le règne de Hassan II.

HOC/OCP

Pour mener à bien ses ambitions, le groupe va alors, sous la houlette de Mostafa Terrab (président depuis 2006), repenser tout son fonctionnement, du management à la production d’énergie, de l’acheminement du phosphate à l’utilisation de l’eau, du mode d’extraction à la diversification de l’offre commerciale. En dix ans, OCP va passer de 28 millions de tonnes (Mt) à 45 Mt de phosphates extraits et de 3,6 Mt à presque 12 Mt d’engrais produits.

La plus grande usine de lavage du monde d’ici 2o20

À la veille de la deuxième phase de ce programme, les mines de Khouribga atteignent une capacité d’extraction de 34 Mt par an et devraient encore gagner en efficacité dans les années à venir. Trois nouvelles mines à ciel ouvert ont démarré leurs activités. Deux nouvelles usines de lavage ont été mises en service, en 2010 puis en 2015. Et une troisième, la plus grande du monde, d’une capacité de 14 Mt par an, devrait être opérationnelle d’ici à 2020. Le processus d’extraction lui-même a été complètement revu. « Auparavant, nous écrémions les couches les plus accessibles, celles dont les coûts d’extraction sont les plus faibles, rappelle M. Ramdani. Mais dans une logique d’optimisation des coûts à long terme, nous avons décidé d’aller tout de suite chercher jusqu’à la dernière couche, soit la septième, ici, à Khouribga. »

Le transport par rail qui acheminait la roche à Jorf Lasfar a été remplacé par un pipeline de 1 m de diamètre et d’une capacité de 38 millions de m3 par an, à l’intérieur duquel est propulsée de la boue phosphatée sur plus de 200 km. Une innovation courante dans l’industrie pétrolière ou gazière mais unique dans le monde des phosphates.

HOC/OCP

Mis en service en 2015, le tuyau d’acier et de caoutchouc a fait économiser, selon OCP, 90 % de ses coûts logistiques – soit près de 1 milliard de dirhams par an. L’Office réfléchit désormais à dupliquer l’installation pour relier les mines de Ben Guerir (bassin de Gantour, au nord de Marrakech, qui abrite 37 % des réserves marocaines) au port de Safi en passant par Youssoufia. Une station d’épuration d’eau de 5 millions de m3, entièrement gérée par OCP, a été construite. Chaque mine possède désormais son propre centre de contrôle qui récolte, traite et analyse les millions de données envoyées par des capteurs accrochés aux différents engins qui circulent sur les centaines de kilomètres de pistes. Le tout fonctionnant 24 heures sur 24, trois cent soixante-cinq jours par an.

À quelque 150 km de là, le minéroduc vient cracher le phosphate au port de Jorf Lasfar, où s’est édifiée en quelques années une ville-usine unique, plus grande plateforme de production d’engrais phosphatés du monde (capacité de 11 Mt/an d’engrais phosphatés et de 6 Mt d’acide phosphorique). Acquis dans les années 1980 par l’ancien directeur général du groupe, Mohamed Karim Lamrani, en raison de la présence d’un port en eau profonde à proximité, ce terrain de 1 800 hectares est aujourd’hui un gigantesque enchevêtrement de tuyaux en inox, de rails et de cheminées rejetant de la vapeur d’eau. Le tout dégageant par endroits une légère odeur de soufre en provenance de l’unité de production d’acide sulfurique. Le complexe produit plus de 45 variétés d’engrais, qu’il expédie à travers les océans.

Sous l’impulsion d’OCP, qui, en plus d’exporter sa production, importe des millions de tonnes de soufre, d’ammoniac et de potasse, le port de Jorf Lasfar est devenu pour la première fois cette année le plus important du Maroc pour ce qui est du tonnage, devant celui de Casablanca.

Produire plus en réduisant les coûts

Ici plus qu’ailleurs, le groupe a dû rationaliser ses consommations d’eau et d’énergie pour ne pas qu’elles augmentent proportionnellement à l’accroissement de la production. L’Office utilise aujourd’hui à lui seul 6 % à 7 % de l’énergie produite et 0,5 % de l’eau consommée dans tout le pays. Amine Kaf, directeur du site de Jorf Lasfar, d’allure bonhomme mais au verbe précis, résume : « Notre président, Mostafa Terrab, a exposé notre stratégie. Dès lors que nous augmentons notre production, il faut systématiquement réfléchir à la façon de le faire en réduisant les coûts, en assurant la flexibilité industrielle et en intégrant la notion de développement durable. Pour résoudre cette équation, nous avons pu faire appel aux meilleurs consultants et échanger avec nos partenaires industriels comme les Américains de Jacobs Engineering Group ou de DuPont. »

 

Investissements massifs dans la recherche et la formation

HOC/OCP

Confronté à d’innombrables défis techniques et technologiques de l’amont à l’aval, tenu de répondre aux problématiques de ses clients finaux, notamment les agriculteurs africains qu’il a identifiés comme le cœur de sa croissance future (le continent représente aujourd’hui 20 % de son chiffre d’affaires dans les engrais), OCP a choisi d’investir massivement dans la recherche.

À Ben Guerir en particulier, à quarante minutes de Marrakech, avec l’érection en 2015 de l’université Mohammed-VI Polytechnique. Un internat privé post-bac pourvu d’installations dont peu d’établissements européens peuvent se targuer : campus, studios d’enregistrement pour Mooc, laboratoires de recherche sur les nanotechnologies, l’agronomie ou l’analyse des sols, bibliothèque, médiathèque, installations sportives dont une piscine suspendue…

En cette fin de septembre, les bâtiments à l’architecture moderne et épurée accueillent encore un nombre restreint d’étudiants. Les quelques centaines de privilégiés présents (7 000 euros l’année, mais de nombreuses possibilités de bourse existent), dont de nombreuses jeunes filles, éprouvent avec gourmandise leurs espaces réservés.

L’objectif à terme est d’en accueillir 5 000. Et, là encore, OCP n’a pas ménagé ses partenariats : Massachusetts Institute of Technology (MIT), Mines de Paris, université de Laval… Le groupe a même créé un think tank en 2014 à Rabat, OCP Policy Center, afin d’augmenter son influence à l’international et de ne pas négliger le versant politique d’un business stratégique.

« Le milieu universitaire nous ouvre l’accès à d’innombrables centres de recherche à travers le monde et à l’open innovation, s’enthousiasme Mohamed Soual chef économiste à OCP et proche conseiller de Mostafa Terrab. On ne peut pas passer nos vies à aller voir les chercheurs et à leur faire signer des contrats. On l’a fait pendant longtemps… Quand nous sommes dans l’université, un autre dialogue s’instaure, beaucoup plus productif. C’est ça, la logique. Si par ailleurs cela permet la formation de cadres au Maroc, tant mieux. » Après tout, OCP est une société anonyme à capitaux publics (l’État est actionnaire à 95 %).

À quelques minutes de là en voiture, la Fondation OCP, créée en 2007, a également construit un lycée d’excellence, Lydex, dont les classes préparatoires ont, au bout de deux ans d’existence, réussi à placer plusieurs de leurs ouailles à l’École polytechnique de Paris (cinq, en 2018). Mieux, de la petite Ben Guerir (70 000 habitants), en pleine transformation, OCP veut faire « la première ville verte d’Afrique ». De fait, l’Office pousse ses « œuvres sociales » aux externalités positives au-delà des frontières habituelles. Dans le Sahara en particulier, où OCP exploite les mines de Boucraa (une heure trente au sud-est de Laayoune), le groupe a lancé la Fondation Phosboucraa (2014), instrument privilégié de l’État en matière de développement local.

De quoi rendre jalouse Khouribga ? Pas sûr. La « ville OCP » a pu bénéficier plus qu’aucune autre de ces bonnes œuvres, de la formation (Operational Skills Centers, pour améliorer l’employabilité des jeunes) à la culture (plus grande médiathèque du Maroc), en passant par l’innovation, avec « l’école de code nouvelle génération », dite 1337 (en partenariat avec l’École 42 de Xavier Niel), qui a démarré cette année et doit former les élites numériques de demain. Un projet comparable est également en cours à Youssoufia (YouCode), en partenariat avec le réseau de formation internationale Simplon.

Le marché américain représente 25 % à 30 % du chiffre d’affaires

HOC/OCP/Lilia Sellami

Cette inclination « tech » et « digital », on la retrouve telle quelle à l’intérieur du gigantesque siège du groupe, dans le quartier de Hay Erraha, à Casablanca. Une véritable ville dans la ville qui jouit, comme tous les sites d’OCP, d’une sécurité privée abondante et précautionneuse. En son centre, un imposant bâtiment, au style austère, fourmille de près de 1 600 employés (la compagnie en compte 23 000 dont 1 173 ingénieurs). Un aspect extérieur qui cache en réalité un intérieur totalement remis au goût du jour et dont le premier étage, baptisé Digital Factory, est un concentré : des prises un peu partout, des tableaux blancs à feutres, des écrans, des post-it, de multiples inscriptions en anglais.

Nous ne pouvons pas nous satisfaire de représenter 17 ou 18 % de la production mondiale d’engrais phosphaté alors que nous possédons 72 % des réserves de phosphates, affirme Mohammed Soual

À l’heure du déjeuner, une jeune fille voilée en tenue décontractée joue avec l’un de ses collègues au ping-pong… Si ce n’était le darija entendu ici et là, on se croirait en pleine Silicon Valley. Cette américanophilie rappelle celle du président d’OCP, Mostafa Terrab, 63 ans, formé en partie outre-Atlantique (MIT) et souvent en déplacement à Washington ou à Boston.

Et pour cause, le marché américain (essentiellement client de roche phosphatée) représente entre 25 % et 30 % du chiffre d’affaires annuel. Mais le président tient aussi à ce que le « particularisme marocain » demeure. C’est le sens du niya, cette valeur érigée en slogan par le groupe, et répétée à l’envi par ses communicants, que l’on pourrait traduire en français par « bonne intention ».

C’est ici, au siège, qu’a été pensé le programme d’investissements à l’œuvre aujourd’hui. Un plan qui va bientôt rentrer dans sa seconde phase et dont Mohamed Soual nous donne l’esprit : « Nous sommes parvenus à devenir la première entreprise productrice d’engrais phosphatés au monde. Mais celui qui s’arrête se fera dépasser. Nous sommes en train d’achever la conception de la deuxième phase de notre plan de développement avec un peu de retard (2018-2025). Il a suivi un processus itératif où chaque employé du groupe a été impliqué. Notre volonté est d’aller toujours plus loin. nous visons les 6 milliards d’euros de chiffre d’affaires, à terme. Nous ne pouvons pas nous satisfaire de représenter 17 ou 18 % de la production mondiale d’engrais phosphaté alors que nous possédons 72 % des réserves de phosphates. »

Diversification impérative

Un message adressé à ses principaux concurrents mondiaux : les Russes de Phosagro, les Américains de Mosaic, les Saoudiens de Ma’aden ou encore la constellation d’entreprises chinoises du secteur. Sans doute aussi à ses clients négociants, mélangeurs ou distributeurs. « Il est en outre impératif de nous diversifier, poursuit M. Soual. L’eau, l’énergie, l’évolution de l’agriculture, des habitudes de consommation, les questions environnementales et de développement durable nous imposent de nous ouvrir à d’autres métiers. Nous venons, par exemple, de prendre des parts dans une société espagnole qui fait des biostimulants (20 % de Fertinagro Biotech) et de signer un accord avec un groupe chinois spécialiste des additifs pour engrais (Forbon)… »

Le chef économiste reprend son souffle et marque une pause. « Il faut anticiper la fameuse courbe en S, ajoute l’homme qui a programmé sa retraite en 2020. Avant de commencer à décroître, il faut embarquer dans un nouveau train. »

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