Politique

Nabil Benabdallah : « Au Maroc, la redistribution des richesses n’est pas pensée »

Secrétaire général du Parti du progrès et du socialisme marocain, au siège du parti à Rabat, le 16 octobre 2018. © M’HAMMED KILITO pour JA

Du projet de loi de finances à la situation sociale, en passant par sa participation au gouvernement, le secrétaire général du Parti du progrès et du socialisme (PPS) commente les principaux dossiers de l'actualité marocaine.

Il a été limogé du ministère de l’Habitat et de l’Urbanisme le 24 octobre 2017, en même temps que deux autres membres du gouvernement. Depuis, Nabil Benabdallah a revu Mohammed VI, qui l’a reçu en juillet pour le féliciter après sa réélection à la tête du Parti du progrès et du socialisme (PPS). Un troisième mandat décroché avec 371 voix, contre 92 pour son concurrent. Entretien avec un maître du compromis.

Jeune Afrique : Une première version du projet de loi de finances 2019 vous a été présentée. Vous satisfait-elle ?

Nabil Benabdallah : Oui, le message du roi a été entendu. La première ébauche qui nous a été présentée est résolument sociale ; 27 milliards de dirhams (2,5 milliards d’euros) vont être injectés, et 40 000 nouveaux emplois sont annoncés dans la fonction publique, prioritairement dans la santé et l’éducation. Lors d’une réunion du parti, nous avons parlé d’un « nouveau souffle ».

N’y a-t-il pas des lacunes, notamment en ce qui concerne la réforme fiscale ?

Je ne crois pas. Pour les deux ou trois ans à venir, un système de solidarité va être instauré. Les entreprises dont les bénéfices atteignent au moins 50 millions de dirhams seront taxées à hauteur d’environ 2 %, selon le premier document. Au PPS, nous proposons d’abaisser ce seuil à 20 millions de DH de bénéfices.

Plus de 40 millions de dirhams seront injectés dans la trésorerie des entreprises

A contrario, une mesure va alléger le fardeau des plus petites entreprises. Celles qui tournent entre 300 000 et 1 million de dirhams devraient voir leur imposition baisser légèrement, de 20 % à 17,5 %. Dans le même temps, de l’argent sera reversé aux entreprises via le remboursement des crédits de TVA. Il s’agit de plus de 40 millions de dirhams qui seront injectés dans leur trésorerie. Et un mécanisme sera étudié pour raccourcir les délais de paiement, trop longs, qui sont une plaie pour l’économie.

Que vous inspire le rapport du Conseil économique, social et environnemental (CESE), qui constate une panne de l’ascenseur social ?

Nous n’avons jamais cessé de le dire : le modèle de développement marocain montre ses limites, et cela se manifeste sur la question sociale. En clair, la redistribution des richesses n’est pas pensée. C’est un point de vue que l’on retrouve dans les deux derniers grands discours du roi de l’été 2018.


>>> À LIRE – Maroc : l’ascenseur social en panne et les citoyens frustrés, selon le dernier rapport du CESE


Quelle est votre part de responsabilité dans le tournant social ?

Sachons rester modestes. Disons que nous avons sûrement contribué à la prise de conscience en faisant le pari de la participation au gouvernement. C’était pour faire entendre notre voix. Au Maroc, c’est comme ça que ça marche.

Le mouvement de boycott a-t-il facilité le virage ? 

Toutes les récentes manifestations, dans les différentes régions ou sur les réseaux sociaux, ont été à leur manière un appel à la prise de conscience. Bien évidemment que cela joue sur la prise de décision.

Le CESE alerte sur la perte de confiance des citoyens dans les « intermédiaires et les espaces de dialogue ». C’est-à-dire les partis et les syndicats. Votre stratégie de main tendue, au Palais puis aux islamistes, vous a-t-elle coûté ?

Sûrement. Mais telle est la ligne du PPS : le compromis et la participation aux institutions. Dans les années 1970, nous avons commencé à participer à des élections, alors que nous savions qu’elles étaient falsifiées ! Aujourd’hui, je crois que le PPS fait les frais d’une tendance globale : les citoyens n’ont plus fait confiance aux partis lorsque l’autonomie de ceux-ci s’est réduite. Quand ils ont donné l’impression de ne plus chercher à représenter et à décider.

Nous avons toujours cherché le cadre d’alliance qui permette d’avancer vers davantage de démocratisation

Nous, nous avons toujours cherché le cadre d’alliance qui permette d’avancer vers davantage de démocratisation. Longtemps, le cadre a été la Koutla, c’est-à-dire celui des « forces nationales ». Après 2011, il semblait clair qu’une alliance, même de circonstance, avec les islamistes, s’imposait, notamment face au Parti Authenticité et Modernité (PAM), qui semblait participer à la réduction de l’autonomie des partis. Tout est question de rapports de force.


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La participation du PPS au gouvernement n’est donc pas remise en question, malgré la crise autour du sort de Charafat Afilal ?

Nous avons eu plusieurs échanges à la suite de la suppression de son secrétariat d’État et de son limogeage par le chef du gouvernement. Les premières explications n’étaient pas convaincantes. Mais nous relevons le changement de cap social. Le comité central qui se réunira ce 27 octobre dira la volonté des militants de continuer à siéger au gouvernement.

La présence de grands patrons à vos côtés ne pose pas de problèmes ?

À mon sens, la question n’est pas là. Des démocraties abouties font appel à des profils similaires. Et nous considérons que l’apport de compétences est une bonne chose. Cela n’empêche pas d’en débattre. D’autant que des citoyens ont mis la question sur la table via des mouvements comme le boycott. Cela nous engage – législateurs, partis… – à mettre en place des outils pour se prémunir contre les conflits d’intérêts et assurer le respect de la libre concurrence.

Yassine Toumi/DR

Que pensez-vous du face-à-face entre le PJD et le RNI, deux partis de la majorité qui se toisent ?

L’inquiétude de la population nécessite un front commun. Il y a un devoir d’efficacité maintenant. Cessons les polémiques stériles. Nous avons exprimé cette position auprès des deux partis. Ça a été notre rôle dans la crise : demander un peu de sérieux à chacun.

Votre formation est perçue comme l’une des plus progressistes, aux avant-postes de la réforme de 2004 du code de la famille. Alors que le débat sur l’égalité dans l’héritage est porté par la seule société civile, qui se dit déçue par la récente loi contre les violences faites aux femmes, plaidez-vous pour une nouvelle réforme globale ?

C’est le sens de notre communiqué du 10 octobre, qui relève les acquis permis notamment par la réforme de la Moudawana et par la législation sur la régulation du travail domestique, un texte dont nous avons la paternité. Nous demandons dans le même communiqué que soit tiré un bilan de la réforme de 2004.

La société civile doit veiller à la juste application de la loi sur les violences faites aux femmes

La loi sur les violences faites aux femmes n’est pas parfaite, mais elle vient d’être adoptée. La société civile doit veiller à sa juste application, en complément des autorités, et alerter en cas de manquements. Concernant l’égalité dans l’héritage, nous y sommes favorables sur un plan principiel, mais nous pensons qu’il faut progresser pas à pas. Vous savez à quel point la société est clivée à ce sujet.

Ne craignez-vous pas, comme certains de vos militants, que le rétablissement du service militaire ne conduise à un embrigadement de la jeunesse ?

C’est un point de vue un peu exagéré. Il n’y a pas de volonté de faire de l’embrigadement. Il y a un patriotisme qui suscite un sentiment d’appartenance sain et qu’on peut stimuler. Comme souvent, le souci est l’absence de débat : la société a découvert le projet de loi du jour au lendemain. Mais il n’est pas trop tard pour en discuter !

Le roi vous a reçu en juillet pour vous féliciter après votre réélection. Il vous avait limogé l’an dernier. Comment s’est déroulée la rencontre ?

Parfaitement. Ça a été un honneur d’être reçu dans ces circonstances. La réception a aussi été un message aux militants qui ont voté pour moi.

Avez-vous revu le conseiller royal Fouad Ali El Himma depuis votre sortie sur le tahakkoum (« la mainmise ») sur la vie politique, en 2016, et la réponse du cabinet royal ?

À plusieurs reprises, et dans les meilleures conditions.

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