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Sofiane Lahmar (DPI) : « Il faut de l’expertise et de la patience pour investir en Algérie »

Sofiane Lahmar, associé de Development Partners International (DPI) © Kalpesh Lathigra pour JA

Le dirigeant du capital-investisseur britannique DPI, leader sur le continent, explique pourquoi ce dernier accélère ses opérations en Afrique du Nord.

Fondée en 2007, Development Partners International est une société de capital-investissement spécialisée sur l’Afrique et disposant de 1,1 milliard de dollars d’actifs sous gestion. Le Franco-Algérien Sofiane Lahmar, qui a rejoint la société DPI en 2010 en tant qu’associé, dévoile la recette du succès du fonds britannique sur ces marchés que certains jugent « difficiles ».

Jeune Afrique : À la mi-août, DPI a investi 45 millions de dollars (39 millions d’euros) dans MNT Investments, holding des sociétés Mashroey (« crédit conso ») et Tasaheel (microfinance). C’est le troisième investissement en Égypte du fonds African Development Partners II (ADP II). Son prédécesseur n’y avait réalisé aucune opération. Qu’est-ce qui a changé ?

Sofiane Lahmar : À la suite de la révolution en Égypte en 2011, les opportunités étaient plus difficiles à saisir. Mais avec le retour de la stabilité et la dévaluation, à la fin de 2016, de la livre qui a été détachée du dollar, c’est aujourd’hui l’un des pays dans lesquels nous sommes le plus engagés. La mise en place d’un régime flottant offre davantage de visibilité aux investisseurs.

Au Nigeria aussi, il y a eu une dévaluation, mais vous y paraissez moins actif. Pourquoi ?

La situation macroéconomique y est restée plus fragile, en raison du recul des prix du pétrole. Nous avions réalisé en 2011 une importante opération avec le rachat de Mansard Insurance puis sa vente à AXA en 2014. Dans notre dernière vague de deals, il y en a un – en préparation – au Nigeria.



En Algérie, où vous êtes présent, plusieurs entreprises internationales se plaignent d’un durcissement des conditions d’accès aux devises. Vous partagez cette position ?

La réglementation des changes n’a pas évolué fondamentalement. C’est un régime géré par la Banque centrale d’Algérie. Il suffit de se conformer à la réglementation. Nous avons pu investir, récupérer et transférer des dividendes à l’étranger sans rencontrer de problèmes.

Comment expliquer alors les réticences de certains investisseurs ?

Il est clair que l’environnement macroéconomique algérien est sous pression depuis quelque temps avec la chute des prix des hydrocarbures, qui affecte le budget et les réserves de change. Plus généralement, le marché algérien est moins connu et il y a une vraie différence entre la perception qu’ont certains acteurs et la réalité. Il faut à la fois de l’expertise et de la patience pour investir.

Nous avons identifié de belles opportunités et continuons de le faire, nos entreprises y réalisent de belles performances. Nous avons investi avec ADP I dans Biopharm, leader national du secteur pharmaceutique (à l’exception des multinationales) et dans Général emballage (ADP II) qui est le leader des emballages carton dans le pays. Nos partenaires sont deux groupes familiaux [Kerrar pour Biopharm et Batouche pour Général emballage], qui ont très bien réussi et avec qui nous avons de très bonnes relations.

On ne voit pas encore beaucoup d’occasions en Tunisie

Vous êtes très peu présent en Tunisie. Pourquoi ?

En raison de la taille des investissements.

Nous pouvons miser entre 40 millions et 120 millions de dollars, mais nous avons une préférence pour des opérations dans la tranche 50-60 millions de dollars ou plus.

À ce niveau, on ne voit pas encore beaucoup d’occasions en Tunisie.

Et dans les autres pays ?

Nous avons en Afrique des capacités de recherche et de sourçage d’opportunités qui fonctionnent très bien, avec régulièrement un pipeline de projets supérieur à un milliard de dollars.

Selon l’agence de développement américaine OPIC, vous cherchez à lever un troisième fonds de 800 millions de dollars et vous l’avez sollicitée pour un financement de 200 millions de dollars…

Nous n’avons pas de commentaires à faire. Il y a des règles en matière de communication financière que nous devons respecter.

Quelle est la situation de vos deux fonds ?

Ils ont généralement une durée de dix ans, avec une option d’extension de deux fois un an, pour une période d’investissement de cinq ans. Les 400 millions de dollars d’ADP I, levés en 2010, ont été investis, et le fonds est désormais partiellement désinvesti.

ADP II, avec 725 millions de dollars mobilisés à la clôture en 2015, est lui totalement investi ou engagé.

Quelle est la répartition géographique de vos investissements ?

Le panafricanisme est dans notre ADN. Notre portefeuille est diversifié, avec un peu moins de 55 % des investissements en Afrique subsaharienne, le reste en Afrique du Nord.

Nous avons été assez actifs, particulièrement en Côte d’Ivoire, en Égypte, au Maroc et en Afrique du Sud. Nous l’avons moins été en Afrique de l’Est.


>>> À LIRE – DPI réalise une collecte supplémentaire de 115 millions de dollars pour son fonds II


Le secteur a été secoué par la mise en liquidation du dubaïote Abraaj (plus d’1 milliard de dollars d’actifs en Afrique). Cela vous affecte-t-il ?

Nous ne faisons jamais de commentaires sur les autres entreprises du métier. De façon générale, il y a aujourd’hui beaucoup plus de focus sur la gouvernance opérationnelle, le reporting et la transparence des sociétés de gestion.

Mais, depuis le début de nos opérations, nous avons mis un très fort accent sur ces points. Les investisseurs dans nos fonds insistent aussi, en Afrique, sur les objectifs d’impacts environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG). Et, là aussi, nous sommes en avance avec un manager interne spécialisé sur ces thématiques.

Quelle différence cela fait-il ?

Plusieurs études montrent que les sociétés qui ont les meilleures pratiques ESG favorisent des rendements plus importants et créent plus de valeur actionnariale.

Il y a aussi de nouveaux secteurs où investir comme l’éducation et la santé

Les secteurs ciblés ont-ils évolué depuis votre premier fonds en 2010 ?

Auparavant, la banque et les télécoms étaient des secteurs très prisés en Afrique, car peu matures et où il était plus facile d’accroître les rendements. Cela est moins le cas pour les télécoms depuis le début de la décennie, avec peu d’opérations de capital-investisseurs mais plutôt une consolidation entre opérateurs de téléphonie. Les services financiers continuent en revanche d’offrir de très bonnes opportunités.

Il y a aussi de nouveaux secteurs où investir comme l’éducation et la santé – que ce soit dans l’industrie pharmaceutique ou les services sanitaires. Dans la santé, l’activité est souvent plus développée en Afrique du Nord qu’en Afrique subsaharienne, à l’exception de l’Afrique du Sud, pour des raisons de taille des transactions. Nous retrouvons aussi cette problématique dans l’éducation.

Comment les surmontez-vous ?

Nous avons adopté une approche de plateforme : acquérir des actifs et poursuivre les investissements au-delà du ticket initial pour atteindre la taille critique souhaitée. C’est ce que nous faisons désormais avec le réseau KMR Holding pédagogique, formé à la suite de notre investissement en 2013 dans l’Université privée de Marrakech (UPM).

Outre UPM à Marrakech, KMR comprend deux campus à Casablanca – MK Casablanca, en partenariat avec EMLyon, et l’Université internationale de Casablanca –, ainsi que le campus d’UPM Sénégal à Dakar et la première école privée de médecine au Sénégal (SCMID). Ce qui représente plus de 7 500 étudiants au total.



La perception du métier a-t-elle évolué ?

Cela dépend des marchés. En Égypte et au Maroc, le métier est relativement bien connu, parce qu’il y a déjà eu plusieurs opérations. Cela est moins le cas en Algérie, où il y a encore beaucoup de pédagogie à faire, même si la tendance est bonne.

Au Nigeria, il y a plus de sensibilité envers cette activité que dans la zone Uemoa, mais même là cela commence aussi à prendre. De façon générale, l’activité est en hausse et le déploiement des fonds augmente.

De plus, le secteur du capital d’amorçage et des jeunes pousses progresse, avec des fonds internationaux spécialisés dans le financement précoce de start-up, comme l’américain Y Combinator, qui font leurs premiers pas en Afrique.

Qu’est-ce que cela change-t-il ?

Ces investissements vont permettre de développer des sociétés qui représentent de futures cibles pour nous.


Deal record au Maroc

DPI a annoncé, le 20 septembre, un investissement de 100 millions de dollars (85 millions d’euros) dans la Compagnie marocaine de goutte-à-goutte et de pompage (CMGP), leader de l’irrigation dans le royaume. « C’est la plus grosse transaction réalisée au Maroc en 2018 », précise le communiqué de DPI.

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