Politique

[Édito] Angola : l’année des surprises

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

João Lourenço, le président angolais, en novembre 2017 à Abidjan. © Geert Vanden Wijngaert/AP/SIPA

João Lourenço, devenu à son tour « camarade numéro un », ne risque-t-il pas de remplacer des voleurs avérés par des voleurs potentiels qu’il aura installés dans les mêmes fauteuils ?

Cela étonnera beaucoup d’entre vous. Mais je vais vous parler cette semaine de l’Angola. Si je n’ai jamais, jusqu’ici, consacré ne fût-ce qu’une partie de cette chronique hebdomadaire à ce grand et infortuné pays africain, c’est qu’il était paralysé depuis plus d’une génération.

Dès son indépendance, acquise en 1975 à l’issue d’une lutte mémorable, il s’est trouvé happé par une guerre civile inexpiable. Elle ne s’est achevée qu’en 2002 par la mort violente, en rase campagne et les armes à la main, de Jonas Savimbi, l’un de ses principaux protagonistes.

Pillé par ses dirigeants

Le chef de l’Unita avait été soutenu jusqu’à sa mort par la CIA (américaine), la DGSE (française) et l’ensemble de l’Occident, ainsi que par plusieurs chefs d’État africains (Mobutu et Blaise Compaoré notamment). Mais en septembre 1979 – il y a près de quarante ans ! –, à la mort d’Agostinho Neto, premier président de l’Angola, José Eduardo dos Santos et sa clique ont accaparé la totalité du pouvoir.


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Lui, sa famille, les hommes et les femmes dont il s’est entouré ont dirigé le parti (MPLA) et l’État jusqu’en septembre 2017. Pendant trente-huit longues années, ces anciens communistes ont mis en coupe réglée un grand pays africain au riche sous-sol (diamant, cuivre, fer, manganèse, uranium…).

Devenu le deuxième producteur de pétrole du continent, l’Angola a été littéralement pillé par ses dirigeants : un millier de personnes se sont partagé, au cours de ces vingt dernières années, le produit de l’exploitation de l’or noir, soit près de 40 milliards de dollars. Et ont laissé le peuple en guenilles. L’argent qu’ils ont volé a été en partie gaspillé. Et l’on l’estime à 30 milliards de dollars ce qu’ils ont sorti d’Angola et d’Afrique pour le mettre sur des comptes à leur nom, dans des banques étrangères.

L’ancien président angolais José Eduardo dos Santos, décembre 2007 à Lisbonne © Paulo Duarte/AP/SIPA

L’Angola que José Eduardo dos Santos a laissé derrière lui en septembre 2017 a 28 millions d’habitants ; il pointe à la 150e place sur 188 dans le classement de l’indice de développement humain (IDH) du Pnud. Endetté, il mendie le soutien financier du FMI, son fonds souverain ne disposant que d’une petite dizaine de milliards de dollars.

Hold-up

José Eduardo dos Santos est l’organisateur en chef et le premier responsable de cet énorme gâchis. Sa famille, ceux qui se sont fait les complices de ce hold-up ne sont que des exécutants intéressés. Il s’est marié trois fois, a eu six enfants de ces trois unions et des enfants hors mariage. L’âge et surtout la maladie l’ont obligé à passer la main : il s’y est résolu il y a un an.

Après avoir longuement passé en revue les apparatchiks de son parti dont il avait fait ses adjoints, il a choisi, pour lui déléguer la gestion de l’État, le plus fidèle et le plus docile de ses compagnons, un général à la retraite de 64 ans, qui ne s’exprime presque jamais, João Lourenço, alors ministre de la Défense.

À ce compagnon blanchi sous le harnais, il a transmis la présidence de la République, conservant celle du parti, et a pris soin, par des décrets qu’il a signés et des lois qu’il a fait voter, de tout verrouiller :

  • La composition du haut commandement de l’armée ne pourra être modifiée après son départ.
  • La Sonangol, société nationale pétrolière et vache à lait du régime, était déjà dirigée par sa fille Isabel dos Santos, considérée, à 40 ans, comme la femme la plus riche d’Afrique. Elle avait été nommée par son père à ce poste lucratif dès 2016.
  • La gestion du fonds souverain où étaient déposées les économies de l’État, une poire pour la soif, a été confiée par dos Santos à son fils, José Filomeno.
  • La présidence du parti restera aux mains du parrain : dos Santos lui-même.

Ainsi ligoté, le général João Lourenço a été intronisé président de la République avec pour mission de maintenir l’édifice, de protéger dos Santos et sa famille, de ne rien changer à l’héritage qui lui était confié. Ayant ficelé sa succession politique, dos Santos a passé la main en septembre 2017 et, l’âme en paix, est parti se faire soigner au Portugal.

Mais l’année 2018 a été émaillée d’énormes surprises. Ce général Lourenço, docile et taiseux, a en effet rapidement constaté qu’il pouvait se libérer de ses chaînes. Il y a vu son intérêt et l’a fait dès le début de 2018. Il a démis de leurs hautes fonctions la fille puis le fils de l’homme qui l’avait nommé, et a même fait incarcérer José Filomeno. En septembre 2018, il a éjecté le père en personne et a pris sa place à la tête du parti, accaparant, à son tour, la totalité du pouvoir.


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Redresseur de torts

Continuant sur sa lancée, il s’est ensuite mué en redresseur de torts et s’est posé comme le champion de la lutte contre la corruption. Le voici, fin 2018, populaire en Angola et en Afrique, considéré dans les principales chancelleries du monde comme un grand réformateur, l’homme d’un « miracle économique » qu’il a (imprudemment) annoncé.

N’a-t-il pas engagé le combat contre la corruption, écarté des voleurs patentés que le peuple détestait en silence ? Les opposants ne pouvaient qu’applaudir ce justicier que dos Santos, par mégarde, avait installé à sa place et qui sera peut-être la chance du peuple angolais.

Lourenço ne risque-t-il pas de remplacer des voleurs avérés par des voleurs potentiels qu’il aura installés dans les mêmes fauteuils ?

Lourenço sera-t-il à l’Angola ce que Gorbatchev a été au communisme et à l’URSS ? Je rappelle que Mikhaïl Gorbatchev, issu lui aussi de la hiérarchie du parti, a cassé le communisme en voulant le réformer et fait voler en éclats l’Union soviétique en tentant de la moderniser. Mais ne nous trompons pas sur ce général-président, ne soyons pas dupes de ses premières initiatives. N’oublions jamais qu’il a su leurrer celui qui l’a nommé et attendons de voir ce qu’il fera en 2019 en gardant à l’esprit ce proverbe arabe : « Qui a été mordu par un serpent se méfie des cordes. »

Devenu à son tour « camarade numéro un », ne risque-t-il pas de remplacer des voleurs avérés par des voleurs potentiels qu’il aura installés dans les mêmes fauteuils ? Son âge lui permet-il, si tant est qu’il le souhaite, de donner à ses compatriotes en cinq ou dix ans une autre République ?

L’Histoire africaine et celle des autres continents nous démontrent plutôt le contraire : ce n’est pas en utilisant les mêmes casseroles et les mêmes ingrédients qu’on nourrit mieux un peuple.

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