Arts

Littérature : Maryse Condé, un Nobel pour garder l’œil vif

Maryse Condé à Paris, le 24 avril 2015. © Jacques Torregano pour JA

À 81 ans, l’écrivaine guadeloupéenne, Maryse Condé, a remporté le tout premier prix Nobel alternatif de littérature décerné par La Nouvelle Académie, une institution provisoire créée par des intellectuels suédois.

« Ce prix est une belle et grande marque de reconnaissance pour la voix singulière qu’est celle de la Guadeloupe. » Ce 12 octobre, la romancière Maryse Condé, qui vient de remporter le prix Nobel alternatif de littérature – un succédané de la véritable distinction, dont l’attribution est reportée à 2019 – exulte tout en témoignant sa surprise.

La Nouvelle Académie entendait consacrer une écrivaine francophone qui, par son œuvre prolifique, a su dire les maux et merveilles d’un monde noir aux prises avec ses multiples identités, suite d’une histoire fragmentée, éclatée, bigarrée. Cet « Atlantique noir », pour reprendre Paul Gilroy, Maryse Condé en est l’une des documentaristes les plus franches.


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Et ce aussi parce que chacun de ses livres porte l’empreinte d’un morceau de son existence. Elle nous en a conté les péripéties en 2012 dans La Vie sans fards, autobiographie percutante où la romancière – née sur le faubourg Alexandre-Isaac, à Pointe-à-Pitre – n’hésite pas à livrer ses doutes, ses peurs, ses écarts, ses failles, ses tragédies, ses contradictions, mais aussi ses certitudes. Et, surtout, à dévoiler son rapport à l’Afrique, entaché d’incompréhension.

Elle continue à dire un peu d’elle, en 2015, dans Mets et Merveilles. On y découvre une Maryse Condé pour qui cuisine et littérature sont deux passions du même ordre. D’ailleurs, lors d’une rencontre à Gordes, petit nid provençal français où elle s’est retirée avec son deuxième époux, le traducteur Richard Philcox, la romancière offrait de goûter « un plat condéen » : concombres cuits aux épices et graines de maïs. Pour le dessert, direction les Antilles avec un exquis blanc-manger au coco.

Fierté

Ce jour-là, sa soif d’échanger et de parler d’Afrique était telle que l’on en oubliait cette fichue maladie dégénérative qui entrave son élocution et crispe ses membres. L’œil vif, elle est prête à partager ses ressentis, prête à découvrir, prête à débattre… Maryse Condé, une femme dont la maladie ne saurait entamer l’aplomb.

Une assurance que l’on retrouve d’ailleurs dans son écriture. Au style ardent, sans une once de fioriture. Celle qui a démarré sa carrière à 41 ans a mis du temps à reconnaître que « sa relation à l’Afrique s’est construite sur un mensonge ». Car, après tout, l’Afrique qu’elle a arpentée en tant qu’institutrice mariée à un comédien guinéen au cours des années 1960, de Conakry à Accra en passant par Abidjan et Dakar, l’a profondément meurtrie tout autant que nourrie.

« L’Afrique donne d’une main, blesse de l’autre. La fierté d’être noire, la fierté d’être femme, la fierté d’être ce que je suis, c’est l’Afrique qui me l’a apportée », confiait-elle à JA en 2015. Et elle le répète encore, à l’abri d’une chaleur écrasante, regrettant de ne pas parler un seul dialecte du continent. Preuve, selon elle, de son arrogance envers l’Afrique. Regrettant aussi que l’ylang-ylang, sa Madeleine de Proust, n’ait pas encore trouvé place dans un coin de son verger.

Mémoire de l’esclavage

Comment ne pas être frappée alors par l’humilité et la franchise de cette femme aussi forte que diminuée ? Cette femme qui aura tant et tout vécu ? Cette femme qui raconte les Noirs d’Afrique, des Antilles et des Amériques depuis près de quarante ans ?

Dans les années 1980, elle prend ses fonctions de professeure émérite de français à l’université Columbia de New York, elle s’investit aussi pour faire vivre la mémoire de l’esclavage, pour la culture guadeloupéenne – entre autres missions teintées de militantisme. Maryse Condé a encore tant à dire.

« Ne plus écrire, c’est un peu la mort. Je me prépare à un vide immense », souffle Maryse Condé

Sur la Guadeloupe ? « Un territoire colonisé. » Sur l’Afrique ? Encore et toujours ce qu’elle lui a donné : la fierté d’être noire. Sur la négritude ? Autrefois fidèle de Césaire, la voilà devenue héritière de Fanon.

Et en guise de dernier coup de plume sur le monde ? Le Fabuleux et Triste Destin d’Ivan et Ivana, un roman dans lequel elle évoque notamment la radicalisation islamiste naissante dans les Antilles françaises. Ce qui confirme qu’elle est à la fois recluse et bien présente, se débattant avec l’angoisse de vivre sans créer.

« Ne plus écrire, c’est un peu la mort. Je me prépare à un vide immense », souffle-t-elle. Son œil est alors un peu moins vif. Mais sa vigueur reste intacte. Gageons que ce Nobel alternatif comblera un peu ce vide. Et cela en couronnant l’œuvre puissante d’une voix qui martèle que « race et identité sont des notions démenties par la vie ».

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