Politique

[Tribune] Lac Tchad et terrorisme : déconstruction d’un mythe

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Mis à jour le 23 octobre 2019 à 20h41

Par  Marc-Antoine Pérouse de Montclos

Directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), à Paris

Aux abords du lac Tchad en mars 2015.

Aux abords du lac Tchad en mars 2015. © Jérôme Delay/AP/SIPA

La construction d’un canal pour renflouer le lac Tchad aurait, selon le chercheur, pour inconvénient d’inonder les quartiers pauvres de N’Djamena, de dévaster l’agriculture locale et de permettre aux jihadistes de se cacher encore plus facilement dans de vastes étendues d’eau.

L’affaire semble entendue. Au Sahel, la pression démographique, la dégradation de l’environnement et une compétition accrue pour capter des ressources devenues rares provoqueraient de plus en plus de conflits et précipiteraient une émigration massive vers les rivages de la Méditerranée et de l’Europe.

Peu importe que la très grande majorité des migrants de la zone aille en réalité au sud, vers des pays comme la Côte d’Ivoire ou le Nigeria. Peu importe également que les Africains de l’Ouest qui essaient de gagner l’Europe viennent plutôt des régions du littoral Atlantique et non des pays enclavés du Sahel, qu’ils se contentent de traverser. Les inquiétudes sur l’afflux de migrants et l’ampleur de la menace terroriste sont telles qu’elles ont tout emporté sur leur passage, y compris les analyses scientifiques.

Le réchauffement climatique, un écran de fumée ?

De façon significative, des lobbies écologistes se sont ainsi joints au grand concert sécuritaire et malthusien pour décrire le Sahel comme la zone de tous les dangers. Le déroulé de leur narratif est implacable. À les en croire, le réchauffement climatique aggraverait la pauvreté et le chômage, exacerberait les tensions entre pasteurs et cultivateurs et pousserait les jeunes dans les bras des groupes extrémistes : insurgés touaregs dans le nord du Mali, rebelles peuls dans le delta intérieur du Niger, jihadistes de Boko Haram autour du lac Tchad, etc.

Un tel récit sous-estime en l’occurrence la capacité des populations locales à s’adapter pacifiquement aux défis de l’évolution de leur environnement. Mais il est très consensuel, car il permet d’occulter les responsabilités politiques dans les problèmes de gouvernance, de corruption, de répression militaire, d’injustices sociales et d’accès au foncier qui, concrètement, sont à l’origine des insurrections d’aujourd’hui.

En réalité, le niveau du lac Tchad a commencé à remonter depuis le milieu des années 1990

Le cas du lac Tchad est à cet égard emblématique. Depuis 1960, il aurait perdu plus de 90 % de sa superficie, pourcentage qui, bizarrement, est repris à l’envi sans avoir évolué en un demi-siècle. Or les arguments présentés sont souvent fallacieux.

Ainsi, 1960 n’est pas une bonne année de référence car elle fut marquée par de fortes inondations : il est donc assez logique que les niveaux d’eau enregistrés soient habituellement inférieurs. Certaines organisations persistent néanmoins à mélanger les séquences en utilisant des images satellites réalisées au moment des saisons sèches ou, au contraire, humides. Désireuse de donner un semblant de véracité scientifique à l’argument écolo-sécuritaire, une ONG hollandaise, Wetlands International, fait quant à elle référence à des articles académiques qui, en réalité, parlent du « reverdissement » du Sahel et de la difficulté à prouver des liens de causalité entre conflits armés et dégradation de l’environnement.

L’utopie du canal

La solution semble toute trouvée : construire un canal qui permettrait de renflouer le lac Tchad et de faire d’une pierre trois coups en réduisant la pauvreté, en luttant contre le terrorisme et en désamorçant les conflits liés aux ressources. Beaucoup de monde adhère à ce projet merveilleux : les entrepreneurs pour gagner de juteux contrats, les gouvernements concernés pour détourner l’argent de la communauté internationale, les consultants pour rédiger une énième étude de faisabilité, les ONG pour justifier un surcroît d’aide, etc.

En réalité, le niveau du lac Tchad a commencé à remonter depuis le milieu des années 1990. Il correspond aujourd’hui à la moyenne du siècle passé. De son côté, la secte Boko Haram a été fondée par des citadins et est apparue dans la ville de Maiduguri, au Nigeria, bien après la grande sécheresse sahélienne des années 1970-1980. C’est en 2014 que le groupe a dû se replier dans les marécages du lac, bien utiles pour échapper au regard des drones.

Outre son coût exorbitant, la construction d’un canal aurait en fait pour inconvénient d’inonder les quartiers pauvres de N’Djamena, de dévaster l’agriculture locale et de permettre aux jihadistes de se cacher encore plus facilement dans de vastes étendues d’eau qui, historiquement, ont toujours servi d’abri aux rebelles de tous bords.

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