Sécurité

Égypte : enquête sur les armes françaises utilisées pour réprimer des manifestations dès 2012

Extrait du documentaire « Mon pays fabrique des armes », de la réalisatrice Anne Poiret. © Talweg production

Dans sa dernière enquête, « Mon pays fabrique des armes », la réalisatrice Anne Poiret met la France face à ses contradictions les plus criantes. Amnesty International publie de son côté un rapport détaillé sur l'utilisation des véhicules blindés français pour réprimer des manifestations en Égypte.

La poignée de main est vigoureuse, les applaudissements nourris : la rencontre entre le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, et son homologue égyptien, sous l’œil satisfait du président Abdel Fattah al-Sissi, en 2015, s’est conclue par une vente record d’armement made in France : chasseurs Rafale, frégate Fremm, corvettes Gowind et véhicules blindés par centaines.

« François Hollande, et son gouvernement, plus que tout autre avant lui, a vendu des armes », affirme Anne Poiret dans l’introduction de son nouveau documentaire, Mon pays fabrique des armes. Et de questionner : « À qui est-on prêt à vendre pour préserver des emplois ? »

Dans cette enquête d’un peu plus d’une heure, la journaliste, Prix Albert-Londres 2007, a voulu « ouvrir le débat sur une industrie taboue, presque entièrement couverte par le secret-défense », ainsi qu’elle l’explique à Jeune Afrique. Même si la France fait « assez bien les choses ». En effet, Paris a signé des traités qui, théoriquement, l’empêchent de vendre des armes aux pays susceptibles d’être accusés de crimes de guerre.

Pendant des années, la France a vendu des armes à l’Arabie saoudite, qui n’était pas en guerre. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? » s’interroge Anne Poiret

Certes, la Commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre (CIEEMG), qui réunit notamment les ministères de la Défense, des Finances et des Affaires étrangères, étudie toutes les demandes des entreprises françaises souhaitant démarcher un client (environ 6 000 par an), et rien ne peut se faire sans son aval. Mais certaines décisions posent néanmoins question.

« Chantage à l’emploi »

Il y a notamment l’Égypte, connue pour réprimer dans le sang les manifestations, mais aussi et surtout l’Arabie saoudite, en guerre au Yémen et accusée, justement, de crimes de guerre. « Pendant des années, la France a vendu des armes à ce pays, qui n’était pas en guerre. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? » s’interroge la réalisatrice. À ce jour, aucun matériel français n’a été retrouvé sur les lieux d’un crime (contrairement à du matériel américain ou britannique). Mais des armes ont bien été identifiées sur le terrain, notamment des canons Caesar, fabriqués à Bourges par Nexter Systems.

Selon Romain Mielcarek, auteur de Marchands d’armes : enquête sur un business français (Tallandier), l’industrie de l’armement en France fait vivre 160 000 personnes. Les enjeux sont donc colossaux, et un véritable « chantage à l’emploi » s’opère, poursuit Anne Poiret, comme le montrent certaines séquences tournées dans les territoires (Bourges, Bordeaux…) où cette industrie est de loin le premier employeur.

Talweg Production

La question éthique est gênante, pour les employés comme pour les élus. « On fait des avions, c’est de l’aéronautique. Après, l’utilisation future, ce n’est pas notre partie », se justifie un salarié de Dassault Aviation devant un Rafale en assemblage.

Pour tourner, les obstacles ont été nombreux. « On ne peut quasiment prendre aucune image des usines. Et les politiques n’assument pas », raconte-t-elle. François Hollande, désormais loin de l’Élysée, a refusé d’accorder un entretien. Tout comme l’exécutif actuel, qui n’a pas souhaité s’exprimer. « Il n’y a qu’un scandale qui fera réagir les politiques », témoigne une source au Quai d’Orsay. Il arrivera peut-être avec la publication d’un rapport d’Amnesty International sur les transferts de véhicules militaires français vers l’Égypte…

De nombreux éléments attestent du recours par les forces de sécurité égyptiennes à des véhicules fournis par la France pour écraser l’opposition avec brutalité, entre 2012 et 2015

L’enquête, rendue publique ce 16 octobre lors d’une conférence de presse à Paris, démontre que « la France a fourni depuis 2012 des équipements de sécurité, dont des véhicules blindés, qui ont joué un rôle direct et bien visible dans les violentes opérations de répression des autorités égyptiennes ».

Preuves à charge

L’organisation dit avoir « procédé à l’analyse de plus de 20 heures de vidéo, de plusieurs centaines de photos et de 450 Go de supports visuels supplémentaires (…), analyse à laquelle se sont ajoutés des travaux d’observation directe sur le terrain. (…) De très nombreux éléments attestant du recours par les forces de sécurité égyptiennes à des véhicules MIDS et Sherpa [fabriqués par Renault Trucks Defense, désormais Arquus, une filiale de Volvo, depuis 2018, ndlr] fournis par la France pour écraser l’opposition avec brutalité, entre 2012 et 2015 » ont ainsi été mis à jour.

« Le 14 août 2013, des Sherpa fournis par la France ont été déployés un peu partout dans la capitale égyptienne par les forces de sécurité ; près de 1 000 personnes ont trouvé la mort durant les opérations. (…) Selon des manifestants rencontrés par Amnesty International, des agents des forces de sécurité égyptiennes ont tiré à balles réelles sur des manifestants alors qu’ils se trouvaient à l’intérieur des blindés, plaçant ces véhicules au cœur du massacre. Un membre des Forces centrales de sécurité (FCS) a confirmé aux délégués d’Amnesty International en mission que des Sherpa « haute technologie » avaient été utilisés lors des opérations menées ce jour-là au Caire. »

Amnesty International a alerté les autorités françaises et cherché des réponses auprès d’elles. Elles ont répondu « n’avoir autorisé l’exportation de matériel militaire à destination de l’armée égyptienne que dans le cadre de la « lutte contre le terrorisme » dans le Sinaï, et non pour des opérations de maintien de l’ordre. »

La France a poursuivi ses livraisons en connaissance de cause

Mais, toujours selon l’ONG, « un haut responsable français a concédé que, si les équipements de sécurité fournis par la France étaient initialement destinés à l’armée égyptienne, les autorités égyptiennes avaient détourné certains blindés au profit des forces de sécurité. »

La France a poursuivi ses livraisons en connaissance de cause, « bien après que des informations crédibles relatives à leur utilisation abusive eurent été mises au jour et après qu’Amnesty International les eut informées des premiers résultats des recherches de l’organisation », et « après que les États membres de l’Union européenne (UE) eurent convenus, dans les conclusions publiées en août 2013 par le Conseil des affaires étrangères de l’UE et réaffirmées en février 2014, de suspendre les licences d’exportation vers l’Égypte de matériel utilisé à des fins de répression interne ».

Avec ces révélations, la position de Paris pourrait juridiquement devenir compliquée : « En tant qu’État partie au Traité sur le commerce des armes [entré en vigueur le 24 décembre 2014, ndlr], la France ne doit pas autoriser de transferts d’armes s’il existe un risque substantiel que ces armes puissent être utilisées pour commettre ou faciliter des violations graves du droit international humanitaire ou relatif aux droits humains. »

Un autre engagement, européen celui-ci, contraint la France : “Conformément à la Position commune 2008/944/PESC du Conseil de l’UE du 8 décembre 2008 définissant des règles communes régissant le contrôle des exportations de technologie et d’équipements militaires, que la France est juridiquement tenue de respecter, les États membres ont l’obligation de « refus[er] l’autorisation d’exportation s’il existe un risque manifeste que la technologie ou les équipements militaires dont l’exportation est envisagée servent à la répression interne ». En outre, le personnel français en charge de l’octroi des licences d’exportation a notamment reçu la consigne suivante : « Toute fourniture de matériels susceptibles de concourir à la répression interne doit être refusée. »

Mais pour l’heure, aucun mécanisme contraignant n’est prévu dans le Traité. « À ma connaissance, il n’y a pas encore eu d’action engagée contre France et Amnesty doit prendre le temps d’étudier la question » a précisé, lors du point presse, Aymeric Elluin, chargé de plaidoyer chez Amnesty. En Grande-Bretagne, une procédure engagée contre Londres par l’ONG « Campaign against arms trade », pour ses ventes à l’Arabie saoudite, a échoué en 1ère instance. Un appel à été déposé.

 

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