Politique

Algérie : la fronde de Saïd Bouhadja à l’Assemblée populaire nationale

Le président de l’Assemblée populaire nationale (APN), Saïd Bouhadja. © Kayhan Ozer/AP/SIPA

La guerre ouverte opposant la majorité au président de l’Assemblée populaire nationale révèle au grand jour des luttes intestines pour le contrôle de l’État. Décryptage.

En quittant ses fonctions l’an dernier, un diplomate étranger en poste à Alger laissait échapper dans un soupir : « C’est une fin de règne difficile… » Comment lui donner tort, au regard de la crise qui paralyse l’Assemblée populaire nationale (APN) depuis fin septembre ?

Le drame s’est noué au sein même d’une majorité pourtant acquise corps et âme à Abdelaziz Bouteflika. D’un côté, les députés FLN, RND, TAJ, MPA et les élus indépendants, qui réclament le départ sans conditions de Saïd Bouhadja, président de l’APN depuis mai 2017 et troisième personnage de l’État dans l’ordre protocolaire.

De l’autre, ce vieux routier de la politique, 80 ans, moudjahid et membre du comité central du FLN, en guerre contre sa propre famille politique et qui jure disposer d’appuis en haut lieu pour se maintenir. Point de départ de cet imbroglio : le sort réservé à un homme inconnu du grand public.

Le cas Bachir Slimani

Le samedi 22 septembre, de retour d’un séjour médical à Paris, Saïd Bouhadja met fin aux fonctions de Bachir Slimani, secrétaire général de l’APN et cadre de l’ex-parti unique. L’homme, jugé incontrôlable, était dans son viseur depuis des mois.

En juin déjà, Bouhadja confiait à des parlementaires son mécontentement à l’égard de celui qui distribuerait à loisir voitures et autres privilèges à certains caciques du FLN. Slimani aurait aussi autorisé des recrutements à la pelle au sein de l’institution. « J’aurai sa tête, jure alors Bouhadja. Il ne me manque que l’aval d’en haut. »

Avant lui, un autre président de l’APN, Mohamed Larbi Ould Khelifa, lui aussi issu des rangs du FLN, avait limogé Slimani. Mais ce dernier avait été réintégré en moins de vingt-quatre heures sur ordre de la présidence.

Et cette fois encore, une personnalité haut placée d’El Mouradia est intervenue pour demander la réintégration de Bachir Slimani. Las ! Refus poli mais ferme de Saïd Bouhadja.


>>> À LIRE – Algérie : Ould Abbès fait de la résistance


Il n’en fallait pas plus pour que la direction du FLN, incarnée par Djamel Ould Abbès, exige le retour du secrétaire général de l’APN, ordonnant de surcroît à ses députés de cesser toute collaboration avec Bouhadja.

Le retournement d’Ahmed Ouyahia

Sans l’intervention du Premier ministre et secrétaire général du RND, Ahmed Ouyahia, qui a apporté son soutien public à Djamel Ould Abbès, l’affaire aurait pu rester cantonnée au sein du FLN. « C’est une affaire interne au parti, une décision organique qui ne mérite pas un tel ramdam », expliquait pourtant, dans la matinée du 27 septembre, le chef de file de la deuxième force politique de la majorité à l’un de ses députés.

Le soir même, virage à 180 degrés. Ahmed Ouyahia, qui jusque-là ne disait que du bien de Saïd Bouhadja, ordonne au chef du groupe parlementaire du RND de rejoindre le FLN dans sa démarche. Entre-temps, le Premier ministre s’était entretenu avec Djamel Ould Abbès au Palais du gouvernement.

À l’issue de la rencontre, un pacte est scellé pour obtenir la reddition de Saïd Bouhadja

Ont-ils pris rendez-vous à leur propre initiative ? À la demande du président de la République ? De son frère et conseiller spécial, Saïd Bouteflika ? Les deux hommes n’en diront rien. Toujours est-il qu’à l’issue de la rencontre, un pacte est scellé pour obtenir la reddition de Saïd Bouhadja.

Lequel se dit, dans un premier temps, prêt à capituler. Dans les prochaines heures. Les prochains jours, tout au plus. Avant de se raviser du tout au tout.

Défier le FLN

« Je ne partirai que si le chef de l’État me le demande », prévient désormais l’ex-commissaire politique du FLN, faisant le distinguo entre Abdelaziz Bouteflika et ceux qui parlent en son nom. « Ce ne sont pas ces gens qui vont me déstabiliser. J’ai roulé ma bosse dans le système, répète à son entourage le président de l’APN. Mes problèmes ne viennent ni de la présidence, ni de l’armée. »

Ses visiteurs, nombreux ces jours-ci, découvrent avec étonnement un homme droit dans ses bottes, intransigeant, sûr de lui, peu enclin au compromis. Lui, le vieil apparatchik, ancien maquisard, souvent présenté comme lisse, discipliné, fidèle, loyal, incapable de faire des esclandres.

L’ANP à un proche d’Ahmed Ouyahia et le Sénat à Djamel Ould Abbès ?

La crise aura ainsi révélé une autre facette de sa personnalité et de son caractère. Une forme de panache. D’intrépidité, presque. Il en faut, pour défier le patron du FLN et le Premier ministre, et les accuser de vouloir provoquer une vacance institutionnelle, voire de comploter contre les intérêts du pays. Bouhadja soupçonne même ces derniers de nourrir des desseins politiques inavoués.

En privé, le président de l’APN livre davantage de détails. Et évoque donc l’existence d’un deal secret entre le FLN et le RND pour se répartir la présidence des deux chambres du Parlement. Celle de l’APN échoirait à un proche d’Ahmed Ouyahia.

Rendez-vous de 2019

Celle du Conseil de la nation – le Sénat – reviendrait à Djamel Ould Abbès lui-même, dans la foulée du renouvellement partiel des membres de la chambre haute, en décembre prochain. Le poste est occupé depuis 2013 par Abdelkader Bensalah, âgé et gravement malade, qui a signifié à maintes reprises son envie de se reposer.

La fonction est hautement stratégique. Car en cas d’empêchement ou de vacance du pouvoir au sommet de l’État, l’intérim est assuré par le président du Sénat pendant une période de quatre-vingt-dix jours, le temps d’organiser une nouvelle présidentielle. « Djamel Ould Abbès en rêve », glisse un initié du sérail.


>>> À LIRE – Algérie : « Bouteflika », nouveau comité de soutienau cinquième mandat


Sans aller jusque-là, un ancien ministre confirme la piste d’un deal passé entre le FLN et le RND : « Le jeu de chaises musicales que lancerait l’éviction de Bouhadja permettrait aux deux grands partis de l’alliance présidentielle de peser au maximum sur la succession du président Bouteflika, si celui-ci renonçait à un cinquième mandat. Ou s’il disparaissait avant l’échéance. »

Ouyahia aussi dans la partie

« Ouyahia ne veut pas rater le rendez-vous de 2019, confirme l’une de ses connaissances. Il avait déjà raté celui de 1999, quand les décideurs avaient choisi Bouteflika alors qu’il était dans la short list pour succéder à Liamine Zéroual. » Le principal intéressé, lui, ne cesse de réaffirmer sa loyauté envers le président.

Que Bouhadja reste ou non, cette crise aura mis en lumière de graves dissensions au sommet de l’État

« On tire des plans sur la comète », s’esclaffe un député FLN, qui jure que, de gré ou de force, le récalcitrant Bouhadja finira par partir. L’hypothèse d’une dissolution de l’APN, qui déboucherait sur des élections législatives anticipées à six mois de la tenue de la présidentielle, a été fermement écartée par Ahmed Ouyahia.

Reste l’intervention présidentielle. Délicate, forcément, tant Bouhadja a su mobiliser de puissants réseaux dans les derniers jours. À preuve, la puissante Organisation nationale des moudjahidine (anciens combattants de la guerre de libération), réputée proche de l’armée, le soutient ouvertement contre le FLN et le RND. Surtout, une décision venue d’El Mouradia révélerait au grand jour que le principe de la séparation des pouvoirs relève de la pure chimère.

Il y a sans doute plus grave. Que Bouhadja reste ou non, cette crise aura mis en lumière de graves dissensions au sommet de l’État. Le baroud d’honneur du vieux maquisard met en évidence l’existence de centres de décision aussi divers que contradictoires au cœur même du sérail.

Et accrédite l’idée que des clans ou des pôles d’intérêts s’affrontent dans et autour des institutions de l’État. À six mois de la présidentielle de 2019, l’incertitude qui entoure la succession du raïs grandit de jour en jour.


Arguties juridiques

L’article 117 de la Constitution aurait pu offrir à la majorité une voie de sortie. Il indique qu’« est déchu de plein droit de son mandat électif l’élu de l’Assemblée populaire nationale […], affilié à un parti politique, qui aura volontairement changé l’appartenance sous l’égide de laquelle il a été élu ».

Le même article indique que la sanction ne peut être appliquée au « député qui aura démissionné de son parti ou en aura été exclu. » Djamel Ould Abbès peut donc arriver à ses fins s’il réussit à démontrer que Saïd Bouhadja a transgressé le règlement intérieur du FLN, annulant de droit sa qualité de membre. Auquel cas il ne serait ni exclu ni démissionnaire. Ce qui cadrerait avec l’article 117.

Déchu, Bouhadja ne pourrait plus présider une assemblée. La manœuvre reste toutefois périlleuse : la bataille est aujourd’hui davantage politique que juridique. Sur ce terrain, le statut de moudjahid de Saïd Bouhadja lui confère un avantage certain.

 

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte