Politique

Tunisie : ces agitateurs qui bousculent le jeu politique

Tunis. les coulisses de l'Emission "Hadih Saa" de Elyes Gharbi sur la TV Nationale Al Watanya 1 avec le bloggeur Heythem Mekki 29-11-2011. premier groupe de journalistes independants qui occupent le studio du 14 janvier 2011, concu specialement aprés la révolution. © Ons Abid pour JA © Ons Abid pour JA

La révolution tunisienne a eu pour effet de libérer la parole, pour le meilleur mais aussi pour le pire. Une brèche dans laquelle se sont engouffrés les provocateurs de tout poil. Tour d’horizon.

L’Histoire serait, dit-on, un éternel recommencement. Le 24 août 1790, dans une France en proie à l’effervescence révolutionnaire, le comte de Mirabeau, écrivain mais surtout député de la Constituante, défend la thèse suivante : « L’opinion publique a tout détruit : c’est à l’opinion publique à rétablir. On ne peut déterminer l’opinion publique que par des chefs d’opinion. On ne pourra désormais disposer de la multitude que par la popularité de quelques hommes. »

Aujourd’hui, les « populaires » sont rebaptisés « bons clients » dans le jargon médiatique. Avec eux, buzz et audience garantis. Maîtres des petites phrases et du clash frontal, ils saturent le débat public. S’invectivent. Lancent ou alimentent les polémiques. Lazhar Akremi, dissident de Nidaa Tounes, accuse ainsi Hafedh Caïd Essebsi, directeur exécutif du parti, de « jouer avec la Tunisie comme on joue à la PlayStation », voyant en l’épouse de celui-ci « la vraie nouvelle régente de Carthage ».

Ils prolifèrent à la faveur du délitement de la classe politique traditionnelle, de la crise de toutes les formations et de l’absence de leadership

Tous des snipers ? « Plutôt des francs-tireurs, tempère Larbi Chouikha, politologue et universitaire spécialiste des médias. Ils ne sont pas là pour tuer ni éliminer mais pour déstabiliser. »

Khaled Chouket, de Nidaa Tounes, agite, lui, l’idée d’un putsch militaire : « L’irresponsabilité des politiques peut pousser l’armée à intervenir afin de sauver le pays. » Flingueurs de la démocratie ou garants de la liberté d’expression ? À un an des élections législatives et présidentielle, leur omniprésence interpelle.

« Ils prolifèrent à la faveur du délitement de la classe politique traditionnelle, de la crise de toutes les formations et de l’absence de leadership », analyse Larbi Chouikha. Certains d’entre eux se font les porte-flingues de candidats putatifs, d’autres ne semblent animés que par leur propre agenda, aux contours flous. Tour d’horizon.


Les porte-flingues

Le conseiller politique de Rached Ghannouchi assume des positions modernistes qui tranchent avec le discours conservateur des islamistes. Selon lui, homosexuels et consommateurs de cannabis ne transgressent aucune loi et n’ont pas à être menacés de prison. Il assure que l’islam a accordé à la femme le Smic en matière d’héritage.


>>> À LIRE – Ennahdha – Nidaa Tounes : divorce à la tunisienne


Passionné de littérature, il commente la crise politique – précipitée par la rupture de l’alliance Nidaa-Ennahdha – avec cette formule : « L’amour à sens unique est une torture. » Et indispose les siens. Dans son propre camp, le député Mohamed Ben Salem estime que « Zitoun fait cavalier seul et ne représente pas le courant réformiste au sein du mouvement ».

Mais certains considèrent que sa mission consiste à dire tout haut ce que Ghannouchi pense tout bas, en particulier sur les dossiers sensibles. Le trublion, spécialiste en sciences politiques et féru d’histoire, s’attire aussi des sympathies lorsqu’il défend ardemment le bilan d’Ennahdha, au pouvoir en 2012-2013, estimant que « le responsable des manquements est celui qui gouverne et non ses prédécesseurs ».

  • Khaled Chouket

Hichem

Cet universitaire, spécialiste de l’islam politique, a roulé sa bosse avant d’atterrir chez Nidaa. Ancien d’Ennahdha et opposant à Ben Ali, il fut de ceux qui prônaient une réconciliation entre les islamistes et l’ancien régime. Après la révolution, il fonde le parti El Majd… avant de migrer vers l’Union patriotique libre (UPL), qu’il abandonne finalement pour intégrer le comité directeur de Nidaa Tounes en 2013.

Ministre chargé des Relations avec l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) et porte-parole du gouvernement en 2016, il embarrasse l’exécutif de Habib Essid lorsqu’il annonce la création de 5 000 emplois par localité et se dit favorable au retour de Ben Ali.

Aujourd’hui, il fait partie des défenseurs acharnés de Hafedh Caïd Essebsi, directeur exécutif de Nidaa. Oracle médiatique, il prédit que son parti « sera jugé et pénalisé par l’échec du gouvernement Chahed », et qu’il siégera dans « les rangs de l’opposition en début d’année ». Si ses volte-face le discréditent parfois, ses propos provoquent souvent le malaise dans la majorité.

  • Lazhar Akremi

C’est l’histoire d’une ambition contrariée. Journaliste devenu avocat, Lazhar Akremi fait partie des snipers politiques les plus virulents. Ministre délégué chargé des Réformes auprès du ministre de l’Intérieur en 2011, il rejoint Nidaa Tounes en 2012 et en devient le porte-parole. Il fait alors partie du proche entourage de Béji Caïd Essebsi.

Élu député en 2014, il retourne au gouvernement et est chargé des Relations avec l’Assemblée. L’expérience tourne court. Remercié après huit mois, il connaît un passage à vide avant de renouer avec les plateaux télévisés, où il tire à boulets rouges sur la famille du président. Les Caïd Essebsi étant devenus sa cible favorite, il a pris logiquement fait et cause pour le chef du gouvernement, Youssef Chahed.

  • Ons Hattab

Hichem

Réputée proche de Hafedh Caïd Essebsi, elle est la porte-parole officielle de Nidaa Tounes. Pourtant, cette docteure en gestion des ONG était inconnue jusqu’à son élection aux législatives de 2014, à Kairouan. Peu assidue à l’Assemblée, elle s’y fait un nom comme pourfendeuse du mouvement syndical.

En temps de crise, Ons Hattab n’hésite pas à monter au front et se met en scène sur Facebook, au point d’agacer son camp, qui la prie de tempérer ses prises de parole.


>>> À LIRE – Le match de la semaine : Mongi Harbaoui face à Ons Hattab en Tunisie


Las ! Le 8 octobre, elle met les pieds dans le plat, sa spécialité : son communiqué relatant le contenu d’une rencontre en tête à tête entre Béji Caïd Essebsi (BCE) et Rached Ghannouchi suscite l’indignation, la classe politique dénonçant l’extension de son rôle de porte-parole du parti à la présidence. Elle s’en défend en arguant que BCE recevait en sa qualité de fondateur de Nidaa Tounes.

  • Karim Baklouti Barketallah

Chef d’entreprise vivant au Maroc et commentateur de la vie politique, Karim Barketallah est du genre hyperactif et loquace. Ancien PDG d’Aproquem – filiale du groupe Apave en Libye – et ancien blogueur, ce déçu d’Ettakatol puis de Nidaa Tounes affiche des positions tranchées sur les réseaux sociaux. Analyste autoproclamé de la vie politique, volontiers provocateur, l’homme se plaît à allumer des feux.

Celui qui a considéré que le congrès d’Ennahdha était celui de la honte est aujourd’hui perçu comme l’un des porte-voix de Youssed Chahed, bien qu’aucun lien direct entre les deux ne soit établi.

  • Noureddine Bhiri

C’est un fidèle de Rached Ghannouchi. Un dirigeant clé du mouvement, militant très actif du temps où il était étudiant. Avocat, il représente sous l’ère Ben Ali les islamistes pourchassés par le régime. Lors de l’élection de l’Assemblée constituante du 23 octobre 2011, il est élu dans la circonscription de Ben Arous, puis devient ministre de la Justice en 2012.

Controversé, il retourne à l’Assemblée s’emparer de la présidence du groupe parlementaire d’Ennahdha. Il s’y fait le porte-voix de la direction du parti et lance des ballons d’essai. Il égratigne l’exécutif lors du limogeage, en septembre, du ministre de l’Énergie, Khaled Kaddour, estimant que « l’État aurait dû traiter autrement le dossier du champ pétrolier ».

Politique à sang froid, Noureddine Bhiri sort de ses gonds quand c’est Ennahdha qui est mise en cause. Son adversaire actuel ? Le Front populaire, qui accuse le mouvement islamiste, documents à l’appui, de s’être doté d’un département sécuritaire occulte.


Les rois de l’élucubration

  • Maher Zid

FACEBOOK

Greffier auprès du tribunal de Tunis, l’homme a une longue histoire avec la justice. Celui qui s’est proclamé journaliste d’investigation et expert en affaires sécuritaires a été condamné une première fois en 1990 pour appartenance au mouvement salafiste. En 2011, il bénéficie de l’amnistie générale, mais il est de nouveau interpellé en 2013 lorsqu’il reproche au ministère de l’Intérieur d’être mêlé de près à l’assassinat de Chokri Belaïd.

Maher Zid assure que les jihadistes retranchés dans les montagnes ne sont que des chercheurs de trésor

Zid est à l’origine d’innombrables rumeurs sur les dirigeants du corps sécuritaire. L’homme n’est pas avare d’analyses farfelues : il assure par exemple que les jihadistes retranchés dans les montagnes ne sont que des chercheurs de trésor, ce qui lui vaut son surnom de « Maher Trésor ». Il a été condamné en mai dernier à deux ans de prison pour des propos portant atteinte au président de la République, Béji Caïd Essebsi.

  • Layla Riahi

Docteure en architecture et enseignante à l’École nationale d’architecture et d’urbanisme (Enau), à Tunis, mais aussi membre de la campagne Manich Msemah, membre fondateur du collectif Ma Galoulnech et de l’Observatoire tunisien de l’économie : Layla Riahi a une carte de visite fournie.

La jeune femme a aussi été chargée de l’organisation de l’élection de la Constituante pour la circonscription du sud de la France, en 2011, tout en étant proche de la mouvance du Congrès pour la République (CPR) et de son fondateur, Moncef Marzouki.

Portée aux nues pour son combat pour la reddition des comptes, la militante a depuis perdu de sa superbe. Des analyses économiques erronées ont fini par desservir ses positions. Riahi s’est aussi discréditée en exprimant son mépris pour les anciens opposants à Ben Ali, et plus généralement pour la gauche tunisienne.


Les électrons libres

  • Skander Ounaies

Il a tutoyé la haute finance lorsqu’il était économiste auprès du Fonds souverain du Koweït (KIA). Ses conseils, il les prodigue aujourd’hui – gracieusement – à la Tunisie. Éternel indigné, le professeur Ounaies est intransigeant dans ses interventions et n’hésite pas à flinguer sans états d’âme les décisions qu’il juge inaptes à relancer la Tunisie.

L’homme se veut pédagogue : fort de sa verve et de sa solide culture en la matière, il explique sans relâche – et en dialectal s’il vous plaît – les bases de l’économie. À l’heure où le projet de loi de finances est en débat à l’Assemblée, il est plus que jamais incontournable.

  • Heythem El Mekki

    Ons Abid pour JA

Attaché à son indépendance, l’homme a milité pour la libéralisation d’internet et a défendu l’open source. Il fait partie de cette génération de cyberactivistes placés sous surveillance du temps de Ben Ali. Depuis 2013, Haythem El Mekki exerce sa liberté de ton sur Mosaïque FM, où il se livre à une lecture satirique de la presse et brocarde les dérives politiques et sociales.

Sur Twitter, fort de plus de 500 000 followers, il s’est imposé comme un leader d’opinion. Ses saillies, pleines d’humour et de bon sens, font toujours mouche. Après avoir subi des pressions dans le secteur audiovisuel, il se lance dans l’investigation et enquête sur des sujets sensibles, comme la pénurie de médicaments.

  • Yassine Ayari

Yassine Ayari entretient des relations pour le moins houleuses avec la classe politique. Son premier fait d’armes : la manipulation assumée de l’opinion en 2011, lorsqu’il affirme, pour encourager les Tunisiens à manifester, que le général Rachid Ammar refuse d’obéir à l’ordre de Ben Ali de tirer sur les manifestants (il reconnaîtra plus tard que l’ordre n’a jamais existé). Il a aussi été traîné en justice par Hamma Hammami, qu’il avait accusé d’avoir bénéficié des largesses des Émirats arabes unis.

Blogueur dopé à l’intox, l’homme a fait son entrée au Parlement en février dernier, plébiscité par des jeunes en quête d’identification. L’ingénieur, ancien exilé à Paris, joue de sa réputation sulfureuse. Se plaît à brouiller les pistes. Fils du lieutenant-colonel Tahar Ayari, l’une des premières victimes du terrorisme en 2011, il laisse entendre un temps qu’il serait proche des islamistes.

Mais affiche des positions progressistes, en s’érigeant notamment contre les tests anaux pratiqués sur les homosexuels. Provocateur, toujours, il a refusé récemment de voir son salaire d’élu reversé aux sinistrés des inondations de Nabeul.

  • Adel Almi

Ons Abid

Autoproclamé gendarme du halal, Adel Almi nourrit un goût douteux pour le buzz. Après avoir harcelé des artistes et empêché la tenue d’une exposition en 2011, cet ancien maraîcher, qui a fréquenté le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) de Ben Ali, traque chaque année durant le ramadan les non-jeûneurs et prend un malin plaisir à les débusquer, à les filmer, avant de les dénoncer sur la Toile.

Tête à claques pour certains, baromètre de la vertu pour d’autres, l’homme jouit d’une petite notoriété – popularité ? – qui l’incite à caresser le rêve d’une candidature à la présidentielle de 2019, lui qui assure que la relance économique est tributaire de moins de péchés. Il a fondé un parti, Tounes Zaytouna, et préside L’Association centriste pour la sensibilisation et la réforme.

  • Hachemi Hamdi

Inclassable. C’est, faute de mieux, le terme qui lui correspond, tant l’homme est difficile à cerner. Milliardaire vivant à Londres, Hachemi Hamdi a été successivement proche d’Ennahdha et de Ben Ali.

En 2011, il se lance seul dans les législatives, avec un obscur parti – La Pétition populaire pour la liberté, la justice et le développement – qui fait campagne sur la chaîne de télévision Al Mustaqilla, fondée par… lui-même. Il joue la carte populiste, multiplie les effets d’annonce, comme lorsqu’il promet des soins et des transports gratuits pour tous. Si le parti effectue une percée inattendue, ses députés peinent à briller dans l’hémicycle.

La formation est rebaptisée Tayar Al-Mahaba (Courant de l’amour), et Hamdi se lance dans la présidentielle de 2014. Sans succès. Il mise sur la carte religieuse pour entrer à Carthage en 2019, promettant d’ériger des mosquées sur l’avenue Bourguiba et dans les casernes.

 

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